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L’Art de la déconfiture

Auteur(s) :
Pascal Rabaté

Une longue mise en image

Comment avez-vous composé le personnage de Videgrain ?

Je ne voulais pas un personnage neutre. Videgrain ressemble un peu à Malaquais avec sa gueule un peu cassée, avec ses oreilles décollées et son physique râblé. Et Videgrain, instit’, métier qui représente une forme d’autorité à l’époque, avec son physique de bagarreur, se retrouve témoin passif d’une sorte de déliquescence.

La Déconfiture

J’ai symbolisé cet abandon progressif par le traitement qu’on réserve aux morts. Au début on les ramasse pour les enterrer dans les cimetières alentour, ensuite on les enterre au bord de la route et quand c’est vraiment la pâté, on les abandonne. Un des derniers cadavres qu’on voit dans cet album est celui du mec bouffé par les cochons, que j’ai tiré du Grand Troupeau de Giono. Dans ce roman qui donne sur la Première Guerre mondiale, il y a un fermier qui se retrouve mangé par les porcs. L’image m’a marqué et m’a permis d’ajouter à l’impression d’abandon. Il n’y a plus rien, même plus de rituel autour de la mort, juste un énorme bazar !

Comment avez-vous abordé graphiquement cet abandon ?

Alors que pour Ibicus, le traitement graphique s’est imposé très vite, avec des « personnages savonnettes » aux contours flous pour que la lumière soit le personnage principal, pour La Déconfiture, j’ai ramé ! Comme je voulais avoir une narration extrêmement fluide, donc je me suis relu les classiques pour que chaque cadre emmène à l’autre.

J’ai six ou sept versions des trente premières planches. En plus j’avais déjà dessiné une partie de l’album avant de faire Vive la marée avec David Prudhomme. Après cet album à quatre mains, j’ai tout remis en question et tout redessiné ! On était tellement complémentaires avec David, qu’on s’est senti orphelins quand on est partis sur nos projets chacun de notre côté.

La Déconfiture

La débâcle s’est déroulée par un temps magnifique et quand les Allemands ont gagné, il a commencé à pleuvoir, ça ne s’invente pas ! Je voulais traiter le drame avec les couleurs éclatantes du ciel mais j’ai senti que j’allais vite me retrouver coincé par les couleurs.

Le noir et blanc s’est donc imposé très vite mais pas la technique. Au début, j’ai fait des gris au crayon de bois pour travailler le grain pour éviter que le dessin soit froid, ma hantise. Comme je ne tenais pas mon personnage, j’ai écrémé peu à peu, j’ai encré au pinceau et fais mes gris au stylo plume.

Et comment s’est orchestré votre scénarisation ?

J’ai d’abord fait un découpage assez précis des 70 pages, que je n’ai pas du tout respecté ! [Rires] Et j’ai regardé tout ce qui me manquait : je me suis rendu compte que j’oubliais le point de vue de la femme de Videgrain, alors qu’elle est son point d’ancrage ! J’ai ajouté la scène où elle apparaît. Quant à la rencontre du soldat allemand, je la trouvais mal rythmée, jusqu’à ce que je trouve l’astuce de la baignade. Je préfère travailler ainsi : au début je prends le personnage par la main et ensuite c’est lui qui me tire vers son destin.

La Déconfiture

Quels sont vos autres projets à part le deuxième tome de La Déconfiture ?

Tout d’abord une comédie sans dialogue sous forme de film. Si elle voit le jour, elle aura pour thème les marginaux et sera dans la lignée d’Affreux, sales et méchants en encore plus décalé.

Je suis aussi sur Alexandrin ou l’art de faire des vers à pied un scénario autour d’un vagabond qui fait de la poésie ainsi que sur un autre projet à quatre mains avec David Prudhomme et deux trois scénarios en cours d’écriture : plein de casseroles sur le feu, dont j’espère que le fond n’attachera pas...

La Déconfiture

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