Les éditons Delcourt célèbrent leurs 40 ans. Celles et ceux qui lisaient déjà des BD dans les années 80 se rappelleront la découverte de cet alors petit éditeur avec le collectif La Bande à Renaud, Les aventures de Fred et Bob et/ou le premier tome d’Aquablue. Aujourd’hui, Delcourt est un des acteurs majeurs de la Bande Dessinée. Que s’est-il passé en 40 ans ? Pour le découvrir ou pour se rafraîchir la mémoire, rendez-vous à Angoulême au Musée de la Bande Dessinée, où une belle exposition rétrospective est consacrée à « L’aventure éditoriale Delcourt, 40 ans au rythme du 9e art ». Promenade subjective (car on ne peut pas tout citer) dans un bel écrin présentant de nombreux trésors.
Nous avons eu la chance de visiter en avant-première cette exposition en compagnie de ses commissaires, Cathia Engelbach et Victor Macé de Lépinay, ainsi que de Guy Delcourt lui-même. L’expo est divisée en huit parties qui sont, des mots mêmes des commissaires, « poreuses » car rien n’est hermétiquement clos. Il faut préciser que la scénographie est l’œuvre de Marc-Antoine Mathieu, qui a favorisé les passages, les ouvertures donnant des perspectives intéressantes dans ce qui ressemble à un origami géant.

Guy Delcourt entouré des commissaires de l’exposition L’aventure éditoriale Delcourt, 40 ans au rythme du 9e art, au Musée de la Bande Dessinée d’Angoulême.© ZOO le Mag - François Samson
Les éditions Delcourt ayant publié dix à douze mille albums, il a évidemment fallu faire des choix dans les quelque 150 originaux présentés. Pour les rassembler, il a été nécessaire de recourir à plus d’une centaine de « prêteurs » : les commissaires ont d’abord demandé aux auteurs puis aux galeristes et aux collectionneurs. Parmi les productions récentes, les travaux d’auteurs travaillant en numérique n’ont pas été oubliés, mais on a alors des reproductions ; comme elles n’offrent pas le même intérêt pour les visiteurs que des originaux, des efforts ont été faits dans la scénographie pour compenser.

Une exposition conçue comme un origami géant, avec une scénographie signée Marc-Antoine Mathieu pour les 40 ans des éditions Delcourt, au Musée de la Bande Dessinée d’Angoulême.© ZOO le Mag - François Samson
Le premier espace est consacré à « Une aventure personnelle et collective », les débuts d’éditeur de Guy Delcourt dans les années 80, après avoir commencé sa carrière aux USA, diplôme de l’ESSEC en poche, et avoir été rédacteur-en-chef de Pilote et Charlie la dernière année d’existence du magazine. L’expo révèle même quelques collectors personnels telle une dédicace que Franquin lui fit dans l’ascenseur de la librairie Le Furet du Nord à Lille en 1972, en prenant appui sur le dos du jeune Delcourt le temps du dessin. On imagine la scène…
On retiendra entre autres des débuts des éditions Delcourt les originaux exposés d’Olivier Vatine (co-créateur d’Aquablue avec Thierry Cailleteau) et de Claire Wendling (Les lumières de l’Amalou avec Christophe Gibelin), qui ont tous deux grandi artistiquement avec les éditions Delcourt, mais aussi ceux d’André Juillard, déjà dessinateur confirmé quand il participa au collectif La bande à Renaud. L’image des éditions Delcourt fut marquée les premières années par les jeunes auteurs issus des Beaux-Arts d’Angoulême, alors une incroyable pépinière de talents qui ont fait carrière dans la BD (Mazan, Claire Wendling, Isabelle Dethan, Alain Ayroles, Algésiras…). Guy Delcourt leur offrit de participer au collectif Les enfants du Nil (trois volumes parus) avant de leur proposer de publier leurs premiers albums.

Aquablue, série emblématique des éditions Delcourt, créée par Thierry Cailleteau et Olivier Vatine, révélée dès ses débuts comme un grand succès de la bande dessinée de science-fiction.© ZOO le Mag - François Samson
A signaler aussi l’exposition dans une vitrine d’une bonne vingtaine de polaroïds pris à l’occasion des 15 des éditions Delcourt, l’occasion de voir les auteurs un peu plus jeunes…

Polaroïds réalisés pour les 15 ans des éditions Delcourt, réunissant de nombreux auteurs emblématiques de la maison. Les reconnaissez-vous ? © ZOO le Mag - François Samson
Ensuite vient l’espace « Arpenteurs d’univers et constructeurs de mondes » dans lequel se rappellent à nous les grandes sagas Delcourt nées dans les années 90, souvent de la BD de genre, portée par une génération d’auteurs bourrés de talents. Alain Ayroles créa De cape et de crocs avec Jean-Luc Masbou. Jean-David Morvan et Philippe Buchet ont développé l’univers interstellaire de Sillage dans une série qui se poursuit toujours. Thierry Robin lança la série Rouge de Chine… Delcourt allait rarement chercher des auteurs connus ailleurs, construisant ainsi plus facilement sa propre identité d’éditeur. Une exception est Andréas. « J'avais un très petit budget pour son premier album chez nous. Il m'a fait confiance et a fait en parallèle d'autres travaux plus rémunérateurs, le temps de finir son projet. » confie Guy Delcourt pendant la visite.

Sillage, série phare des éditions Delcourt, avec l’attachante Nävis et sa foisonnante faune extra-terrestre imaginées par Philippe Buchet et Jean-David Morvan. © ZOO le Mag - François Samson
Puis vient l’espace « Au croisement des arts », dans lequel figure l’œuvre singulière de Gradimir Smudja, qui a fait jaillir le monde de la peinture dans la BD. Richard Guérineau a dessiné Entrez dans la danse, adaptation d’un roman de Jean Teulé. Alain Ayroles, scénariste majeur construisant des passerelles avec la littérature (sans que ce soient des adaptations) est à nouveau présent avec la couverture de La terre verte, brillant récit dessiné par Hervé Tanquerelle. Alain Proust est au cœur de l’adaptation d’A la recherche du temps perdu (dont aucun éditeur ne voulait) de Stéphane Heuet puis du diptyque sur sa domestique Céleste, œuvre subtile et drôle de Chloé Cruchaudet.

Chloé Cruchaudet pour Céleste, bande dessinée consacrée à la fidèle gouvernante de Marcel Proust, publiée aux éditions Delcourt.© ZOO le Mag - François Samson
Dans « Les chemins de l’expérimentation », on voit l’excellent Jean Dytar (grand prix la critique de l’ACBD pour Les sentiers d’Anahuac), venu chez Delcourt parce qu'il y avait déjà Marc Antoine Mathieu au catalogue. Et de dernier l’avait rejoint parce qu'il y avait Andreas ! Il y a eu aussi l’aventure Winsor McCay que raconte Guy Delcourt : la restauration couleur des planches, un « travail de bénédictin » sur 100 planches, publiées dan un très grand format nécessitant un emballage individuel pour chaque album avant envoi aux libraires.
« S’ouvrir au monde » rappelle que l’éditeur a enrichi son catalogue de diverses publications étrangères venant des USA, d’Angleterre, du Japon ou d’autres pays. Certaines sont de vrais succès populaires, comme Walking Dead, qui a touché un public bien au-delà des amateurs d’histoires de zombies, alors que d’autres ont une valeur patrimoniale telles publications consacrées à Osamu Tezuka.

Osamu Tezuka, maître du manga publié chez Delcourt, démontre aussi son talent pour le fantastique et les créatures monstrueuses, à travers une œuvre aux genres multiples.© ZOO le Mag - François Samson
« Une bande dessinée (vraiment) jeunesse » est un espace où les planches sont accrochées à hauteur d’enfant. Les adultes s’accroupiront volontiers pour admirer les œuvres splendides de Michel Plessis (Le vent dans les saules), de Yunbo, de Yoann (Toto l’ornithorynque) et de bien d’autres. Mention à Patricia Lyfoung, récemment disparue, qui sut faire une belle série populaire avec La rose écarlate, et dont on voit dans l’expo des travaux de recherche. Donjon tient évidemment une bonne place dans cet espace.

Le Vent dans les saules, superbe adaptation en bande dessinée réalisée par le regretté Michel Plessix, figure majeure du catalogue jeunesse des éditions Delcourt.© ZOO le Mag - François Samson
L’avant-dernier espace est consacré à « Emergences, quelques parcours Delcourt ». On y voit des œuvres d’auteurs émergents depuis plusieurs années chez Delcourt, tel Jérémie Moreau. Mais aussi des auteurs représentatifs, des coups de cœur. Alfred y figure en bonne place. Il est d’ailleurs l’auteur du bel ouvrage en accordéon Instants d’années, 40 ans dans l’intimité de la maison Delcourt, qui vient de paraître.

Alfred, auteur emblématique des éditions Delcourt, a illustré Instants d’années, 40 ans dans l’intimité de la maison Delcourt, ouvrage anniversaire paru fin janvier 2026. © ZOO le Mag - François Samson
« Les yeux bien sur terre, du réalisme au réel » clôt la visite de l’exposition sous la forme d’un couloir portant sur l’Histoire, l’autobiographie, les essais en BD. On y voit des œuvres d’Etienne Davodeau (Les mauvaises gens), de Guy Delisle (Les chroniques de Jérusalem), d’Hugues Micol, qui s’est intéressé à la naissance du fait divers, et de bien d’autres artistes.
Il y a peu d’angles morts, dans cette exposition. On peut toutefois noter qu’est presque passée sous silence l’expérience de presse Le pavillon rouge au début des années 2000. Et les titres de Soleil, éditeur que Delcourt a racheté en 2011, sont peu évoqués dans ce parcours rétrospectif, à part le best-seller Lanfeust de Troy. Mais il est vrai que Soleil a été pendant plus de vingt ans l’enfant exclusif de Mourad Boudjellal. L’expo est centrée sur l’œuvre de création plus que sur les coulisses, et il y avait déjà beaucoup à montrer.

Se laisser porter par cette scénographie en forme d’origami géant est un véritable plaisir de visite au cœur de l’exposition des 40 ans des éditions Delcourt, à Angoulême.© ZOO le Mag - François Samson
Si vous n’êtes pas allé à Angoulême la dernière semaine de janvier pour Le Grand Off qui a remplacé le Festival international de la Bande Dessinée, voilà une raison de faire un tour par cette ville. Vous pourrez en profiter pour voir dans le même lieu les très belles expositions sur Claire Brétécher, sur Les vieux fourneaux, sur Le loup en slip, ainsi que sur Les Trésors de la Cité, exposition de planches remarquables régulièrement renouvelées. Sans oublier la très riche exposition consacrée à Benjamin Rabier au Vaisseau Moebius, juste en face.
L’exposition L’aventure éditoriale Delcourt, 40 ans au rythme du 9e art se tient jusqu’au 15 novembre 2026. Musée de la Bande Dessinée, Quai de la Charente à Angoulême.
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