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En pleine période de montée des extrêmes, la précieuse BD de Pascal Rabaté fait froid dans le dos

L’enfance des ruines, la prochaine bande dessinée de Pascal Rabaté, s’inspire du roman Vers l’abîme de l’Allemand Erich Kästner, censuré lors de sa sortie en 1931. Dans le Berlin des années 1930, un publicitaire avance dans un monde qui s’écroule sous les bottes des nazis. Un album au graphisme changeant et très soigné. Une BD précieuse, encore plus par les temps qui courent.

Quelle est la genèse de L’enfance des ruines ?

Pascal Rabaté : Le point de départ, c’est la gravure créée par l’artiste allemand Friedrich Dornbusch en 1926 et intitulée “Des Deutschen Michel Sylvestertraum von der Einigkeit. Prosit Neujahr !” que je traduis par : “Le rêve d’unité des Michel allemands pour le Nouvel an. Bonne année !”

L'enfance des ruines

L'enfance des ruines, la prochaine bande dessinée de Pascal Rabaté, s’inspire du roman Vers l’abîme de l’Allemand Erich Kästner, censuré lors de sa sortie en 1931 © Pascal Rabaté, Rue de Sèvres, Paris, 2026

Quand j’ai passé mon diplôme aux Beaux-Arts, j’ai choisi la gravure (eau-forte, lithographie, gravure sur bois, techniques japonaises…) J’ai développé une vraie passion en tant que collectionneur. C’est mon défaut le plus visible ! Je n’ai pas une planche de moi sur mes murs, par contre ils sont farcis de planches de BD des autres, de dessins, de gravures, de toiles… C’est ma nourriture.

L'enfance des ruines

Dans le Berlin des années 1930, un publicitaire avance dans un monde qui s’écroule sous les bottes des nazis © Pascal Rabaté, Rue de Sèvres, Paris, 2026

Quand j’ai découvert cette gravure, j’ai réalisé que Dornbusch représente toute la société allemande en 1926 face à un précipice : des nazis, des bourgeois, des gens du peuple, une danseuse de cabaret… Elle est prémonitoire.

Elle vous a renvoyé à vos années d’études ?

P. R. : Oui, j’ai étudié le courant de La Nouvelle objectivité, un mouvement artistique allemand actif entre 1918 et 1933. Je suis tombé sur le cul en découvrant cette gravure à la fois énergique et extrêmement dérangeante, politique. Elle a été en partie détruite par les nazis en 1933.

L'enfance des ruines

Un album au graphisme changeant et très soigné © Pascal Rabaté, Rue de Sèvres, Paris, 2026

Qu’est-ce qui vous a mis le pied à l’étrier pour raconter cette histoire ?

P. R. : C’est une période qui me fascine. Un ami m’a fait découvrir le roman Vers l’abîme d’Erich Kästner, censuré lors de sa sortie en 1931. Il raconte l'histoire d'un publicitaire qui tombe amoureux de sa voisine, tandis que le monde s'écroule autour de lui. Il raconte succinctement comment les communistes et les nazis se battaient dans la rue. Il y avait là une peinture de la société qui m’intéressait.

L'enfance des ruines

L'enfance des ruines, une BD précieuse, encore plus par les temps qui courent © Pascal Rabaté, Rue de Sèvres, Paris, 2026

J’ai tourné autour du roman pendant deux ou trois ans en me demandant si j’allais l’adapter. Et puis, j’ai lâché la bride. Mais avec l’envie d’y mettre une place plus importante accordée au nazisme et plus d’art. Ce qui m’intéressait le plus, c’était de raconter l’histoire d’un point de vue, d’y mettre plus d’intime et faire évoluer le personnage face au nazisme. Il ne se rend d’ailleurs vraiment compte du nazisme que quand il est touché de près par le personnage qu’il rencontre.

L'enfance des ruines

Extrait de L'enfance des ruines © Pascal Rabaté, Rue de Sèvres, Paris, 2026

Graphiquement, c’est assez différent de ce que vous avez fait auparavant (Un ver dans le fruit, Ibicus, Les petits ruisseaux, Vive la marée, La déconfiture, Alexandrin ou l’art de faire des vers à pied…)

P. R. : J’ai tellement peur de radoter en dessin comme en texte que j’essaie toujours de faire autre chose. Les couleurs très vives et denses, c’est venu très vite en me replongeant dans la Nouvelle objectivité. J’ai acheté beaucoup de revues d’époque avec des dessinateurs de génie. Je me suis inspiré de ça : avec deux couleurs, je peux créer une ambiance. Un truc musclé. Un truc qui bouge.

L'enfance des ruines

"Je ne fais pas de prosélytisme. Je ne vais pas chercher à discuter avec un fasciste ou un climatosceptique. Ces gens-là pensent de travers de mon point de vue. Ils sont bouchés et je ne suis pas un Destop de la pensée" © Pascal Rabaté, Rue de Sèvres, Paris, 2026

Vous dites avoir mis un peu de vous dans ce personnage principal : peut-on parler de BD engagée ?

P. R. : Je ne fais pas de prosélytisme. Je ne vais pas chercher à discuter avec un fasciste ou un climatosceptique. Ces gens-là pensent de travers de mon point de vue. Ils sont bouchés et je ne suis pas un Destop de la pensée. Je n’ai pas la moelle pour les changer, ce qui est un tort. Mais l’intérêt de la création, c’est de parler de son époque.

L'enfance des ruines

"La période qu’on vit est compliquée. Ce qui se profile pour les prochaines élections avec la possible arrivée de l’extrême-droite au pouvoir ne me met pas du tout en joie" © Pascal Rabaté, Rue de Sèvres, Paris, 2026

Après, on le fait frontalement ou métaphoriquement. La période qu’on vit est compliquée. Ce qui se profile pour les prochaines élections avec la possible arrivée de l’extrême-droite au pouvoir ne me met pas du tout en joie. On avance, et à un moment donné, on se retrouve face à une falaise, en train de danser au bord du précipice, comme dans la gravure de Dornbusch… J’ai abordé le récit comme ça et les personnages m’ont un peu échappé. À un moment donné, tu leur laisses de la liberté, du champ pour qu’ils vivent par eux-mêmes.

C’est aussi valable en bande dessinée qu’en cinéma…

P. R. : Oui. C’est d’ailleurs mon expérience BD qui a été la plus poreuse de ce que je fais en cinéma. Il faut laisser la vie rentrer dans le projet. J’ai travaillé quatre ans sur cette bande dessinée, j’ai bougé les scènes, comme au montage d’un film. Je n’ai pas hésité à revenir en arrière pour salir un peu mon Berlin que je représentais de manière trop propre.

Couverture de L'enfance des ruines, par Pascal Rabaté

Couverture de L'enfance des ruines, par Pascal Rabaté

Quel est votre rythme de travail ?

P. R. : Je fais des grosses journées. Pour moi, une journée sans dessin, c’est une journée où je ne me sens pas très bien. Je dessine du lundi au dimanche, avec des pauses quand on reçoit des amis et pour aller au ciné et au spectacle.

Article publié dans ZOO Le Mag N°111 Septembre-Octobre 2026


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