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Auteurs de bande dessinée : après le constat, le temps politique est venu

Après le constat brutal, et sans surprise, dressé par l’enquête 2025 des États généraux de la bande dessinée, un autre front s’ouvre : celui du débat politique. À l’Assemblée nationale comme au Sénat, plusieurs parlementaires ont désormais pris la mesure de la précarité des artistes-auteurs. Leurs solutions divergent parfois. Leur diagnostic, lui, converge. Reste l’essentiel : faire sortir enfin ce sujet du cercle des convaincus pour qu’il devienne une vraie priorité publique.

Il y a quelques jours, notre précédent article revenait sur une réalité que plus personne ne peut sérieusement contester : la bande dessinée demeure un secteur visible dans notre société, mais ses auteurs, eux, s’enfoncent dans la fragilité. L’enquête 2025 des États généraux de la bande dessinée a donné à cette crise un relief difficile à ignorer : 55 % des auteurs vivent sous le Smic annuel, 37 % sous le seuil de pauvreté, et 74 % redoutent une dégradation de leur situation.

Mais un second fait mérite aujourd’hui d’être mis en lumière : ce diagnostic commence enfin à trouver des relais dans les institutions.

Le sujet n’est plus seulement porté par les auteurs, les syndicats, les collectifs et quelques observateurs de longue date. Il entre, lentement, dans l’arène parlementaire. Et cela change beaucoup de choses. Car la question n’est plus seulement : la situation est-elle grave ? Elle devient : que fait la représentation nationale de cette évidence ?

Le sujet entre enfin dans l’arène politique

À l’Assemblée nationale, une mission flash consacrée à la continuité de revenu des artistes-auteurs a été présentée le 26 novembre 2025 par les députées Soumya Bourouaha et Camille Galliard-Minier. Au Sénat, la sénatrice Monique de Marco a porté une proposition de loi visant à garantir cette continuité des revenus. Ce simple enchaînement dit déjà quelque chose d’important : le sujet n’est plus marginal, ni cantonné à un camp. Il circule. Il s’installe. Il oblige.

Mission flash commune sur la mise en place d’une continuité de revenu pour les artistes-auteurs

Mission flash commune sur la mise en place d’une continuité de revenu pour les artistes-auteurs présentée en novembre 2025

C’est précisément ce que révélait le rendez-vous à l'assemblée nationale du 23 Mars 2026 : au-delà des différences d’approche, des élues de sensibilités différentes parlent désormais du même angle mort social. Toutes reconnaissent la même impasse : les artistes-auteurs relèvent bien, pour une partie de leurs droits, du régime général, mais demeurent exclus d’une protection essentielle face à l’irrégularité structurelle de leurs revenus.

Le désaccord (réellement bloquant ?) ne porte donc plus vraiment sur le constat. Il porte sur le véhicule.

D’un côté, Soumya Bourouaha défend une logique claire : rattacher les artistes-auteurs à la solidarité interprofessionnelle, c’est-à-dire à la caisse commune de l’assurance chômage. Son raisonnement est politique autant que social : si le système existe déjà pour amortir les pertes ou discontinuités de revenus, pourquoi celles des créateurs en seraient-elles exclues ? D’autant que la proposition de loi sénatoriale examinée en décembre 2025 reposait déjà sur cette philosophie, avec un financement articulé autour d’une contribution des diffuseurs.

De l’autre, Camille Galliard-Minier a mis sur la table une autre piste : celle d’un compte personnel de création, adossé à une caisse autonome de solidarité sectorielle. L’idée n’est pas de nier la précarité, mais de dire qu’il ne s’agit pas, stricto sensu, "d’inactivité” : l’artiste-auteur continue de travailler, de chercher, de produire, même lorsque les revenus ne tombent pas. Dans cette logique, il s’agirait moins de compenser une absence d’activité que de reconnaître un temps de création invisibilisé par l’économie actuelle. Cette option figure explicitement parmi les voies présentées dans les conclusions de la mission flash.

Le débat est réel. Il est même utile.

Car il révèle quelque chose de précieux : la volonté d’agir existe. Et elle existe chez des responsables politiques qui ne parlent ni à la légère, ni par posture. Lors de notre présence lundi à l'Assemblée Nationale, ce qui frappe, ce n’est pas l’opposition frontale, c’est au contraire la recherche d’une solution crédible, finançable, applicable. La discussion porte sur l’architecture, pas sur la légitimité du problème.

Un débat constructif, mais décisif

Pendant trop longtemps, la pauvreté des auteurs a été regardée comme une fatalité vague, presque folklorique. Comme si la précarité faisait partie du décor. Comme si créer impliquait naturellement de renoncer à la sécurité matérielle. Plusieurs interventions le disent très bien : il existe encore, dans l’imaginaire collectif comme chez certains responsables publics, une forme de romantisation de la misère artistique. Or c’est précisément ce verrou mental qu’il faut faire sauter.

Un auteur n’est pas un être à part qu’on admirerait en vitrine tout en l’excluant du droit commun. C’est un travailleur de la création.

Ce changement de regard est d’autant plus urgent que le problème dépasse très largement la seule bande dessinée. La BD en offre aujourd’hui une image particulièrement nette, presque exemplaire, parce que le secteur est documenté et parce que les États généraux ont produit une masse de données difficilement contestable. Mais ce qui se joue ici touche plus largement les métiers de la création. Et les transformations en cours, notamment autour de l’intelligence artificielle, ajoutent encore de l’incertitude à des équilibres déjà fragiles. Au Sénat, une autre proposition de loi, déposée le 12 décembre 2025, vise d’ailleurs à instaurer une présomption d’exploitation des contenus culturels par les fournisseurs d’IA, signe que la pression monte aussi sur le front du droit d’auteur.

Autrement dit : tout pousse à agir vite, pas à temporiser.

D’autant qu’un autre sujet, plus discret mais très concret, est déjà sur la table : la représentation des artistes-auteurs eux-mêmes. La loi de financement de la sécurité sociale pour 2026 prévoit que la future gouvernance de leur protection sociale comprenne des représentants élus des artistes-auteurs, avec des élections professionnelles organisées par branche. C’est un pas important. Encore faut-il qu’il soit mis en œuvre rapidement et sérieusement.

Le test de la volonté politique

C’est probablement là que se situe désormais le véritable enjeu politique.

Non pas seulement savoir quelle solution sera retenue à terme - assurance chômage, caisse autonome, compte personnel de création, ou combinaison de plusieurs outils - mais faire en sorte que le sujet ne retombe pas. Que la mobilisation de quelques parlementaires ne reste pas isolée. Que la précarité des auteurs ne soit pas renvoyée à une niche culturelle, quand elle pose en réalité une question démocratique simple : une société qui vit de ses œuvres peut-elle continuer à laisser s’appauvrir celles et ceux qui les créent ?

Transformer l’essai

Le débat est ouvert. C’est déjà beaucoup. Mais il ne sera utile que s’il s’élargit.

Car ce qui manque encore, au fond, ce n’est plus seulement un rapport, ni même une proposition de loi. C’est un basculement collectif. Une prise en compte claire, durable, assumée, par l’ensemble des représentants publics. Tant que ce sujet dépendra de quelques élues motivées, aussi engagées soient-elles, il restera vulnérable. Il faut maintenant qu’il devienne un sujet de majorité civique, pas un dossier porté à bout de bras par une minorité attentive.




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