Quatrième volume de la collection L’Heure H aux éditions du Tiroir, On a volé la Coupe du Monde entraîne le lecteur dans une affaire aussi réelle qu’insolite : la disparition du trophée Jules-Rimet en 1966. Entre fidélité au podcast d’origine, plaisir du dessin et goût pour les récits historiques décalés, Bazile revient en détail sur la genèse de l’album, ses choix narratifs et ses projets à venir.

Extrait de L'Heure H : On a volé la coupe du monde 1966, par Bazile © éditions du Tiroir, 2026
Peux-tu rappeler l’origine de la collection L’Heure H ?
Bazile : La collection est née d’un constat assez simple, mais très parlant aujourd’hui : le succès grandissant des émissions radiophoniques et des podcasts qui racontent des histoires vraies. Ce sont souvent des récits très incarnés, parfois spectaculaires, qui mélangent la grande Histoire et des anecdotes plus intimes ou méconnues. En Belgique, la RTBF propose justement une émission quotidienne extrêmement populaire basée sur ce principe, avec des épisodes consacrés à des faits historiques très variés.
L’idée des éditions du Tiroir a été de transposer ces récits dans le langage de la bande dessinée. Il ne s’agit pas simplement d’illustrer, mais bien d’adapter, de donner une nouvelle vie à ces histoires. Chaque album est confié à un auteur différent, ce qui permet d’avoir des approches graphiques et narratives très variées. C’est une collection qui repose autant sur la richesse des sujets que sur la liberté des auteurs, même si elle s’inscrit dans un cadre précis.

Extrait de L'Heure H : On a volé la coupe du monde 1966, par Bazile, inspiré d'une histoire vraie © éditions du Tiroir, 2026
Qu’est-ce qui t’a attiré dans cette histoire du vol de la Coupe du Monde ?
Bazile : Ce qui m’a immédiatement séduit dans ce projet, c’est une forme de légèreté dans cette histoire. Quand on m’a proposé plusieurs sujets, certains étaient très chargés, avec des contextes historiques lourds : espionnage, guerre, idéologies… Celui-ci, au contraire, apportait une respiration. Il y avait quelque chose de plus léger, presque marrant, même si l’événement en lui-même reste étonnant.

Extrait de L'Heure H : On a volé la coupe du monde 1966, par Bazile, dans l'Angleterre des années 60 © éditions du Tiroir, 2026
L’histoire se déroule dans l’Angleterre des années 60, un cadre que je trouve visuellement et culturellement très riche. On y croise des personnages ordinaires, attachants, parfois un peu naïfs, et surtout un chien qui devient le véritable héros de l’histoire. J’aimais beaucoup cette idée de décentrer le regard, de raconter une « grande affaire » à hauteur d’homme, et même d’animal, sans passer par des figures héroïques classiques.
L’album repose sur des faits réels. Comment as-tu travaillé la documentation ?
Bazile : Il y avait d’abord une contrainte importante : rester fidèle au podcast d’origine. C’est un peu la colonne vertébrale du projet. J’ai donc commencé par écouter et réécouter l’émission pour en extraire les éléments essentiels.
D’ailleurs, j’ai dû reprendre mon synopsis à deux reprises pour être sûr de bien respecter l’esprit et la structure du récit initial. Ensuite, je suis allé chercher plus loin. Internet est une ressource précieuse, surtout pour un sujet comme celui-ci, qui a été largement documenté avec le temps.
On trouve des archives, des photographies, des témoignages… notamment autour de la Coupe du monde 1966, qui est un événement très médiatisé. Mais, malgré tout, il reste des zones d’ombre, notamment sur les motivations du voleur ou sur certains détails concrets du vol.
À partir de là , le travail consiste à combler les vides sans trahir la réalité. Il faut inventer, mais de manière crédible. C’est un équilibre assez subtil entre rigueur historique et nécessité narrative.

Extrait de L'Heure H : On a volé la coupe du monde 1966, par Bazile, au subtil équilibre entre rigueur historique et nécessité narrative © éditions du Tiroir, 2026
Justement, comment passe-t-on d’un récit oral à une narration en images ?
Bazile : C’est un vrai défi. Un récit oral peut se permettre des ellipses, des explications, des effets de voix. En bande dessinée, tout doit passer par l’image, ou en tout cas être soutenu par elle.
Cela oblige à faire des choix très concrets : quelles scènes montrer ? Quels moments condenser ? Quels éléments suggérer plutôt que détailler ?
Par exemple, expliquer qu’un objet a été volé est simple à l’oral. Mais en BD, il faut construire une séquence visuelle crédible : le lieu, les circonstances, les gestes. Or, dans ce cas précis, on ne dispose pas de toutes les informations. Il faut donc imaginer une version plausible, qui respecte l’esprit des faits sans prétendre reconstituer la vérité absolue.
Le ton de l’album est parfois très humoristique, notamment grâce au chien Pickles.
Bazile : Oui, et c’est ce qui rend cette histoire si singulière. Pickles n’est pas un ajout fictif : c’est un personnage réel, et il a véritablement joué un rôle déterminant. Ce qui est fascinant, c’est la manière dont les Anglais se sont emparés de cette histoire.
Ils ont fait de ce chien un héros national, avec tout ce que cela implique en termes de reconnaissance, de médiatisation, de récompenses…

Pickles le chien, extrait de L'Heure H : On a volé la coupe du monde 1966, par Bazile © éditions du Tiroir, 2026
Il y a quelque chose de très touchant et, en même temps, très drôle dans cette situation. Le chien est malin, efficace, alors que son maître est plutôt dépassé, presque comique malgré lui. Leur relation crée un décalage qui apporte beaucoup de légèreté au récit. On est dans une forme d’humour très britannique, à la fois absurde et profondément humain.
On pense aussi à certaines références classiques de la bande dessinée…
Bazile : Oui, forcément. Quand on travaille dans ce médium, on est toujours traversé par des influences. Il peut y avoir des clins d’œil, parfois conscients, parfois plus instinctifs. Je me suis amusé à glisser quelques références discrètes, notamment dans le design de certains personnages.
Ta mise en scène privilégie souvent les extérieurs et les déplacements. Pourquoi ?
Bazile : C’est avant tout une question de plaisir et de dynamique visuelle. Les scènes en intérieur, surtout lorsqu’il s’agit de dialogues, peuvent vite devenir statiques. On se retrouve limité dans les angles, dans les mouvements, dans la mise en scène. À l’inverse, dès que les personnages sont en mouvement, à pied ou en voiture, tout devient plus vivant. On peut varier les cadrages, jouer avec les décors, créer du rythme.
Et, dans cet album, l’Angleterre des années 60 est un terrain de jeu formidable, notamment avec ses véhicules si particuliers. Il y a une vraie étrangeté dans ces formes, qui participe à l’atmosphère générale.
Tu publies également un autre album chez le même éditeur, Louison Bobard, autour de la sécurité routière. Un sujet plus grave…
Bazile : Oui, c’est un projet très différent, mais qui repose aussi sur un fait réel marquant. Dans les années 70, le nombre de morts sur les routes en France était absolument dramatique. On parle de 16 620 décès en une seule année (1972), ce qui est aujourd’hui difficile à imaginer. L’événement que je raconte dans cette seconde aventure de Louison Bobard est une tentative très forte de sensibilisation dans une petite ville du sud de la France, Mazamet : représenter physiquement ce chiffre pour le rendre tangible.
Les images sont saisissantes, presque choquantes. Cela pose la question de la représentation : jusqu’où peut-on aller pour faire prendre conscience d’un problème ? Est-ce qu’il faut montrer frontalement ou suggérer ? C’est un sujet qui me touche personnellement et qui résonne encore aujourd’hui.

Extrait de l'album L'Heure H : On a volé la coupe du monde 1966, par Bazile © éditions du Tiroir, 2026
Tes deux albums reposent sur des faits historiques. Qu’est-ce qui t’attire dans ce type de récits ?
Bazile : C’est vraiment le moment de la découverte. Dans les deux cas, je ne connaissais pas ces histoires, et elles m’ont frappé de plein fouet. C’est souvent ce choc initial qui me donne envie de raconter l’histoire à mon tour. La bande dessinée devient alors un moyen de transmission, mais aussi de réinterprétation.
Travailles-tu déjà sur de nouveaux projets ?
Bazile : Oui, je travaille actuellement sur un projet plus réaliste, situé dans un futur très proche. C’est un sujet très concret, presque immédiat, qui touche à des enjeux environnementaux majeurs, puisqu’il s’agit de la montée des eaux. Le cadre est réel, mais la projection est fictionnelle, ce qui ouvre beaucoup de possibilités narratives. Je collabore sur ce projet avec un scénariste que j’admire depuis longtemps, Rodolphe. C’est une rencontre importante pour moi, presque symbolique.
J’ai aussi participé à un collectif, aux éditions Petit à Petit, à propos de Femmes nantaises actives dans l’Histoire. J’alterne scénarios et dessins avec une jeune génération d’artistes locaux, ce qui est très plaisant. Ce sont des histoires courtes qui mettent à l’honneur des femmes parfois anonymes, courageuses et inventives. L’album sortira dans le courant de l’année.
Dernière question : seras-tu devant ta télé pour la prochaine Coupe du monde ?
Bazile : Oui, sans doute. Mais j’ai aussi un attachement particulier pour la radio. Cela peut sembler paradoxal pour quelqu’un qui travaille dans l’image, mais je trouve que l’imaginaire fonctionne aussi sans support visuel. Cela dit, en bande dessinée comme ailleurs, l’image a un rôle essentiel, à condition qu’elle apporte quelque chose. Sinon, elle devient superflue.

Dédicace de Bruno Bazile pour ZOO Le Mag ! © Bruno Bazile

Couverture de L'Heure H : On a volé la coupe du monde 1966, par Bazile aux éditions du Tiroir
Article publié dans ZOO Le Mag N°110 Mai-Juin 2026
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