Avec Ashes, son premier manga publié chez Ankama, Stéphanie Le Chevalier impose une voix singulière dans le manga francophone. Portée par une narration sombre entre shōnen et seinen, l’autrice revisite un métier oublié, explore la lutte ouvrière et revendique l’émotion comme moteur de création.
Arrivée dans le monde du manga par un chemin inattendu, Stéphanie Le Chevalier semble aujourd’hui parfaitement à sa place. Avant de devenir mangaka, elle a connu un quotidien bien différent : un bac pro en animalerie, un travail de sept années comme femme de chambre pour financer ses études… et une certitude tenace que sa vie devait se jouer ailleurs. « Je ne me voyais pas vendre des animaux toute ma vie. Ce qui me faisait vibrer, c’était dessiner, raconter des histoires et offrir de l’émotion. »
C’est au Festival d’Angoulême qu’elle découvre l’AIMA, l’École internationale du manga et de l’animation. L’établissement venait d’ouvrir ; elle intègre la première promotion, un véritable saut dans l’inconnu qui s’avèrera décisif. À Toulouse, elle forge son style, s’ouvre à d’autres influences que les shōnen qui ont nourri son adolescence — Dragon Ball, puis One Piece, qu’elle recopiait page après page pour en comprendre l’énergie narrative.
Avec Ashes, elle signe un premier manga qui déjoue les attentes. Si la dynamique et la détermination du héros viennent clairement du shōnen, l’univers qu’elle construit glisse vers quelque chose de plus sombre, empruntant au seinen une gravité assumée. Le récit se déroule dans une dystopie industrielle envahie de cendres, où le jeune Ben tente de gagner l’attention d’un père froid et exigeant, tandis qu’une lutte ouvrière se dessine en toile de fond. « Je voulais parler d’émotions, mais aussi raconter un monde dur, complexe, où chacun a ses raisons d’agir. »

Stéphanie Le Chevalier signe un manga francophone aux allures dramatiques et dystopiques
© Ankama, 2026
L’une des grandes originalités du manga vient de son ancrage dans un métier méconnu : celui de ramoneur. Fascinée par ces professions menacées d’oubli, l’autrice réinvente ici le ramonage comme une activité vitale, indispensables dans un univers post-apo saturé de fumées toxiques. De là naît Pike, un petit hérisson-mascotte destiné à adoucir la noirceur ambiante : une touche de mignonnerie assumée… et un clin d’œil au langage technique du métier, puisque le « hérisson » est le nom du balai utilisé pour nettoyer les conduits.
Si l’ambiance d’Ashes est si singulière, c’est aussi parce que Le Chevalier revendique son inspiration pour Germinal et les récits de la révolution industrielle. Elle puise dans ces univers la lourdeur des rapports entre patrons et ouvriers, la dureté des conditions de vie et l’incertitude du progrès technique. Cette influence se ressent dans la palette émotionnelle de son manga, où les personnages ne sont jamais totalement bons ou mauvais. « Chacun pense agir pour le mieux, mais il y a toujours des sacrifiés. »
Parmi ses personnages, Stéphanie confesse un attachement particulier à Ben, le héros en quête d’acceptation, et à Hans, son père, dont l’histoire personnelle occupe une place centrale. Mais son coup de cœur reste un personnage encore inconnu des lecteurs : celui qui fera son apparition dans le tome 2, annoncé pour le 23 janvier.
La mangaka ne cache pas ses difficultés, en particulier sur le travail scénaristique. Elle salue au passage le rôle crucial de ses éditrices chez Ankama, qui l’accompagnent sans dénaturer ses intentions. « Je suis en apprentissage. C’est mon premier projet. Je me casse la figure, je remonte à cheval… », dit-elle en souriant.

Le deuxième volume tant attendu de Ashes
© Ankama, 2026
Au-delà de son propre manga, Stéphanie observe avec enthousiasme l’essor du manga francophone. Elle cite autant les auteurs autoédités que les signatures établies, et se réjouit de voir émerger une diversité grandissante de genres et de récits. Elle encourage d’ailleurs les jeunes artistes à tenter l’aventure par eux-mêmes, à créer leur public, à expérimenter. « Soyez curieux, mangez de tout : anatomie, couleur, observation… Recopiez des pages, comprenez comment travaillent les artistes que vous admirez. Avant d’être édité, on a le temps d’apprendre. Après, beaucoup moins. »
Reconnaissante envers son école, son éditeur, ses amis et sa famille, elle mesure aujourd’hui le chemin parcouru. Ashes marque ses débuts, mais certainement pas son aboutissement. Le voyage ne fait que commencer pour cette jeune autrice dont la sensibilité, la sincérité et l’engagement font déjà d’elle une figure prometteuse du manga francophone.
Article publié dans ZOO Manga N°23 Janvier-Février 2026