Un mangaka acquiert, après avoir visité un temple avec son assistant, la capacité de rendre invisible ceux qu’il souhaite voir disparaître. Mais très vite, la situation lui échappe…
D’après la légende, un berger lydien nommé Gygès découvrit, un jour, autour du doigt d’un géant un anneau qui conférerait l'invisibilité à quiconque le porterait. Enivré par les perspectives qui se présentaient soudain à lui, Gygès commença par séduire la reine. Son but : s’approcher du roi Caudale pour l’assassiner et monter sur le trône à sa place.
Takahiro Kato ne garde du mythe original que cette notion d’invisibilité, en l’adaptant à son intrigue contemporaine sans s’encombrer d’explications superflues.
« I’m the invisible man »
Le protagoniste, un mangaka nommé Takeru Todo, se rend un jour au fameux sanctuaire Kumomi Hachimangu avec son assistant Yu Hinata pour effectuer des repérages en préparation de la nouvelle série qu'ils souhaitent proposer à son éditeur : Invisible Man Zero. Takeru, pris dans son élan et agacé par les relations assez froides avec son éditeur, émet le souhait qu’il disparaisse. Un peu plus tard, lorsque son premier épisode est à nouveau rejeté, le mangaka rend invisible par inadvertance son responsable éditorial qui, loin d’être effrayé par l’expérience, perçoit immédiatement les possibilités malveillantes qui s’ouvrent à lui. Conscient qu’il ne peut s’engager dans cette voie, Takeru l’élimine.
Dans ce premier tome, Kato confronte ses personnages principaux aux responsabilités qui peuvent découler d’un pouvoir extraordinaire et au dilemme moral qui les amène à devoir choisir entre le bien et le mal. En se confrontant à ces premières difficultés, ils se rend aussi compte brutalement que ces pouvoirs ne sont peut-être pas vraiment des bénédictions. Il va falloir très rapidement assumer aussi les dérapages qui s’enchaînent, d’autant que tout ça ne passe pas inaperçu.

" Dans ce premier tome, Kato confronte ses personnages principaux aux responsabilités qui peuvent découler d’un pouvoir extraordinaire " © Ki-oon, 2025 - Takajiro Kato
Pour sa part, Yu, tout juste sorti de l'adolescence, se projette déjà en héros secourant la veuve et l'orphelin, devenant ainsi une source d'inspiration pour les prochaines péripéties d'Invisible Man Zero. Il s'enthousiasme à la fois à l'idée d'aider son maître, et à la possibilité de créer une œuvre qui transmettra des valeurs héroïques qui lui sont chères. Cela vient contrebalancer les critiques négatives qu'il reçoit face à ses premiers brouillons d'histoires.
Être mangaka aujourd’hui
À travers cette fiction, Takahiro Kato se penche aussi sur les conditions de travail des mangakas qui doivent maintenir un rythme de production soutenu, faisant souvent appel à des assistants, tout en étant constamment contraints de promouvoir de nouvelles idées pour qu'elles puissent être prépubliées chez les grands éditeurs. Takeru a beau avoir développé des séries à succès par le passé, il n’est absolument pas à l’abri des décisionnaires qui peuvent d’un claquement de doigts mettre en attente ses propositions.
Au moment où débute L’Anneau de Gygès (2022), Kato a travaillé sans relâche. Il a terminé depuis 4 ans Jinmen (Humanimals), qu’il a enchaîné avec les 4 volumes de Kakukazoku jusqu’en 2021, puis une succession de one-shots. On devine alors que la dimension méta de son scénario illustre cette difficulté à se maintenir sur les starting blocks dans un environnement extrêmement compétitif, constamment en quête de « la bonne idée ».
Ainsi l’intrigue, ancrée dans la réalité des mangakas, est particulièrement pertinente, car cela permet d'attirer l'attention du lecteur sur des enjeux souvent méconnus, tout en établissant un lien émotionnel avec ces personnages et les nombreuses interrogations auxquelles ils sont confrontés. Un scénario habile qui démarre particulièrement bien.
Article publié dans le Mag ZOO Manga N°19 Mai-Juin 2025