Quand l'insouciance danse au bord du précipice, Pascal Rabaté nous plonge dans l’Allemagne des années 30 et cette période très particulière qui a précédé la seconde guerre mondiale.
En 1931, dans l'Allemagne de l'entre-deux-guerres, Folker Kunz mène une existence placée sous le signe de l'hédonisme. Publicitaire brillant, il consacre davantage d'énergie à profiter de la vie qu'à travailler. Ses nuits s'écoulent entre les cabarets, les fêtes et les rencontres. Il partage son quotidien avec sa sœur, artiste moderne vivant avec un musicien afro-américain, et avec Ada, sa voisine danseuse de cabaret dont il tombe passionnément amoureux.
Un jour, Folker évite de justesse qu'un jeune homme, Rudy Ganz, ne soit renversé par une voiture. De cet acte naît une amitié inattendue. Pour le remercier, Rudy lui donne rendez-vous dans un bar. En s'y rendant, Folker découvre avec surprise qu'il s'agit d'un lieu fréquenté par des militants nazis. Malgré son malaise, il passe la soirée en leur compagnie. Peu à peu, cet homme qui évoluait jusque-là dans un milieu cosmopolite et tolérant se retrouve confronté à une réalité politique dont il avait choisi d'ignorer les prémices.

Quand l'insouciance danse au bord du précipice, Pascal Rabaté nous plonge dans l’Allemagne des années 30 et cette période très particulière qui a précédé la seconde guerre mondiale © Rue de Sèvres, 2026
Pascal Rabaté trouve ici un sujet à la mesure de son talent. Habitué à saisir avec finesse les émotions humaines, souvent avec une pointe d'humour, il décrit avec justesse une bourgeoisie urbaine insouciante qui détourne le regard des bouleversements en cours. Les personnages vivent dans un monde de plaisirs et de libertés, persuadés que la politique ne les concerne pas. Jusqu'au moment où ils comprennent que le danger est déjà là et qu'il est devenu impossible de revenir en arrière.
Si certains protagonistes flirtent parfois avec la caricature, le ton demeure remarquablement juste. Rabaté parvient à rendre tangible cette atmosphère faite de légèreté, de désir et d'aveuglement collectif, tandis que le nazisme progresse en arrière-plan avec une discrétion d'autant plus inquiétante. Les dialogues font mouche, mêlant humour et gravité avec une redoutable efficacité. Ainsi, la sœur de Folker se plait à dessiner les macchabées à la morgue et son amant de dire « elle est forte quand même, elle va réussir à combiner portrait et nature morte ». Cette citation résume bien le ton et le sujet de cet album.

Rabaté parvient à rendre tangible cette atmosphère faite de légèreté, de désir et d'aveuglement collectif, tandis que le nazisme progresse en arrière-plan © Rue de Sèvres, 2026
Comme souvent chez Rabaté, la force du récit passe autant par le dessin que par la narration. Son trait vivant et son sens du cadrage donnent une réelle présence aux personnages. La lecture s'avère fluide et immersive, portée par une mise en scène maîtrisée.
Comme dans ses meilleures œuvres, l'auteur s'intéresse avant tout aux relations humaines. Derrière le contexte historique, ce sont les comportements, les contradictions et les fragilités des hommes et des femmes qui l'intéressent. Son regard, à la fois tendre et lucide, offre une réflexion universelle sur l'aveuglement collectif face aux menaces qui s'annoncent.
Une œuvre forte et subtile, portée par tout le talent narratif et graphique de l'un des grands auteurs de la bande dessinée contemporaine.
Lire l'entretien de Pascal Rabaté