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Le dieu du Manga et son fils spirituel

Le manga est une nouvelle fois à l’honneur au Festival d’Angoulême. Après des expositions dédiées à Jiro Taniguchi, Katsuhiro Otomo et Kazuo Kamimura en 2015, 2016 et 2017, le rendez-vous international de la bande dessinée consacre pas moins de trois expositions à des mangakas pour cette édition 2018. Et pas des moindres ! Aux côtés de Hiro Mashima, le Festival organise une exposition consacrée à Naoki Urasawa et une autre à Osamu Tezuka. Retour non exhaustif sur l’oeuvre de ces deux monstres sacrés.

OSAMU TEZUKA : L’HOMME QUI VOULAIT ETRE DISNEY

D’un côté, Tezuka. Né en 1928, celui que l’on surnomme aujourd’hui "Le Dieu du Manga" (c’est d’ailleurs le titre de l’exposition qui lui est consacrée) a toujours été fasciné par le dessin et l’animation. Une passion née durant l’enfance, quand son père projetait des films de Chaplin et surtout de Disney. Malgré une famille lui ayant imposé des études de médecine, son amour pour le dessin ne le quittera jamais. Après des débuts amateurs, le jeune mangaka rencontre le succès après-guerre avec La Nouvelle île au trésor (Isan Manga), puis le titre qui le propulsera pour toujours au firmament, Astro le petit robot (Glénat et Kana).


Paradoxalement, la guerre aura été bénéfique à la carrière du pacifiste Tezuka. D’une part parce que l’arrivée de comics américains sur le territoire japonais influencera durablement l’auteur. D’autre part parce qu’après la guerre vient le moment de la reconstruction. Le monde du manga de l’époque n’y échappe pas, et Tezuka va trouver dans ce médium bon marché un terrain de jeu où tout est à réinventer. Car l’homme va réinventer les grands genres qui font le manga moderne, comprenant que le lectorat évoluait et que la BD n’était plus seulement un support pour petits garçons. Dans les années 1950, le manga n’est plus qu’une occupation masculine. Tezuka participera à l’essor du manga pour filles et adolescentes, le shôjo, avec des titres comme Princesse Saphir (Soleil).

En parallèle, conscient que son public masculin continuait à lire ses histoires alors qu’il entrait dans l’âge adulte, Tezuka a fait évoluer le shônen (mangas pour garçons et adolescents) vers le seinen (mangas pour jeunes hommes), avec Black Jack (Glénat) ou L’Histoire des 3 Adolf (Tonkam). A chaque genre correspond un style graphique, qui va également durablement influencer le monde du manga par son dynamisme, son découpage ou encore l’utilisation de la typographie.



Côté thématique, l’humanisme de Tezuka transpire dans chacune de ses planches. Profondément marqué par les horreurs de la guerre et la puissance destructrice du feu nucléaire, il fera en sorte que chacune de ses BD élève un peu plus l’humain. Écologie, introspection, rapports au progrès, éthique... sont autant de sujets qu’il a traités avec attention, les enrobant tantôt dans de la SF, tantôt dans un récit historique, d’autres fois encore dans un polar sombre. La légende Tezuka est trop grande pour être résumée en quelques lignes, tant l’homme représente à lui seul la diversité et la complexité du manga et de l’animation japonaise. En 60 années de vie – il s’éteint en 1989 – il aura créé plus de 700 oeuvres papier et plus de 70 productions animées, pour un total de 170 000 planches dessinées.

NAOKI URASAWA, MANGAKA POUR ADULTES

Né en 1960 et biberonné dès son plus jeune âge aux oeuvres de Tezuka, Naoki Urasawa est vu aujourd’hui par beaucoup comme son héritier spirituel. Pourtant, la carrière des deux hommes n’a rien de similaire. Si, dans sa jeunesse, il apprécie la BD, Urasawa s’en détourne peu à peu au profit de la musique (omniprésente dans son oeuvre), notamment de Bob Dylan. C’est un peu par hasard qu’il deviendra auteur professionnel, après qu’un manga qu’il avait proposé par hasard à la maison d’édition Shogakukan lui fait remporter le prix du meilleur jeune mangaka en 1982.

D’abord assistant mangaka, sa rencontre avec l’éditeur Takashi Nagasaki, vers 1985, va lui permettre de travailler sur ses projets propres avec succès. Yawara (inédit en France), son premier succès, est suivi par Master Keaton (Kana) et Happy (Panini), qui rencontreront également leur public au Japon. Mais c’est avec Monster (Kana) puis 20th Century Boys (Panini) que sa notoriété va exploser et dépasser les frontières du Japon.

Une reconnaissance confirmée par les succès de Pluto (chez Kana) et Billy Bat (Pika). Si les premiers titres de Urasawa avaient un ton globalement léger, la donne change rapidement, et ses récits prennent une teinte plus sombre. Dès Master Keaton, ses mangas vont devenir des thrillers labyrinthiques. S’inspirant largement de faits historiques ou d’actualité, ils traitent de psychologie criminelle, de théories du complot, d’uchronie et d’éthique. Surtout, spécificité qui lui est propre, Urasawa aime à multiplier les personnages et intrigues secondaires afin de densifier le récit, au risque parfois de perdre le lecteur et de laisser de côté la ligne scénaristique principale. En une dizaine de titres, Urasawa a réussi à laisser une empreinte durable dans le paysage bédéphile mondial.

QUELLE FILIATION ?

Pourquoi comparer Tezuka et Urasawa ? Après tout, vu de loin, les deux oeuvres sont très différentes, avec d’un côté l’ultra-productif Tezuka et de l’autre un Urasawa à l’fluvre plus monomaniaque et finalement moins solaire que son aîné. C’est sans compter sur la paternité des deux auteurs. L’un et l’autre inspirent toujours les auteurs et aspirants auteurs de BD dans le monde. En outre, malgré la différence de traitement et de ton, les deux auteurs se retrouvent dans la portée humaniste de leurs récits. Enfin, tous les deux voient le manga comme un médium en constante évolution, pas figé dans ses formes, avec lequel ils vont pouvoir laisser libre cours à leur créativité. L’organisation de ces deux expositions est donc l’occasion de (re)découvrir l’oeuvre de ces deux monstres sacrés du manga, et surtout de les mettre directement en regard l’une avec l’autre.


Article publié dans le ZOO N°64 Janvier-Février 2018 dans le contexte des expositions du festival Angoulême 2018.

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