Nicolas Dumontheuil signe une histoire de vampire riche, multiple et profonde, qui permet de parler des différences. Il nous éclaire ici sur ses partis pris.

Extrait de Gunnar le vampire, par Nicolas Dumontheuil © Dupuis, 2026
Comment est né ce projet, de quels désirs et volontés ?
Nicolas Dumontheuil : Aucune idée ! L’inspiration est très mystérieuse. Il faudrait poser la question à mon subconscient, c’est lui qui décide. Et après, même, il fait l’essentiel du boulot.
Souhaitais-tu écrire une histoire de vampire depuis longtemps ?
N.D. : Les vampires m’ont toujours plu et fasciné. Depuis longtemps, je me disais que ce serait chouette de faire une histoire de vampires en BD, dans mon style. Mais que raconter de nouveau avec ce mythe archi-exploité ?
Et puis, il y a trois ans, j’ai eu un déclic, une idée de départ qui s’est enclenchée. Une fois le scénario terminé, j’ai compris de quoi cela parlait, c’était évident. C’était quasi autobiographique, mon inconscient a fait tout le boulot !
Qu'est-ce qui t'intéresse particulièrement dans la figure du vampire ?
N.D. : Beaucoup de choses. En premier lieu, la mélancolie, la nuit (même si, paradoxalement, mon vampire supporte la lumière…), la solitude, le mystère, le dilemme d’une sexualité associée à la violence et à la mort, le rapport à l’addiction (les vampires sont comme des toxicomanes, jamais rassasiés et prisonniers de cela), la malédiction du manque d’amour, l’éternité à affronter le temps qui passe, l’identité troublée, les deuils…
Bref, c’est infini. Et pour moi, cela rassemble toutes les problématiques liées à la condition humaine : la peur de la mort, le rapport à soi et à l’autre, la recherche du bonheur impossible, l’empathie…

Personnage de Gunnar dans Gunnar le vampire, par Dumontheuil © Dupuis, 2026
Plus que le vampire, l'album aborde le thème de la différence et la figure du bouc émissaire.
N.D. : Toutes mes histoires traitent d’un personnage solitaire qui veut s’intégrer, comprendre les codes, être accepté.
De mon premier livre L’Enclave, le plus radical, en passant par Qui a tué l’idiot ? (un acteur à la recherche d’un rôle qu’il finit par trouver) ou Le Landais volant (une série sur un voyageur solitaire qui veut rencontrer les autres), jusqu’à Le Meunier hurlant (un marginal persécuté), mon livre précédent, toutes mes histoires un peu paranoïaques parlent de boucs émissaires.
Je ne fais pas exprès. C’est lié à mon histoire personnelle : j’ai des idées dès que ces problématiques rencontrent des personnages. Ici, c’est ce vampire qui en a marre d’être différent, qui voudrait aimer et être aimé, vivre comme tout le monde.

Une histoire de vampires dans Gunnar le vampire, par Nicolas Dumontheuil © Dupuis, 2026
Tu officies souvent sur le terrain du conte et/ou du fantastique, pourquoi ?
N.D. : La réalité m’ennuie plutôt, à dessiner en tout cas. Faire un pas de côté, tout en restant ancré dans le réel, ce n’est pas mal. C’est la définition du geste artistique, non ? J’aime bien les univers fantastiques, absurdes, avec de l’humour, et on peut tout à fait parler, au fond, de ce qui nous entoure, mais en passant par ces filtres.
Ce sont comme les rêves que l’on analyse en thérapie, mais en plus ludique, plus fun… Cela permet toutes les directions, mais il faut savoir choisir après ! Ne pas se perdre. Cela libère mon imaginaire, c’est sûr, et je visualise aussi plus facilement les idées que j’ai : elles prennent forme sans que j’aie besoin de beaucoup de documentation pour me lancer. La documentation devient nécessaire après, quand il faut dessiner.

Gunnar le vampire, un récit fantastique sur les vampires, par Nicolas Dumontheuil © Dupuis, 2026
Pourquoi aimes-tu tant les mises en abîme ?
N.D. : Je ne sais pas. Ça aussi, ça doit ressembler à des rêves qui donneraient un sens particulier à l’histoire, ou la prolongeraient.
Ici, dans le cas de mon vampire, c’était particulièrement intéressant pour raconter son passé, rajouter des épisodes de son éternité, lui associer des personnages comme sa sœur et son passé à elle, qui viennent éclairer (ou assombrir) le présent.
Pourquoi avoir situé principalement l'histoire en 1910, en Bourgogne, et avoir fait de Gunnar un couturier ?
N.D. : C’est une époque que j’aime dessiner. Je crois que c’est parce qu’elle se situe à un moment charnière entre l’ancien monde et le monde moderne. Il y a des automobiles, des trains et aussi des chevaux, un monde rural ancien toujours présent. C’est riche à dessiner et cela laisse une grande liberté d’interprétation.
Couturier, c’était idéal pour montrer sa fibre artistique, romantique, adaptée à sa solitude mais destinée aux autres, mais également pour le côté avant-gardiste : il dessine une robe très « Art déco », courte pour l’époque. Il est du côté de la liberté, alors qu’il est encore un mort-vivant emprisonné par la malédiction qui a frappé son père et dont il a hérité.

Extrait du dernier album de Nicolas Dumontheuil, Gunnar le vampire © Dupuis, 2026
J'ai l'impression que tu accordes toujours autant d'importance aux décors qu'aux personnages et peut-être particulièrement ici ; est-ce le cas ?
N.D. : Mes histoires sont souvent des huis clos : cela se passe dans un théâtre unique. Ici, une petite ville, entre les fermes, le château et le bourg. On n’en sort pas, à part dans les flashbacks. Alors le décor devient aussi important que l’intrigue et que les personnages. Tout est imbriqué. Et j’aime dessiner les vieilles bâtisses tordues…

Couverture de Gunnar le vampire, par Nicolas Dumontheuil chez Dupuis, collection Aire Libre
Article publié dans ZOO Le Mag N°110 Mai-Juin 2026
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