À l’occasion de l’inauguration du Fonds Enki Bilal le 10 juin, ouvert au public à compter du jeudi 11 juin jusqu’au 1er novembre 2026, Enki Bilal était lui-même présent lors de l’exposition et s’est chargé d’en faire la visite, en ponctuant celle-ci de commentaires, d’anecdotes et de souvenirs.

Un espace dédié à la vie et l'oeuvre de Enki Bilal, dans le quartier du Marais © Mathias Benguigui
Le fonds de la forme
L’aboutissement de trois ans de travail : trois ans à chercher un espace qui répondait aux exigences du projet, trois ans de préparation aussi bien vis-à-vis de l’exposition que de la rédaction de son catalogue.
À l’origine du projet, sa directrice et son président Clémentine Hustin et Jean-Baptiste Barbier. Ces derniers souhaitaient au départ faire découvrir l’atelier d’Enki Bilal, mais pour des raisons pragmatiques, le projet a pris un virage différent, l’idée étant d’exposer ses créations dans un lieu davantage accessible au plus grand nombre. L’espace choisi, chargé d’histoire, était celui de Denise René, première femme galeriste.

Photo de Enki Bilal accompagné de Jean-Baptiste Barbier et Clémentine Hustin © Mathias Benguigui
Galeriste pour Enki Bilal depuis une quinzaine d’années, Jean-Baptiste Barbier définit ce projet comme le prolongement du travail réalisé par Christian Collin, galeriste et éditeur historique de Bilal, aujourd’hui décédé. Avec deux expositions par an dédiées à son travail, Enki Bilal considère l’initiative comme l’occasion de raconter « une belle histoire qui va donner un sentiment de résistance », notamment dans un contexte où la culture est toujours plus menacée.

Enki Bilal considère l’initiative comme l’occasion de raconter « une belle histoire qui va donner un sentiment de résistance », notamment dans un contexte où la culture est toujours plus menacée © Mathias Benguigui
Une fondation, un musée ? Non, « trop pompeux et solennel » selon Enki Bilal. Un lieu de résistance, alors. Ouvert à d’autres artistes, dans une démarche ambitieuse qui confère à cet espace de l’autonomie et de la liberté. Le « Fonds » s’impose, pour décrire un lieu vivant et muable. Un lieu de résistance, mais aussi de mémoire, chargé de l’histoire et de l’importance qui composent chacune des cases dessinées par Bilal, telles des œuvres d’art.
De Enes à Enki Bilal
Une sculpture monumentale, réalisée par Alban Ficat est installée à l’entrée et accueille le visiteur. Tout de bronze lissé, celle-ci est à l’image de l’œuvre de Enki Bilal, le portrait d’une vie fascinante qui a su s’imposer.

Sculpture par Alban Ficat © Mathias Benguigui
Ayant découvert la France à travers la littérature, le roman et la bande dessinée, Enki Bilal a investi les lieux de son énergie et de ses originaux, pour permettre une exposition vivante motivée par un travail gigantesque*.
A l’âge de 9 ans, Enes Bilal doit fuir Belgrade, l’ex-Yougoslavie, pour rejoindre son père installé en France : un départ vers l’inconnu qui démarre son travail de mémoire. Arrivé à Gare de l’Est, Enes Bilal découvre Paris, la banlieue et la langue française.

Enki Bilal a investi les lieux de son énergie et de ses originaux, pour permettre une exposition vivante motivée par un travail gigantesque © Imane Saifi
Séduit, il décrit ce nouveau départ comme « une vraie révélation, une chance de découvrir une nouvelle culture et une nouvelle langue. » Il découvre la bande dessinée franco-belge, alors que sa passion pour le dessin existait déjà, transmise par sa mère.

Enki Bilal devant les planches co-réalisées avec Pierre Christin © Imane Saifi

Le Vaisseau de pierre © Enki Bilal, 1976
Mémoire de demain
Dans ses œuvres, Enki Bilal insiste sur le fantastique de ses inspirations, au-delà du seul récit politique. Dans Partie de chasse, il anticipe la fin du communisme, en couleurs directes. Entre récits personnels et d’anticipation, la réflexion de l’auteur reste cohérente et se nourrit de sa bibliographie et de ce qui l’entoure. Entre dystopie et utopie, vraisemblable et improbable, Enki Bilal interroge le réel, avec inquiétude et lucidité.

La Tétralogie du monstre - Premier acte : Le Sommeil du monstre © Enki Bilal, 1999 / Imane Saifi
Selon des thématiques déterminées en partie par Clémentine Hustin, un parcours se dessine. Mais l’auteur considère que tout est interchangeable, rien n’est chronologique : l’ensemble est volontairement mélangé.

Selon des thématiques déterminées en partie par Clémentine Hustin, un parcours se dessine. Mais l’auteur considère que tout est interchangeable, rien n’est chronologique : l’ensemble est volontairement mélangé © Mathias Benguigui
Livre essentiel pour lui, la méthode qu’il utilise dans Le Sommeil du monstre, qu’il dessine case par case, lui permet, comme dans le montage d’un film, d’inverser l’ordre des images selon ses préférences. D’abord, il peint, puis il ajoute le texte sur l’ordinateur. Cela lui accorde une plus grande liberté de mouvement.
Le sous-thème cher à ses yeux : la montée de l’obscurantisme religieux, qu’il ne nomme pas. Bien que violente, la narration s’accompagne de beaucoup de dérision, de second degré et d’humour.

Le Fond de la forme © Enki Bilal, 2026
Les visages du pouvoir
Il est essentiel de considérer ses œuvres comme des supports qui lui permettent d’engraver sa vision du monde, reflet d’une société qui l’inquiète et l’obsède et dont il perçoit les fractures, les traumatismes, et les dangers.
Marqué par la montée du totalitarisme dans l’ex-Yougoslavie, la bande dessinée s’est révélée le médium essentiel à un témoignage qui, bien que fictionnel, s’inspire grandement de la réalité, dans ce qu’il appelle un travail de mémoire collective.

Sarajevo © Enki Bilal, 1993
Dans Los Angeles – L’étoile oubliée de Laurie Bloom, l’enquête se nourrit d’une riche documentation qu’ont accumulée Enki Bilal et Pierre Christin. Véritable terrain de jeux, cette documentation s’est composée de véritables photographies que les deux auteurs ont collectées lors de leur passage à L.A. Bilal a utilisé ces photos pour peindre, directement sur le papier, dynamisant et structurant ainsi le récit, dans un livre résolument atypique.

Dans Los Angeles – L’étoile oubliée de Laurie Bloom, l’enquête se nourrit d’une riche documentation qu’ont accumulée Enki Bilal et Pierre Christin © Imane Saifi
Le réel nourrit la fiction, certes, mais qu’en est-il lorsqu’il la bouscule ? Enki Bilal explique que pour Le Sommeil du Monstre, les événements concomitants du 11 septembre ont fait dévier la trajectoire originelle de la narration : le réel vient percuter la fiction et l’assèche, et la fait évoluer dans autre chose, de beaucoup plus délirant.
Planétologie et mondes fragmentés
L’environnement traverse l’œuvre de Bilal, abordé avec discernement mais espoir. Au-delà du simple récit catastrophe, l’environnement, victime des êtres-humains, se soulève au profit d’un traitement métempirique voire onirique puisé dans des références aussi bien littéraires que philosophiques.
La fragmentation peut aussi servir à qualifier sa méthodologie qu’il découpe selon deux procédés. Il fonctionne case par case, comme c’est le cas avec le livre 4 de Bug, sa série actuelle. Il s’occupe ensuite du texte qu’il ajoute par-dessus les illustrations, expliquant que c’est cette liberté qui le motive à poursuivre.

Un découpage case par case pour les illustrations de Bug - Livre 4 © Imane Saifi
L’image et le texte fonctionnent comme deux entités qui se complètent mais qui, parfois, se substituent. Une image peut lui faire supprimer un texte, et vice-versa. L’image peut en dire plus et le texte n’est plus nécessaire. Ou alors, en dépit de sa préférence pour certaines images, il les supprime car le texte porte davantage.

BUG tome 1 © Éd. Casterman, 2017 / Enki Bilal
Chez le lecteur, le texte peut provoquer des images mentales, que les ellipses encouragent. Celles-ci importent parfois davantage que l’image existante : une véritable force pour la bande dessinée, que l’on retrouve difficilement dans d’autres médiums.

BUG tome 4 © Éd. Casterman, 2025 / Enki Bilal
Finalement, dans ce quatrième volet de Bug, l’auteur laisse le lecteur en suspens, mais a prévu d’apporter les réponses tant attendues dans le cinquième et dernier volet sur lequel il travaille actuellement : il promet une plongée au cœur de la responsabilité de l’humain par rapport à la mémoire, la fin d’un parcours qu’il n’a cessé d’enrichir.
Hybridations et mutations
Dans un contexte marqué par la montée en puissance des technologies, Enki Bilal interroge et dessine les limites de ce phénomène. Motif récurrent, il illustre l’hybridation, la transformation, la mutation, qui entraîne une diminution de l’humanité chez cette figure de « l’homme augmenté ».

Mécanhumanimal © Enki Bilal, 2013
L'esthétique du chaos
Par les couleurs, Enki Bilal développe la narration, la nourrit, l’enrichit, la dépasse. Il enveloppe ses personnages par des couleurs tantôt blafardes, tantôt éclatantes. Caractéristique de son œuvre, le bleu dépasse le statut de simple couleur, mais correspond davantage à un élément narratif sur lequel s’appuie Enki Bilal, lui permettant de s’exprimer de façon visible plutôt que dicible.

Bleu sang © Enki Bilal, 1994
L'art du combat
Il combat l’obscurantisme, le totalitarisme et le militarisme, qu’il dénonce à travers les récits de corruption qu’il met en scène, notamment dans le football. Avec Froid Équateur et Hors jeu, il apporte un regard déroutant sur la combinaison de la violence et de la stratégie, de la corruption et du nationalisme. En dépit du règlement, le contrôle sur les corps et les esprits n’est jamais entier et réveille les pulsions les plus cruelles.

Hors Jeu © Enki Bilal, 1987 / Imane Saifi
Véritable rétrospective, cet espace de 260m² prend vie et offre une exploration dans un univers nomade, incertain, futuriste et pourtant logique et ordonné selon une cohérence propre à Enki Bilal, précurseur du genre et dont le travail résonne avec la réalité, de manière stupéfiante.
* L’organisation précise que les œuvres ne sont pas en vente, et que l’activité du Fonds se détache de celle du métier de galeriste.

Affiche de l'exposition inaugurale du Fonds Enki Bilal du 11 juin au 1er novembre 2026, au 22-24 Rue Charlot, 75003, Paris. Tarif plein : 10€. -18 ans : 5€

En librairie depuis le 4 juin : Le Fond de la forme aux Éditions Barbier. 39,90€
BD
Exposition2026
Exposition
maijuin2026
Inauguration
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