Après la presse, la radio, le documentaire, François Ruffin se laisse tenter par la BD. Il y dresse le portrait de Français en difficulté, une façon comme une autre de se positionner pour les élections à venir.
Voici l’objet du délit : une BD d’une centaine de pages, qui suscita, contre elle et son auteur, une vague de ricanements et d’insultes sur les réseaux sociaux. Depuis que François Ruffin a quitté avec perte et fracas LFI, la meute le guette et fond sur lui, à la moindre occasion.L’album comporte certes quelques maladresses, mais cela valait-il toute cette bronca ? En réalité, cette bande-dessinée n’est ni mieux, ni pire que le livre lambda d’un politique. Elle comporte ainsi les mêmes artifices « scènes de vie » pour faire croire que l’élu a compris le pays.

L’album picard est un collectif avec une dizaine de dessinateurs. Il comporte une vingtaine de petites histoires parfois intéressantes, souvent touchantes, toujours engagées mais aussi – plus rarement – un peu naïves voire carrément malhabiles © Les Arènes, 2026
François Ruffin a choisi la BD comme médium pour décrire cette France qu’on appelle périphérique, cette France abandonnée par les pouvoirs publics, cette France aux fins de mois difficiles, mais cette France en lutte. C’est finalement un thème original, peu traité en bande dessinée. On peut se demander d’ailleurs pourquoi le 9e art privilégie tant les sujets sociétaux plutôt que sociaux. C’était aussi l’un des reproches de François Ruffin envers son ancien parti. L’ouvrage reste cependant assez superficiel. L’élu de Picardie se contente d’empiler les anecdotes, sans vraiment les approfondir… Surtout, il se met (presque) toujours trop en avant. L’histoire ne raconte pas la vie quotidienne des Français. Elle présente, en fait, un député qui se clame reporter et qui tente de combattre la précarité, le racisme, l’injustice.

François Ruffin qui prône l’universalisme ne parvient pas tout à fait à s’affranchir des dérives communautaristes d’une partie de la gauche, qu’il dénonce pourtant © Les Arènes, 2026
Picardie Splendor fait référence à American Splendor, une série (en partie dessinée par Robert Crumb) qui peint des scènes de vie dans l’Amérique profonde. L’album picard est un collectif avec une dizaine de dessinateurs. Il comporte une vingtaine de petites histoires parfois intéressantes, souvent touchantes, toujours engagées mais aussi – plus rarement – un peu naïves voire carrément malhabiles.

L’élu de Picardie se contente d’empiler les anecdotes, sans vraiment les approfondir… Surtout, il se met (presque) toujours trop en avant © Les Arènes, 2026
Celle intitulée « cette France qu’on ne veut pas » a ainsi été abondamment commentée : elle décrit une dispute entre passagers et contrôleurs de train, dans laquelle « Super Ruffin » intervient pour calmer ce petit monde. Un plan en plongée interprété comme méprisant, un Ruffin moralisateur et des représentations clichés (contrôleurs blancs patibulaires ou apeurés, contrôlés sans ticket d’origine africaine) ont suffi à enflammer Internet… N’y a-t-il en effet pas de policiers, de contrôleurs ou de vigiles d’origine étrangère ? Ne trouve-t-on pas aussi des passagers récalcitrants blancs ? Se trouve ici, la principale faiblesse du livre : François Ruffin qui prône l’universalisme ne parvient pas tout à fait à s’affranchir des dérives communautaristes d’une partie de la gauche, qu’il dénonce pourtant.

François Ruffin a choisi la BD comme médium pour décrire cette France qu’on appelle périphérique, cette France abandonnée par les pouvoirs publics, cette France aux fins de mois difficiles, mais cette France en lutte © Les Arènes, 2026
Est-il parvenu, vraiment, à couper tous les liens avec ses anciens camarades ? Il ressemble plus à ces amoureux mal remis de la rupture. Ils portent encore le parfum qu’elle aimait tant, ils se vêtent encore de la dernière chemise qu’elle lui avait offerte, pour le cas où leur ex réapparaitrait… Ne sait-on jamais, sur un malentendu ?
Cet album se lit néanmoins avec un certain intérêt. Ne serait-ce que pour mieux découvrir l’engagement d’un député au côté des premiers de corvée, « ceux qui ne sont rien » pour reprendre la triste expression de son camarade de lycée devenu depuis Président de la République... Malgré cet intérêt, une BD reportage sur cette France en souffrance, sur ces citoyens qui ne vivent plus de leur travail, est encore à créer…