ZOO

Serguei, le dessinateur qui faisait voyager le monde au-delà de l’actualité

Le dessinateur Serguei est mort le 8 janvier 2026 à Paris, à l’âge de 69 ans. Figure singulière du dessin de presse français, il aura accompagné pendant plus de quarante ans les pages du Monde, tout en restant résolument à part : ni caricaturiste politique au sens strict, ni chroniqueur de l’actualité immédiate, mais un artiste total, poète graphique et musicien, explorateur infatigable des grands mythes, des utopies et des fragilités humaines.

Entré au Monde en 1981, Serguei – de son vrai nom Sergio Goizauskas – a développé un univers immédiatement reconnaissable, fait de lignes faussement simples et de compositions d’une grande densité symbolique. Ses dessins donnaient à voir des idées avant même de les expliquer : la liberté, l’oppression, l’errance, la mémoire, la transcendance. Comme le résumait Quintin Leeds, ancien directeur artistique du Monde, cité par nos confrères, Serguei travaillait là « où le dessin de presse cesse d’être prisonnier de l’actualité ».

Pianos flottant dans l’espace, anges saxophonistes, portes plantées au milieu du désert, prisons s’ouvrant sur l’horizon, arbres survivant à l’ombre des usines, figures mythologiques confrontées aux machines ou aux dieux contemporains : le monde de Serguei était peuplé de symboles clairs et pourtant jamais réducteurs. Ses images convoquaient aussi bien l’Ancien Testament que Kafka, la musique que la science, la poésie que la satire.

Sans jamais sombrer dans le didactisme, son travail portait une critique profonde du monde moderne, de ses dominations et de ses dérives. Le Monde rappelait récemment combien Serguei dénonçait un univers gouverné par « la loi de la mort, la loi du confort », peuplé de faux-semblants et d’injustices ordinaires. Une critique toujours tempérée par l’humour, l’élégance du trait et une forme de tendresse mélancolique.

Un artiste total : dessin, musique, littérature

Réduire Serguei à son seul crayon serait passer à côté de l’essentiel. Pianiste virtuose, compositeur prolifique, il écrivait et chantait autant qu’il dessinait. « Je dessine le monde et j’écris des chansons », aimait-il dire. De Falistanie (1997) à Révolution Tanguera (2005), en passant par L’Homme nu, opéra BD publié dans Le Monde puis porté sur scène, sa musique dialoguait en permanence avec son univers graphique.


Né à Buenos Aires en 1956, d’une mère russe et d’un père lituanien, élevé dans une culture où la musique occupait une place centrale, Serguei portait en lui l’Argentine, le tango, l’exil et la résistance. Fuyant la dictature de Videla en 1976, il s’installe à Paris et y trouve un terrain d’expression fertile, collaborant avec de nombreux titres de presse avant de rejoindre durablement Le Monde.

La langue française, qu’il n’avait pas apprise enfant, deviendra l’un de ses instruments les plus précis. Il publiera plusieurs romans et recueils de dessins, parmi lesquels La Vie exemplaire et héroïque de l’employé de bureau, L’Ivresse des livres ou La Poubelle des merveilles, affirmant une voix littéraire singulière, musicale et engagée.

Serguei n’a jamais cherché à coller à l’actualité : il l’a traversée. Ses dessins continuent de parler longtemps après leur publication, parce qu’ils interrogent ce qui demeure. Comme le soulignait le philosophe Roger-Pol Droit dans Le Monde, leur dialogue semblait parfois « énigmatique », comme si le dessin révélait ce que le texte n’avait pas encore formulé.

À ZOO, où la bande dessinée est envisagée comme un art de la narration, du symbole et du regard porté sur le monde, l’œuvre de Serguei résonne avec une force particulière. Par son approche transversale – entre dessin de presse, bande dessinée, musique et littérature –, il aura montré que le dessin peut être à la fois un acte poétique, politique et profondément humain.

Serguei laisse derrière lui des milliers de dessins, des chansons, des livres et surtout une invitation rare : celle de continuer à regarder le monde autrement, avec gravité, humour et imagination.

Décès

DessinPresse

Décès2026

LeMonde

Haut de page

Commentez

1200 caractères restants