Charlie Hughes est une passionnée de blues rock. Alors qu’elle pirate une radio pour diffuser ses musiques préférées, quelqu’un s’empare à son tour de sa fréquence. « 99 is doing fine » murmure une voix suave. La jeune fille n’aura guère l’opportunité d’en entendre bien davantage, mais qu’importe ; ces quelques notes inattendues l’obsèdent. Après une rapide enquête, elle découvre qu’il s’agit d’une ancienne chanson locale pourtant disparue.
Une « murder ballad » est un sous-genre musical mettant en scène des meurtres. Issue notamment des traditions populaires britanniques et américaines, elle se décline à travers des genres tels que le folk, la country ou le blues. Dans ce roman graphique éponyme, pas question de nous raconter pour une énième fois le destin faustien de Robert Johnson. Et on ne chantera ni « Midnight Rambler » des Rolling Stones ni « Gallows Pole » de Led Zeppelin, pourtant deux chansons emblématiques du genre. Non pas que Nicolas Pegon les dédaigne, rassurez-vous : toutes ces figures tutélaires seront bien présentes d’une manière ou d’une autre ; soit incarnées par un personnage, soit glissées dans le décor d’une case, soit convoquées dans un intertitre. L’auteur préfère nous conter autre chose, de moins connu mais de tout aussi passionnant.

Extrait de Murder Ballad, par Nicolas Pegon © Denoël Graphic, 2026
Nous découvrirons par exemple le mystérieux groupe « Phantom’s Divine Comedy » ou l’ethnomusicologue Alan Lomax. Et plutôt que d’empiler les anecdotes – exercice instructif mais un peu vain – chaque évocation de ces totems oubliés sert à faire avancer la narration. Car si l’héroïne semble un peu perdue et éprouvée par l’abus d’alcool, le manque de sommeil et la consommation involontaire de LSD (dans un superbe final psychédélique), le scénariste, lui, mène son récit en chef d’orchestre. Menant de front l’histoire réelle, l’histoire écrite, l’histoire chantée et l’histoire fantasmée, c’est aussi bien l’aspect créatif qui est traité que les détournements possibles et successifs qui peuvent en être faits. Alors, si la résolution de l’intrigue n’est pas donnée clé en mains, tous les éléments sont bien distillés ici ou là pour comprendre les enjeux et les motivations de chacun. Le tout sans problèmes de rythme.

Dans une véritable ode à la musique, Nicolas Pegon retranscrit l’ambiance moite et enfumée des salles de concert, choisit ses guitares avec soin et les accorde correctement © Denoël Graphic, 2026
Entre messe noire et Black Sabbath
Après une rapide définition de ce qu’est une « murder ballad », le récit s’ouvre sur une séquence se déroulant en 2715. Cette scène se clôt par une chute comique particulièrement réussie que nous ne dévoilerons pas. Ce sera d’ailleurs la seule du récit. Elle illustre la possibilité d'un décalage entre l’attente que l’on peut avoir autour d’une musique et la réalité de cette dernière. Ce décalage peut aussi résulter d’une découverte artistique ou d'une interprétation erronée, déformant complètement le message initial.

Charlie Hughes est une passionnée de blues rock. Alors qu’elle pirate une radio pour diffuser ses musiques préférées, quelqu’un s’empare à son tour de sa fréquence... © Denoël Graphic, 2026
Ainsi, cette première scène comique montre qu’il ne faudra pas prendre au sérieux tout ce qui suit. Elle crée une mise à distance bienvenue face aux délires occultes et paranoïaques, qui ont parfois accompagné l’hystérie rock. Autrement dit, l’auteur joue avec cette mythologie sans y souscrire. Et la précision est importante, tant le livre transpire de toutes parts d’un amour pour le blues, rock, folk, psyché, hard (libre à chacun de choisir son étiquette).
Dans une véritable ode à la musique, Nicolas Pegon retranscrit l’ambiance moite et enfumée des salles de concert, choisit ses guitares avec soin et les accorde correctement. Il met en valeur la maquette des pochettes et souligne l’esthétique des couleurs formées par l’alignement aléatoire des vinyles sur une étagère. Ou pour reprendre un célèbre morceau, on pourrait presque l’entendre dire « It’s only rock’n’roll but I like it ».

Murder Ballad, extrait © Denoël Graphic, 2026
Green album
On ne regrettera au final qu’une seule chose : une couverture criarde, dont le vert fluo entoure une superposition de trois dessins peu lisibles, ce qui vient gâcher la belle typographie du titre. Mais le mélomane sait bien que s’il s’en était tenu aux pochettes, il aurait snobé certaines galettes majeures d’Eric Clapton ! Murder ballad fait partie de ces écoutes obligatoires. « Let it rock » !



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