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Quand le cave se rebiffe

Auteur(s) :
Bartolomé Segui

Dans Les Mains obscures de l’oubli, Antoine, un vieux truand marseillais sort de prison. Il se lance sur la piste du commanditaire du meurtre d’un entrepreneur basque, trente ans plus tôt. Sur un scénario de Cava, le dessinateur catalan Segui revient sur ce polar très noir, à la Verneuil, dans lequel Lino Ventura aurait pu jouer Antoine.

Revenir sur la guerre entre le gouvernement espagnol et les basques de l’ETA ne vous semble pas tardif au moment où cette organisation dépose les armes ?

Hormis la fidélité à la parole donnée par le héros, le sujet de l’album c’est : que deviennent les victimes des terroristes ? Aujourd’hui avec l’abandon de la lutte armée par l’ETA, il est politiquement correct de se taire. La fin du conflit a tiré un trait sur les victimes. Dans notre histoire, Antoine doit en venger une, quoi qu’il lui en coûte.

Mais cet oubli n’est pas limité aux actions de l’ETA.

Effectivement. Cela a été le cas aussi avec l’Algérie que ce soit pendant la guerre d’indépendance avec la France ou la guerre civile contre les islamistes. Dans tous les conflits politiques, on utilise les victimes et ensuite on les oublie, militaires comme civils.

L’Espagne est passée d’un gouvernement de gauche à un de droite. L’ETA a changé aussi. Elle est passée d’une guerre qui revendiquait une patrie, une indépendance à une guerre plus politique. Tous les gouvernements ont essayé de mettre un terme aux conflits armés avec les terroristes en négociant plus ou moins ouvertement.

Votre héros, Antoine, qui vient de faire trente ans de prison, n’a qu’une parole. Il va remonter la piste de la filière basque. Il sait qui a commandité le meurtre de son client, assassiné parce qu’il ne voulait pas payer la « protection » d’ETA.

Il y a manipulation évidemment, collusion entre services secrets espagnols, parfois français, et certains policiers qui eux n’ont pas oublié mais jouent leur peau. Chaque victime a été utilisée à des fins politiques à un moment ou a un autre.

Notre album mélange polar et Histoire récente. L’ETA est finie aujourd’hui, au moins officiellement mais tous les comptes n’ont pas été soldés. Il y a les exilés, la peur. En fait toute la société espagnole était devenue une victime du terrorisme. Les premiers attentats en Espagne concernaient des policiers, des militaires. Ensuite ce fut des civils qui n’acceptaient pas la dictature du terrorisme basque.

Il y a bien un moment où cela doit finir ?

Oui, bien sûr. Il faut l’accepter, ce que ne fait pas notre héros Antoine qui veut aller jusqu’au bout par fidélité à la parole donnée. Accepter veut dire qu’il n’y aura pas de revanche. Difficile. Souvenez-vous de l’occupation en France pendant la guerre et la Libération. Le paradoxe de notre histoire est qu’il y a désir de vengeance et oubli en même temps. Donc cela ne peut pas bien se terminer.


Antoine donne l’impression de savoir qu’il ne va pas s’en sortir. Il a un peu le look de Lino Ventura dans ses derniers polars.

Oui, c’est amusant que vous parliez de Lino Ventura. On y a pensé avec Cava. Antoine est conscient qu’il peut mourir mais le boulot doit être fait. Il est encore de cette race de types qui ont la fidélité à leur parole chevillée au corps.


Il s’est sacrifié à la place du fils de son boss et a fait trente ans de prison. Il pourrait la jouer tranquille et se faire oublier. Non. Il a promis à cet entrepreneur basque qu’en cas de malheur il trouverait son assassin. Et il fonce, style samouraï solitaire. Et pourtant il garde un petit espoir et veut acheter une villa en Algérie où son père, un autre fidèle à une cause perdue, s’est battu pendant la guerre de décolonisation.

Antoine est un petit truand qui a grandi dans l’ombre d’un patron de la pègre.

C’est un type qui n’a pas vraiment connu son père, qui est seul. Son patron, c’est un truand qui l’a en quelque sorte adopté. Son seul bien, c’est son honneur. Vous vous souvenez du film de Peckinpah, La Horde sauvage ? Les personnages savent qu’il n’y a pas d’issue. On est dans la même démarche. Cava a écrit un texte très noir. Pas de rédemption possible. C’est trop tard pour Antoine.

Cela n’a pas été trop difficile à dessiner une histoire aussi violente et sombre ?

Non. J’ai plongé dedans avec délice. J’ai joué sur le découpage, sur les traits des personnages, les ambiances, les ombres justement. Cava maîtrisait parfaitement le sujet dont ce qui touche à l’OAS, organisation française qui s’est rebellée contre l’indépendance de l’Algérie en 1962. Le père d’Antoine en faisait partie.

On va vraisemblablement retravailler ensemble, avec Cava, sur une histoire qui se passe pendant l’Occupation et a un rapport avec le surréalisme, des attentats contre des oeuvres d’art. C’est un autre registre.


Traduction simultanée du catalan au français assurée par Jordi Lafebre, dessinateur de La Mondaine.

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