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Privé ou public : "Ce n'est pas un choix réfléchi, c'est un choix par peur"

Les éditions Steinkis lancent, en ce mois d’octobre 2026, une nouvelle collection en partenariat avec Mediapart. Le scénariste Stéphane Tamaillon (Les abeilles se cachent pour mourir) et le dessinateur Téhem (La drôle de guerre de Papi et Lucien) s’attaquent à la fragmentation entre école publique et école privée en s’appuyant sur des enquêtes journalistiques. Comment choisir entre école publique et école privée ? Éléments de réponse avec Stéphane Tamaillon.

Quand et comment a surgi l’idée de faire cet album ?

Stéphane Tamaillon : Tout est parti d'un appel d'Anne-Charlotte Velge, la directrice éditoriale de Steinkis, avec qui j'avais déjà collaboré à plusieurs reprises. Elle a notamment pensé à moi parce que je suis également enseignant. Téhem, le dessinateur, au-delà de son immense talent, a été choisi pour une raison similaire. Il a aussi enseigné avant de se consacrer entièrement à la bande dessinée.

L'école des privilèges

Les éditions Steinkis lancent, en ce mois d’octobre 2026, une nouvelle collection en partenariat avec Mediapart, avec L'école des privilèges © Steinkis, 2026

Le sujet précis a fait l'objet de longues discussions. Privé ? Public ? Un album sur l'affaire Bétharram ? Rester sur un format de BD reportage classique ? Ces échanges se sont faits avec Mathilde Goanec, qui dirige le pôle éducation de Mediapart. La rédaction voulait s'éloigner du documentaire pur, gagner en efficacité narrative, tout en conservant la rigueur des enquêtes journalistiques qui sont la matière première du livre.

L'école des privilèges

Le scénariste Stéphane Tamaillon (Les abeilles se cachent pour mourir) et le dessinateur Téhem (La drôle de guerre de Papi et Lucien) s’attaquent à la fragmentation entre école publique et école privée en s’appuyant sur des enquêtes journalistiques © Steinkis, 2026

Nous avons décidé de centrer le récit sur l'enseignement privé, la question du public affleurant en creux, et de raconter cette enquête à travers le regard d'une famille : Ibris, Mathilde et leur fille Zoé, élève de CM2 qui doit faire sa rentrée au collège l'année suivante. Le choix de l'établissement devient le fil rouge de la narration. Au fil de l'album, la famille s'informe, découvre, traverse des moments de crise, dont la médiatisation de l'affaire Bétharram, et se forge peu à peu sa propre opinion.

Une opinion que nous choisissons délibérément de ne pas dévoiler. Ce choix appartient au lecteur, à qui nous donnons toutes les clés pour le faire. L'idée était de construire une BD reportage qui mêle l'intime à l'enquête, et qui réponde aux questions que se posent tous les parents.

L'école des privilèges

Comment choisir entre école publique et école privée ? Éléments de réponse avec Stéphane Tamaillon dans cet entretien © Steinkis, 2026

Comment s’est déroulé votre partenariat avec Mediapart, au sein de cette nouvelle collection chez Steinkis ?

S. T. : La collaboration avec Mediapart s'est faite très naturellement. Les échanges avec Mathilde Goanec ont été constants. Elle est restée disponible tout au long du projet pour répondre à mes questions, en s'appuyant sur le très riche fonds d'articles de Mediapart. C'est aussi Mathilde qui m'a mis en contact avec Julien Grenet, qui est directeur de recherche au CNRS et un spécialiste de l’économie de l'éducation, que nous mettons en scène dans une séquence de l'album.

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"La collaboration avec Mediapart s'est faite très naturellement. Les échanges avec Mathilde Goanec ont été constants. Elle est restée disponible tout au long du projet pour répondre à mes questions, en s'appuyant sur le très riche fonds d'articles de Mediapart" © Steinkis, 2026

L’excellence des écoles privées est-elle une idée reçue ?

S. T. : Pour les besoins de l’album, nous avons demandé à Julien Grenet quelle était l’idée reçue la plus répandue à propos de l’école privée. Il a répondu sans hésitation « le fait qu’elle serait meilleure que l’école publique ». En réalité, quand on compare des élèves comparables, de même niveau scolaire, l'écart disparaît complètement.

« Le privé peut choisir ses élèves quand le public doit accueillir tout le monde. »

Si les résultats du privé sont meilleurs, ce n'est pas parce que l'enseignement y est meilleur. C'est majoritairement parce que les élèves recrutés sont favorisés par leur milieu familial et/ou par leurs résultats scolaires. La formule que j'ai mise dans la bouche d’un des personnages le résume : « l'avantage, c'est le tri, pas les méthodes. » C’est là le creuset des inégalités. Le privé peut choisir ses élèves quand le public doit accueillir tout le monde.

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"Pour les besoins de l’album, nous avons demandé à Julien Grenet quelle était l’idée reçue la plus répandue à propos de l’école privée. Il a répondu sans hésitation « le fait qu’elle serait meilleure que l’école publique »" © Steinkis, 2026

Existe-t-il des solutions pour apporter de la mixité sociale dans les écoles privées ?

S. T. : En fait, les solutions existent déjà, elles sont documentées depuis des années. Ce qui manque, c'est la volonté politique de les appliquer. D’abord, conditionner le financement du privé au respect de la mixité, ensuite autoriser la création d’une plateforme publique d'inscription, pour savoir qui candidate, qui est accepté et sur quels critères.

Aujourd'hui, c'est une boîte noire, alors que les établissements du privé sont financés aux trois quarts par de l'argent public. Affelnet, le système d'affectation à l'entrée au lycée, montre que quand on choisit vraiment d'intégrer des critères sociaux dans les règles d'affectation, ça marche, ça réduit la ségrégation.

L'école des privilèges

Extrait de planche de L'école des privilèges © Steinkis, 2026

Une grosse partie de l’album se concentre sur l’affaire Notre-Dame-de-Bétharram. Pourquoi était-il nécessaire de faire ce focus ?

S. T. : L’affaire Bétharram est en effet un chapitre important. Il occupe une grosse trentaine de pages sur les 144 de l’album. Ce focus est nécessaire, car ce qui s’est passé est un révélateur, à l’échelle d’un établissement, de toutes les failles et les dérives que nous documentons au sujet du système global. L’absence de contrôle, de transparence sur le fonctionnement, le financement, le contournement des règles, et parfois, comme ici, la présence de violences...

L'école des privilèges

Extrait de L'école des privilèges © Steinkis, 2026

Bétharram, il faut le rappeler, c’est un établissement privé sous contrat, payé avec de l'argent public, où les alertes sont restées sans suite pendant des décennies. Sans oublier le silence social qui l’entoure. Pendant longtemps, des familles y ont inscrit leurs enfants en toute connaissance de cause, parce que la réputation de l'établissement pèse plus lourd que ce qui s'y passe réellement. Et il y a évidemment le fait qu'une figure politique de premier plan, François Bayrou, ancien ministre de l’éducation et premier ministre, se retrouve directement liée à l'affaire, avec des questions sur ce qu'il savait et sur les subventions qu'il a accordées.

Le sous-titre de l’album est « Les familles face au choix ». Y en a-t-il vraiment un ?

S. T. : Bien sûr, au sens où chaque famille finit par cocher une case : public ou privé. Mais le problème c’est d’être suffisamment informé pour faire ce choix en toute conscience. Dans l'album, il y a une scène qui montre à quel point cela se fait souvent dans le noir : un couple de personnages panique en découvrant que leur collège de secteur est classé REP avec 65% d'élèves défavorisés, et finit par inscrire son fils dans le privé, et au catéchisme aussi, « juste au cas où », alors que les parents ne sont pas croyants.

L'école des privilèges

L'école des privilèges : une BD à paraître aux éditions Steinkis en collaboration avec Mediapart © Steinkis, 2026

Ce n'est pas un choix réfléchi, c'est un choix par peur, avec très peu d'information réelle et beaucoup d’a priori. L’album ne donne pas de solution miracle, nous ne cherchons pas à dicter aux familles ce qu'elles doivent faire. Juste donner à connaître au lecteur ce que les personnages découvrent au fil de l'histoire : les vrais chiffres, la vraie mécanique du système et aussi les sources d’influence qui le déstabilisent.

Le choix doit pouvoir se faire (la liberté de l'enseignement est un principe constitutionnel en France) mais il doit être le plus éclairé possible.

L'école des privilèges

Couverture provisoire de L'école des privilèges à paraître le 29 octobre, signé Stéphane Tamaillon, Téhem et Mathilde Meunier

Article publié dans ZOO Le Mag N°111 Septembre-Octobre 2026



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