À l’occasion de la parution du Cabaret Voltaire, José-Louis Bocquet et Kent reviennent sur les figures méconnues de Dada, la place des femmes dans le mouvement et l’héritage punk de cette avant-garde née en 1916.
Y a-t-il une figure dada que vous avez préféré développer ?
José-Louis Bocquet : Mon panthéon personnel, ce sont les plasticiens comme Hans Arp, dont je possède des lithographies. Les artistes de l’abstraction m’ont toujours fasciné, et les retrouver tout à coup au cœur de l’aventure dada a été une belle surprise.
Kent : Pour moi, ce sont Hugo Ball, que je connaissais vaguement, et Emmy Hennings. Bien évidemment, j’ai fait mes recherches et j’ai vraiment aimé leur caractère. Graphiquement, ils étaient très intéressants : Hugo avec son regard profond, Emmy avec son visage anguleux et sa coupe au carré.

Extrait de Le Cabaret Voltaire, par José-Louis Bocquet et Kent © Delcourt, 2026
À part Tristan Tzara, on se rend compte qu’on connaît assez mal, voire pas du tout, certaines figures du mouvement dada.
J.-L.-B. : Hans Arp, Hugo Ball, Emmy Hennings… le public les connaît finalement moins parce que, même si Dada est entré de manière souterraine dans notre culture, en France, le mouvement a été supplanté par le surréalisme. Ce n’est pas le cas en Allemagne et dans le reste de l’Europe, où le dadaïsme a eu une véritable fonction politique antifasciste dans l’entre-deux-guerres. Il y a une postérité dada moins importante en France qu’ailleurs. Voilà pourquoi, je crois, on connaît moins les artistes, alors qu’on connaît le mouvement.
Une place très importante est donnée à Emmy Hennings. Qu’est-ce qui t’a poussé à lui consacrer une telle place, José-Louis ? Peut-être parce que c’est une femme et que tu as déjà traité des artistes comme Kiki de Montparnasse ou Joséphine Baker ?
J.-L.-B. : Il est vrai que j’ai un certain tropisme féminin, mais dans l’histoire de Dada, on met toujours en avant Tristan Tzara ! On a tendance à oublier la place des femmes. Durant mes recherches, j’ai fini par comprendre que, si le Cabaret Voltaire a eu du succès, c’était parce qu’il y avait une vedette. Et la vedette, c’était la chanteuse : c’était Emmy. Sans elle, les gens ne se seraient tout simplement pas déplacés. Alors certes, elle est moins majeure dans la création du mouvement dada en tant que tel, mais elle est, à mon avis, centrale dans la création et la réussite du Cabaret Voltaire.
Puisque nous parlons des figures féminines, permets-moi d’aborder également Sophie Taeuber, la compagne de Hans Arp. C’est l’une des figures majeures de l’art abstrait dans le monde. Le couple a fait construire sa demeure à Meudon à partir de ses propres plans. Cette maison reflétait leur vision artistique, en lien avec l’esprit moderne et l’abstraction qu’ils développaient ensemble. C’est aujourd’hui une fondation dirigée par Étienne Robial, un nom qui fait écho pour tout amateur de bande dessinée. Finalement, les historiens de Dada qui se sont penchés sur le Cabaret Voltaire n’ont pas toujours donné leur juste place aux femmes. Il me semblait donc essentiel de rétablir un équilibre.

Extrait de Le Cabaret Voltaire, avec José-Louis Bocquet au scénario et Kent aux illustrations © Delcourt, 2026
Il est délicat d’aborder tant de figures historiques importantes sans tomber dans un didactisme scolaire. Le livre évite très bien cet écueil : comment avez-vous fait ?
J.-L.-B. : Au début d’un livre, j’ai déjà une idée de ce que je vais raconter et, au fur et à mesure de mes recherches, je mets de côté toutes les phrases et toutes les idées que je pourrai reformuler par la suite. Les dialogues sont de la dentelle ! Cette approche est sous-jacente dans beaucoup de mes ouvrages, notamment ceux que j’ai écrits avec Catel. Parfois, il peut sembler présomptueux de faire parler Robespierre, Cocteau ou Mirabeau. En réalité, c’est un énorme travail de documentation en amont. Dès que les personnages ont une réflexion d’une certaine profondeur sur l’art ou sur la vie, je n’invente jamais : j’adapte toujours, sous forme de dialogue, les propres écrits des personnes dont je parle. Il est très rare que j’extrapole à partir de ce que j’ai compris du cheminement de leur pensée. Les propos entre Sophie et Hans sur l’art ont vraiment été tenus d’une manière ou d’une autre. Idem pour les dialogues entre Pablo Picasso et Max Jacob.
C’est moi qui joue avec leurs propres mots, avec ce qu’ils ont pensé à un moment ou à un autre, peut-être même exactement à ce moment-là , finalement ! Je mets en scène leur pensée de manière à produire une bande dessinée qui conserve un certain rythme, une certaine dynamique. J’essaie de faire s’exprimer mes personnages de manière vivante et humaine.
Kent : Il était important pour moi d’animer les textes de José-Louis. Quand je reçois un scénario, je deviens metteur en scène : comment je place la caméra, quel éclairage je mets… c’est là -dessus que je base mon travail. Je réfléchis également à mon découpage, aux tailles de mes vignettes. Je me débrouille pour faire bouger les cases graphiquement.
J.-L.-B. : Aujourd’hui, il existe un courant de bande dessinée du réel qui relève du texte illustré, c’est-à -dire qu’on nous raconte. On apprend de manière plaisante, mais j’ai une manière de travailler plus traditionnelle. On conserve une narration « à la Tintin », avec des personnages qui parlent et des scènes d’action qui s’enchaînent. Tout est relatif, évidemment, parce que je n’écris pas un western, mais pour moi, il faut retranscrire l’aventure humaine.

Extrait de Le Cabaret Voltaire, signé José-Louis Bocquet et Kent © Delcourt, 2026
Le livre montre bien que le Cabaret Voltaire est autant un lieu de vie qu’une salle de spectacle. Durant les représentations, on parle politique, on déclare sa flamme, on philosophe…
J.-L.-B. : C’est une boîte de nuit où les gens font la fête tout en conservant une vision politique des choses. On y croisait Hugo Ball avec un verre à la main ; Tzara déclamait ses poèmes ; d’autres parlaient sans même écouter !
Kent : Le Cabaret Voltaire, c’était l’art total : ça partait dans tous les sens. C’était pictural, théâtral, mais un peu moins musical. L’avant-garde existait déjà du côté de Ravel ou de Stravinsky.
Au niveau du dessin, on observe des changements de style graphique marqués.
Kent : La BD regorge de techniques pour exprimer les émotions : les points d’exclamation ou les signes d’expressivité. Mais je voulais aller plus loin. J’ai cherché à tendre vers l’expressionnisme, parce que je souhaitais vraiment que l’on se retrouve dans la tête des personnages. Quand les artistes dada s’expriment, il fallait aussi que ce soit en couleur.

Extrait du dernier album de José-Louis Bocquet et Kent, Le Cabaret Voltaire © Delcourt, 2026
Pourquoi avoir choisi de nommer votre livre Le Cabaret Voltaire plutôt que simplement Dada ou Le dadaïsme ? Pensez-vous que le lieu est plus symbolique que le mouvement ?
J.-L.-B. : Voilà , c’est exactement ça. Ce qui me semblait intéressant, c’est que ce soit le Cabaret Voltaire : le lieu où, tout à coup, le dadaïsme se crée. Ce que j’ai voulu, c’est raconter la genèse du mouvement : toutes ces personnalités qui se percutent en ce lieu. On est en 1916, donc il faut comprendre que cet endroit est l’équivalent, aujourd’hui, d’une salle de concert. Et qui mieux que Kent, ancien leader punk de Starshooter, pour mettre en images ce récit ?
On sait que Dada a posé les bases d’une attitude artistique rebelle, influençant tous les mouvements artistiques de révolte du XXe siècle : le surréalisme, les zazous, le situationnisme, jusqu’au mouvement punk. On retrouve des textes dada dans certaines chansons des Sex Pistols, écrites par Malcolm McLaren, leur manager. Moi, j’ai attendu quasiment vingt ans avant de commencer à écrire sur le sujet, parce que je souhaitais trouver le dessinateur idéal. Je pense que personne d’autre n’aurait pu aussi bien le faire que Kent. Il ne faut pas oublier que c’est le chanteur d’un des premiers groupes de punk français ! Qu’un des héritiers de Dada dessine la naissance du mouvement me semblait avoir beaucoup de sens.

Extrait de Le Cabaret Voltaire, par Bocquet et Kent © Delcourt, 2026
Kent : Le dadaïsme, tout comme le punk, c’est à la fois une explosion et un mouvement. Il y a cette discussion dans l’épilogue du livre entre Arp et Tzara : le premier considère que la fermeture du cabaret marque la fin de l’aventure, le second y voit le début de quelque chose. Tzara a compris qu’il avait réussi à capter le regard du monde.
Moi, j’ai vécu le punk comme une explosion, un moment bref et intense. Mais certains ont décidé que c’était un mouvement dont les idées devaient se diffuser et perdurer ailleurs dans le monde artistique. Le punk a alors fait école, musicalement et, dans une moindre mesure, graphiquement. On a créé de nouvelles règles, même si, les règles, je n’ai jamais trop aimé ça !

Couverture du dernier album de José-Louis Bocquet et Kent : Le Cabaret Voltaire aux éditions Delcourt
Article publié dans ZOO Le Mag N°110 Mai-Juin 2026
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