Jean-Paul Krassinsky vient de nous quitter brutalement. Il avait seulement 53 ans. Revenons sur le parcours de cet auteur au talent fou, ayant un humour bien à lui, volontiers décalé, qu'il explora dans une grande partie de son œuvre, souvent portée également par une dimension poétique. Un homme profondément gentil, qui plus est. Tous ceux qui ont eu la chance de le connaître pourront en témoigner.
Fils d’un ingénieur en aérospatial, Jean-Paul Krassinsky naît en Allemagne en 1972. Formé à l'école Estienne, il travaille dix ans dans la publicité avant de se lancer dans la bande dessinée, qu’il dévore depuis l’enfance. Ses goûts sont éclectiques, lisant aussi bien de la BD franco-belge que du comics. Plus tard, il lira beaucoup de mangas. Grand amateur de littérature, il se nourrit de toutes ses lectures et a mené une carrière qui a marqué bien des lecteurs.
Il a débuté dans la BD au début des années 2000 avec Kaarib, une histoire de pirates mais teintée de fantastique en trois volumes, avec David Calvo au scénario. D'emblée, un univers décalé, qui convient bien à l'artiste.

Une planche du T1 de la série Kaarib de David Calvo et Jean-Paul Krassinsky © Dargaud - Jean-Paul Krassinsky
Il se met à écrire ses propres scénarios avec Les cœurs boudinés (trois tomes à partir de 2005), mettant à l'honneur des femmes un peu enveloppés. Son humour décalé y est mis en évidence. Après avoir exploré les arcanes de l’amour, on le retrouve en 2009 dans Toutoute première fois, parlant non pas de la carrière de Jeanne Mas mais du sexe au travers des « première fois » qu’on a pu lui raconter.
En parallèle il publie chez Carabas différents livres destinés aux enfants. En 2005 et 2006, avec AK puis Pilou Park, il explore la photo-BD mais les personnages, en peluche, ont bien la marque de fabrique Krassinsky : gros nez, gros yeux. Il faut préciser que l'artiste était fan des marionnettes de Jim Henson (le Muppet show). Il faisait même allusion à son propre nez, à l'occasion. La même année, il illustre cette fois lui-même son scénario dans Le Miam de Moute, un mouton aux grands yeux. Une fable animalière comme il en imaginera souvent). Pour Courgette s'ennuie (2008), l'histoire d'une grenouille, il écrit le scénario et confie le dessin à Caro.
Il multiplie les projets destinés à un public plus large. En 2007 il écrit et dessine l’histoire d'un petit nasique dans Le singe qui aimait les fleurs. Il revient sur ses années pub en 2009 avec Génial, réalisé avec Michel Durand au dessin, qu'il avait connu quand il travaillait dans ce milieu. Les fables des poubelles publié l’année suivante regroupe des petites histoires parfois cruelles qu'il disait avoir écrites sur un coin de table avant de les mettre en image. Le second tome, paru en 2010 comme le premier, est scénarisé cette fois par des auteurs de BD amis.

Couverture de la bande dessinée Le singe qui aimait les fleurs par Jean-Paul Krassinsky © Dargaud - Jean-Paul Krassinsky
Il trouve le temps de scénariser Les petits soldats pour Julien Delval (deux tomes en 2011 et 2012), fantaisie guerrière dans une Europe centrale imaginaire du 19è siècle, inspirée par l’histoire de l’Autriche. Toujours en 2011, paraît La saga des brumes, récit se passant en Islande, coécrit avec Marc Védrines qui illustre ce roman graphique. L’attrait du Grand Nord, sur lequel il reviendra plus tard.
Puis naît Sale bête, une série créée avec Maïa Mazaurette au scénario. Deux albums, prépubliés dans le journal de Spirou, verront le jour en 2012 et 2013. Un humour atypique dans le journal, qui a marqué les lecteurs à l’époque.

Extrait du 4ème de couverture de Sale bête, une série de deux albums publiés aux éditions Dupuis © Dupuis - Maïa Mazaurette et Jean-Paul Krassinsky
Il met deux ans à écrire et dessiner Le crépuscule des idiots, paru en 2016. Ce sera un vrai succès éditorial. Avec ce macaque (encore un singe !) qui fonde une religion, on retrouve l'humour caustique de l'auteur. Mais il y a aussi du fond. Le thème des croyances le fascine. Il égratigne avec humour les religions monothéistes. Le titre est inspiré du Crépuscule des idoles de Nietzsche. Et c'est le premier ouvrage que Krassinsky met en couleur lui-même, à l'aquarelle. Il voulait éviter la routine graphique, se renouveler après Bestiole. Ses précédents livres étaient mis en couleur numérique par des coloristes, notamment par Laetitia Schwendimann.

Extrait de la planche 15 de Le crépuscule des idiots, BD de Jean-Paul Krassinsky publiée chez Casterman © Casterman - Jean-Paul Krassinsky
Trois ans plus tard, nouveau récit en auteur complet qui bénéficie de son talent de coloriste : La fin du monde en trinquant. Des personnages animaliers, une fois encore, pour mieux parler des travers des hommes. Il nous transporte dans la Russie impériale du 18e siècle où un savant découvre qu'une comète va s'écraser en Sibérie. Un humour volontiers noir qui lui va bien.
Entre-temps il aura dessiné Le grand et le trop court (paru en 2017) sur scénario de Jean-Luc Barré, traitant de manière documentée de la relation entre Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy. Eclectique…
Gros lecteur de roman, il découvre De pierre et d'os de Bérengère Cournut grâce à son éditrice Camille Grenier. Le coup de coeur est immédiat. Il faut dire que le monde arctique passionne Krassinsky depuis sa jeunesse. Il a d'emblée des images en tête. La romancière lui donne carte blanche pour une adaptation en bande dessinée. Il y consacrera trois années. L'histoire de cette Inuite, Uqsuralik, dans le Grand Nord est magnifiée par le dessin de Krassinsky et connait un beau succès. Le chamanisme y tient une place non négligeable.

Extrait de la planche 14 de De pierre et d'os par Jean-Pierre Krassinsky, auteur au style sensible et atypique © Dupuis - Jean-Paul Krassinsky
Jean-Paul Krassinsky travaillait cette année sur un nouveau projet pour Aire Libre : Rose Royal. Également l'adaptation d'un roman qui l’avait touché, écrit par Nicolas Mathieu. Un récit contemporain, cette fois, centré sur une femme de la cinquantaine : Rose. Les premières images qu’il avait partagées en janvier étaient très belles.
Dessinateur de grand talent, il recherche dans toute son œuvre l'expressivité, la lisibilité. Dans une grande partie de ses livres, il agrandit les yeux de ses personnages pour bien faire passer leurs émotions. Il fait de gros sourcils à l'héroïne de De pierre et d'os pour qu'on la reconnaisse facilement. Krassinsky est aussi un merveilleux coloriste. L'année dernière, il publia une nouvelle version de Le singe qui aimait les fleurs avec des couleurs d'une incroyable richesse.

Jean-Paul Krassinsky face à ses planches à la galerie Achetez de l'Art en avril 2025 © ZOO le Mag - François Samson
Ses influences graphiques revendiquées sont nombreuses et diverses : Moebius, Gimenez, Cabanes... Mais il a surtout un style bien à lui. Il a grandi avec la bande dessinée donc il s'est nourri des différents graphismes et modes narratifs, y compris ceux du manga. Amusant paradoxe : Krassinsky détestait encrer ses planches « à l’ancienne » (il nous l'avait confié lors d'une exposition consacrée à De Pierre et d'os). Aussi, il préférait dessiner sur iPad, avant d'imprimer ses planches et les mettre en couleur à la main. Il aimait beaucoup travailler à l'aquarelle, vivante, imprévisible, amenant l'artiste à devoir composer avec elle en fonction de la place qu'elle se décide à occuper sur le papier.

Extrait de la bande dessinée De pierre et d'os d'après le roman de Bérengère Cournut, double-planche exposée à la galerie Achetez de l'Art, entre poésie et narration graphique© Dupuis - Jean-Paul Krassinsky
Passionné de dessin, il n'hésitait pas à s'installer dans la rue avec son chevalet et participait également à des ateliers de modèle vivant, impressionnant les autres dessinateurs présents par les effets qu'il réussissait à obtenir en quelques secondes.
Cet homme d'une grande gentillesse, souriant, discret, souvent le chapeau sur la tête, avec un talent fou, nous manque déjà beaucoup.

Jean-Paul Krassinsky en dédicace au Festival du Livre de Paris 2025 © ZOO le Mag - François Samson
Décès2026
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