Il avait fait de l'insatisfaction un art de vivre. « Un artisan doit rester insatisfait. S'il ne se remet pas constamment en question, il cesse d'évoluer », disait-il volontiers. Hermann Huppen, dit Hermann, s'est éteint le dimanche 22 mars 2026, à l'âge de 87 ans. Avec lui disparaît l'un des piliers les plus discrets et les plus monumentaux de la bande dessinée européenne.
Né le 17 juillet 1938 à Bévercé, dans la province de Liège, non loin de la frontière allemande, Hermann n'était pas prédestiné à la planche à dessin. Apprenti ébéniste, puis employé dans un cabinet d'architecte, c'est par l'intermédiaire de son beau-frère Philippe Vandooren, romancier et futur rédacteur en chef du journal Spirou, qu'il découvre le monde de la bande dessinée. En 1965, il y publie ses premières planches - un récit court des Belles histoires de l'oncle Paul - et rien, dès lors, ne l'arrêtera plus.
La grande école de Greg
Dès l'année suivante, Hermann entame une collaboration décisive avec le scénariste Michel Greg. « J'ai véritablement appris mon métier auprès de Greg », reconnaissait-il. Ensemble, ils créent deux séries majeures publiées dans les pages du journal Tintin puis aux éditions du Lombard. La première, Bernard Prince, suit les aventures d'un ancien policier d'Interpol parti barouder le monde à bord de son navire, le Cormoran. Hermann en signe 14 albums jusqu'en 1980, avant de revenir pour un ultime épisode en 2010, scénarisé cette fois par son fils Yves H.

Couverture du T.1 de Comanche, par Hermann au dessin et Greg au scénario, paru aux éditions Le Lombard en 2004
Avec Greg, il lance aussi Comanche en 1969 - un western d'une nervosité et d'un réalisme peu communs, remarquable aussi pour sa protagoniste féminine dans un genre alors exclusivement masculin. Hermann en dessine dix albums. Ces deux séries, volontiers violentes, s'adressent à un lectorat adulte à une époque où la bande dessinée reste essentiellement destinée à la jeunesse. Elles signent l'émergence d'une voix singulière, aux côtés de contemporains comme William Vance, Franz ou Dany.
Jeremiah et les grandes séries solitaires
Après une décennie aux côtés de Greg, Hermann choisit l'autonomie totale. En 1977 naît Jeremiah, d'abord publié dans le magazine allemand Zack, repris ensuite par Dupuis. Dans les ruines d'une Amérique post-apocalyptique, Jeremiah et son compagnon Kurdy errent et survivent. La série devient un incontournable du genre. En près d'un demi-siècle, Hermann en signe pas moins de 42 volumes en solo, scénario et dessin confondus. Le dernier épisode, Les Larbins, paraissait en octobre 2025.

Extrait de Jeremiah, T.1 : La Nuit des rapaces, par Hermann © Dupuis, 1993
Parallèlement, il crée en 1984 Les Tours de Bois-Maury chez Glénat : une fresque médiévale en 15 volumes, tournée vers la quête d'Aymar de Bois-Maury et de ses descendants. Un virage historique volontaire, symptomatique de sa soif permanente de renouvellement.
La couleur directe et les récits complets
Dans les années 1990, Hermann s'aventure vers le récit complet. Sarajevo-Tango (Dupuis, 1995) marque une rupture profonde : il adopte définitivement la couleur directe, avec laquelle il travaillera jusqu'à la fin. Non sans frustration, fidèle à lui-même : « J'ai dessiné avec toutes sortes de techniques. Je n'arrive jamais à conjuguer tous les éléments pour que la page soit telle que je le voudrais. Ce métier est une frustration constante, au point que j'ai parfois l'impression de ne rien connaître du tout. »

Extrait du one-shot Sarajevo-Tango, par Hermann © Dupuis, 1995
Viennent ensuite Caatinga, Afrika, On a tué Wild Bill, une collaboration avec Jean Van Hamme (Lune de guerre), et une longue série d'albums créés avec son fils Yves H. : Liens de sang, Manhattan Beach 1957, The Girl from Ipanema, Station 16, Old Pa Anderson, Le Passeur, et bien d'autres encore.

Extrait de Le Passeur, par Hermann au dessin et Yves H. au scénario © Dupuis, 2016
Un dernier défi à près de 80 ans
En 2017, à près de quatre-vingts ans, Hermann se lance un ultime grand défi : une nouvelle série. Duke, western en sept volumes scénarisé par Yves H., paraît jusqu'en 2023. Puis viennent Brigantus (deux tomes, 2024 et 2025), et Cartagena, attendu le 30 avril 2026 - posthume désormais.
Au total, Hermann aura publié pas moins de 120 albums en soixante ans de carrière, avec des dizaines d'intégrales et de récits complets à la clé. En 2016, ses pairs lui décernent le Grand Prix de la Ville d'Angoulême, consécration suprême du 9e art francophone. Maître de la couleur directe, gestionnaire hors pair du silence dans la narration, Hermann se distingue par une approche naturaliste et une galerie de personnages sincères et ambivalents - ni vraiment bons, ni totalement mauvais.
Les éditions du Lombard, qui l'ont accompagné durant soixante ans, expriment leur douleur et leurs pensées pour son épouse et son fils Yves H., collaborateur fidèle de ses dernières années. C'est tout le monde de la bande dessinée qui est en deuil.
Appliqué, passionné, et imposant : l'art d'Hermann était à son image.

Photo de Hermann Huppen © Charles Robin
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