Une SF visionnaire
Après les monumentaux Shangri-La et Carbone & Silicium, Mathieu Bablet clôt brillamment son triptyque avec Silent Jenny, un récit post-apocalyptique crépusculaire aux allures presque prophétique...
4 novembre 2025
-Interview


Mathieu Bablet, Makoto Yukimura
Série : PlanètesTome : 1/4Éditeur : Panini Comics
Scénario : Makoto YukimuraDessin : Makoto YukimuraAuteur : Makoto Yukimura
Collectif : Mathieu Bablet
Collection : PAN.SEINEN
Genres : Manga, Seinen
Prix : 16.99€
Scénario
Dessin

Avant Vinland Saga, Makoto Yukimura signe Planètes (1999-2004). Un récit de science-fiction singulier, réédité chez Panini en quatre volumes. Pas de batailles spatiales ici, mais des éboueurs de l’espace et un regard sans concession porté sur l’individu et la condition humaine.
En 2075, l’orbite terrestre est devenue une immense décharge. À bord du Toy Box, l’équipe de la section Débris de Technora est chargée du nettoyage. Yukimura s’intéresse à l’humain : la solitude, le vide existentiel ou encore les conséquences psychologiques du travail. L’espace, ici, ne se résume ni à une conquête ni à une simple course. C’est un lieu froid, infini, un abîme propice à réveiller les sentiments les plus intimes et à exposer la fragilité humaine.

Avant Vinland Saga, Makoto Yukimura signe Planètes (1999-2004). Un récit de science-fiction singulier, réédité chez Panini en quatre volumes © Makoto Yukimura, 2001 / Kodansha
Quatre personnages, quatre façons d’habiter l’espace.
Hachirota « Hachimaki » Hoshino incarne le rêveur du groupe. Son mantra « plus grand, plus vite, plus loin » n’est qu’une manière de masquer ses angoisses les plus profondes. Après un accident, il dérive dans le vide et prend conscience d’une vérité glacée : l’humanité est condamnée à la solitude. Quoi que l’on fasse, on meurt seul. Tanabe est l’idéaliste. Elle croit que l’amour et la sincérité des sentiments humains peuvent résoudre la plupart des conflits. Elle constitue un véritable contrepoids au cynisme qui hante le reste du groupe : un personnage nécessaire, qui apporte un peu de respiration. Fee Carmichael, pilote américaine au tempérament bien trempé et mère de famille, est tiraillée entre la Terre et l’espace. Un chapitre concentré sur son retour en Floride la montre redevenir une mère ordinaire, loin des préoccupations qui rythment sa vie en orbite. Yuri Mihairokov, cosmonaute russe, est hanté par la mort de sa femme, tuée par un débris. Il cherche sa boussole perdue en orbite, symbole de sa propre dérive : sans elle, il n’a plus de repère. Le fil narratif le plus déchirant du manga.

Pas de batailles spatiales ici, mais des éboueurs de l’espace et un regard sans concession porté sur l’individu et la condition humaine © Makoto Yukimura, 2001 / Kodansha
Yukimura dénonce les inégalités d’accès à l’espace. Même ce nouveau monde, vide et profondément déshumanisant, est un espace où les inégalités perdurent : tous n’y ont pas accès, ou du moins pas dans les mêmes conditions. Le Front de Défense Spatiale, groupe de terroristes écologistes, veut couper l’humanité de l’espace, estimant que ces excursions sont des luxes injustifiables tant que tant que la Terre et une partie de l’humanité continuent de souffrir. Yukimura fait preuve d’une grande justesse : les motivations du Front sont exposées avec empathie, sans jamais les diaboliser.

Yukimura dénonce les inégalités d’accès à l’espace. Même ce nouveau monde, vide et profondément déshumanisant, est un espace où les inégalités perdurent : tous n’y ont pas accès, ou du moins pas dans les mêmes conditions © Makoto Yukimura, 2001 / Kodansha
Le dessin laisse déjà entrevoir ce qui fera plus tard la force de Vinland Saga : des visages simples mais toujours expressifs. L’humour allège la tension par des gags visuels sobres qui apportent des moments de douceur dans cet espace sans oxygène.
Dans sa propre quête d’expansion, Planètes aura droit à une adaptation animée de 26 épisodes (Sunrise, 2003), qui contribuera à faire découvrir l’œuvre à un public plus large. Quelques éléments sont modifiés, Tanabe apparaît plus tôt, le Toy Box est installé sur une station spatiale – mais l’esprit reste intact.

Une œuvre majeure que tout amateur de manga devrait découvrir, et qui révèle encore de nouvelles richesses à chaque relecture © Makoto Yukimura, 2001 / Kodansha
Planètes demeure ainsi une œuvre à part dans le manga de Science-Fiction : une œuvre qui relègue lespectaclaire au second plan pour s’intéresser avant tout à l’humain, à l’environnement, à la manière dont l’être humain évolue, travaille et interagit avec les autres. Au fond, on suit de simples travailleurs, non des héros. L’espace n’est ici qu’un prétexte pour écrire sur nous, sur l’humain, sur ses biais et ses peurs. Cela nous ramène à notre nature de fourmis balbutiantes dans un univers infiniment plus grand, mais qui, par ambition — ou parfois par orgueil — cherche sans cesse à dépasser sa condition et à se croire plus grand qu’il ne l’est réellement.
Après une première édition française en 2006, Panini réédite Planètes en 2021 en grand format, avec des séquences couleurs restaurées. Cette édition anniversaire tombe à point nommé, après la fin de Vinland Saga en France : l’occasion de (re)découvrir une autre pépite de l’auteur, celle qui l’a construit.
Un immense coup de cœur. Une œuvre majeure que tout amateur de manga devrait découvrir, et qui révèle encore de nouvelles richesses à chaque relecture.
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