Nombreux sont les personnages savoureux à avoir été ajoutés par André Franquin dans l’univers de Spirou. Le Maire de Champignac est l’un d’eux. Intéressons-nous à cet édile. Est-il un bon maire ? Mérite-t-il d’être réélu ? Nous allons tenter de répondre à ces graves questions ainsi qu'à quelques autres...
Est-il conservateur ou progressiste ?
Le Maire de Champignac croit au progrès et veut que sa petite ville de province au charme rural (rappelons son nom complet : Champignac-en-Cambrousse) soit une ville moderne. La preuve en est dès sa première apparition dans Il y a un sorcier à Champignac. Il a installé un feu tricolore, symbole de la modernité (nous sommes en 1950 quand Franquin dessine cette histoire adaptée d'un scénario touffu écrit par un frère de Jijé, Henri Gillain).
Cela dit, le feu n'est pas utile car installé au milieu de nulle part, alors qu'il n'y a aucun croisement qui le rendrait nécessaire. Ce qui n'empêche pas le Maire d'être aussi intransigeant que Longtarin (le policier dans Gaston Lagaffe) pour ceux qui ne le respectent pas. On est donc dans le paraître et non pas dans l'utilité. Un mauvais point.

Première apparition du Maire dans Il y a un sorcier à Champignac
© André Franquin - Editions Dupuis
L’homme se nourrit malgré tout de paradoxes. Nous sommes dans les trente glorieuses, et en homme de son temps il tient à la main un discours intitulé « En avant vers le progrès » sur la sculpture qui le représente dans Le voyageur du Mésozoïque. En même temps, il déclare à un de ses administrés qu’il refuse d’élargir une rue car il ne veut pas laisser démolir des vieilles pierres chargées d’histoire. (Il changera d’avis)

En défenseur des vieilles pierres dans Le voyageur du Mésozoïque
© André Franquin - Editions Dupuis
Et son progressisme ne va pas jusqu'à l'accueil de l'Autre. Tout non-résident de la ville est a priori suspect. Ce n'est pas du racisme car le roux Spirou et le blond Fantasio en sont également victimes. De même que le Comte, qui, outre ses inventions aux conséquences parfois incontrôlées, représente une autre forme de pouvoir (de prestige plus que de fait) : celui issu de la noblesse, faisant concurrence à l'autorité républicaine. Le racisme sera tout de même un sujet abordé par Tome et Janry dans Le rayon noir, mais sans que le Maire tombe dans ce piège.
Est-il un bon communicant ?
Le Maire n'hésite pas à faire des discours. Il souhaite convaincre et pas seulement prendre des décisions unilatérales. Ces discours sont sources de nombreux-gags car le Maire utilise une langue très imagée mais avec des expressions mal digérées. Cela sous-entend qu'il ne fait pas écrire ses discours, mais qu'il les rédige lui-même, voire qu'il les improvise. Ces discours, Franquin aimait les écrire et se les réservait même dans les albums scénarisés par Greg. Fournier, en revanche, a dit qu’il n’aimait pas rédiger ces discours, car c’était fastidieux pour lui. C’est lui toutefois qui fait le plus long discours, qui occupe près d’une page dans Du cidre pour les étoiles.

Un discours fleuve dans Du cidre pour les étoiles
© Jean-Claude Fournier - Editions Dupuis
En termes de communication, le Maire est donc plutôt sur la quantité que sur la qualité. Quand il se retrouve aphone dans L’ombre du Z, sa première source d’inquiétude est de savoir comment il fera pour son prochain discours.

Aphone dans L'ombre du Z
© André Franquin et Greg - Editions Dupuis
Notons que ses discours sont appréciés. Les habitants l’acclament quand il va prendre la parole, comme dans Le prisonnier du Bouddha. L’un d’entre eux explique même que le Maire est « un orateur de tout première force ».

Les talents d'orateur du Maire loués dans Le prisonnier de Bouddha
© André Franquin et Greg - Editions Dupuis
Son nom est Gustave Labarbe. Peu de lecteurs le savent car il a été peu utilisé, et jamais par Franquin lui-même dans une BD. Ce nom est révélé dans une Encyclopédie Spirou publiée sous forme de mini-récit dans les Spirou 1150 et 1151 du printemps 1960. Si ce supplément n’est pas signé, on peut supposer que son auteur est le facétieux et créatif Yvan Delporte, alors rédac’chef du magazine. Le nom de famille Labarbe a peut-être été choisi parce que les discours du Maire sont barbants.

Le nom du Maire divulgué dans la mini-encyclopédie Spirou du N°1150
© Editions Dupuis
A noter qu’un prix porte son nom en Suisse depuis 1988, le Grand Prix du Maire de Champignac. En 2025, le « Champignac d’or » a été attribué à un député qui a déclaré « Main dans la main, les acteurs ont travaillé d’arrache-pied. ». Franquin aurait apprécié.
Veut-il le bien de sa commune ? A-t-il une vision pour celle-ci ?
Il est sur les fondamentaux : sécurité pour ses électeurs et prospérité pour sa commune. Dans Le dictateur et le champignon, il inaugure une statue symbolisant l’importance de l’agriculture (symbolisée par une gerbe de blé) et de l’industrie (représentée par un rouage) pour Champignac. Dans une petite ville des années 50 (l’histoire est publiée dans le journal de Spirou en 1953-54), le poids de l’agriculture reste important.

Inauguration d'une nouvelle statue dans Le dictateur et le champignon
© André Franquin - Editions Dupuis
Et il y a le tourisme qui se développe ! Le Maire ne manque pas de sens pratique puisqu'à la fin de Le voyageur du Mésozoïque, il lance une campagne de communication autour du dinosaure pour attirer les touristes, et ce, bien avant les Jurassic Park / World. Il est vrai que l’idée lui a été soufflée par le Comte. De même, pour relancer le tourisme, le Maire organise le carnaval de Champignac dans La colère du Marsupilami.

Le carnaval de Champignac relancé dans La colère du Marsupilami
© Vehlmann et Yoann - Editions Dupuis
Remarquons qu’il n’a jamais profité de la situation pour s'enrichir. Rien ne le laisse penser, en tout cas. Il n'a pas de train de vie élevé. Il porte toujours le même costume (noir, complété par un gilet rouge), n'a pas de chauffeur…
Prend-il soin de ses administrés ?
Il a une relation privilégiée avec les notables tel le pharmacien Duplumier (qui est aussi investi dans le Conseil municipal en tant qu’adjoint au Maire) comme les citoyens déclassés : l'alcoolique Dupilon apparait souvent dans les histoires et le Maire de Champignac est étonnamment patient avec lui. Il veut protéger les habitants de sa commune de toute perturbation extérieure. Dans Z comme Zorglub, il décide d’interdire tout rassemblement de plus d’une personne dans sa commune pour la protéger des manipulations de Zorglub. Ce qu’il veut avant tout pour les Champignaciens, c’est la tranquillité. C’est le secret de la confiance qu’on lui fait, comme il le confie à Spirou dans Le rayon noir.

Un arrêté municipal rassembleur (?) dans Z comme Zorglub
© André Franquin et Greg - Editions Dupuis
Est-il un homme de terrain, de proximité ?
Ce n'est certes pas un rond de cuir. On le voit peu dans la mairie mais surtout dans sa ville ou dans les alentours de celle-ci, notamment si la quiétude qu'il souhaite pour ses habitants n'est pas au rendez-vous. Il est assez interventionniste. Dans Du cidre pour les étoiles, il est sur le terrain aux côtés de la gendarmerie puis de l’armée alors que les Ksoriens sèment la pagaille

Fournier s'est caricaturé lui-même en militaire dans Du cidre pour les étoiles
© Jean-Claude Fournier - Editions Dupuis
Il est dans l'écoute, mais il a une écoute sélective ! Il écoute ses électeurs mais peu Spirou, Fantasio ou le Comte qu’il considère souvent comme à l’origine des troubles qui agitent sa petite ville à chaque album se passant à Champignac.
Est-il efficace ?
Il semble être plus sur le verbe que sur l'action. Il fait toutefois intervenir les forces de l'ordre quand il l'estime nécessaire. Avec quelques erreurs à la clé. Il est toutefois respectueux des lois et attend (en vain) le mandat de perquisition qui permettrait de perquisitionner le domaine du Comte (Du cidre pour les étoiles). Les habitants de Champignac semblent en tout cas trouver leur maire efficace, jamais ils ne s’en plaignent.
A-t-il un ego surdimensionné ?
La statue (souvent à son effigie) du village qu'il tente d'inaugurer dans plusieurs albums est preuve d'un ego plus que développé ! Comme beaucoup de politiques, il veut laisser son empreinte dans l'Histoire locale. Cela aurait pu être une médiathèque luxueuse, il a préféré la statuaire. Ses administrés n'ont pas l'air choqué de voir à quoi est affectée une partie de leurs impôts locaux. Et il y a du budget, car si la statue a souvent été détruite (victime notamment du Métomol dans Le dictateur et le champignon mais aussi dans La peur au bout du fil, on en trouve à chaque fois une nouvelle dans l’histoire suivante se passant à Champignac.
Dans Tora Torapa, il n’hésite pas à faire installer un panneau à l’entrée de Champignac vantant les joyaux touristiques locaux : « Champignac en Cambrousse Son château Ses promenades Son maire ! ». Tout un programme…

Le nouveau panneau d"accueil de Champignac dans Tora Torapa
© Jean-Claude Fournier - Editions Dupuis
Et dans Le rayon noir, il fait mettre à l’approche des élections une immense affiche où il apparait en géant protégeant son village, avec comme slogan « Votre maire veille » (on appréciera le jeu de mots).

La merveille de Champignac dans Le rayon noir
© Tome et Janry - Editions Dupuis
Que conclure ?
Bref, le Maire de Champignac est un homme investi. Conservateur, même s'il est féru de modernité, du moins dans les premiers albums, il a à cœur de protéger la quiétude de ses électeurs... pardon, ses administrés. Et ces derniers semblent être en phase avec lui, ne remettant pas en cause son autorité. Nous apprenons dans Le rayon noir qu’il est réélu sans problème car il est toujours le seul candidat, signe qu'il est apprécié. Même s’il fait allusion à une opposition municipale dans Le Faiseur d’or.

Un candidat unique, une révélation dans Le rayon noir
© Tome et Janry - Editions Dupuis
Il est maire de Champignac depuis au moins 1950 (nous ne savons pas depuis combien de temps il était élu quand il apparaît pour la première fois), soit depuis plus de 75 ans. C'est un record à saluer !

Un Maire qui sait prendre du recul si nécessaire, dans Le voyageur du Mésozoïque
© André Franquin - Editions Dupuis



Haut de page
Votre Avis