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Pourquoi avez-vous décidé cette fois de raconter l'histoire d'un directeur de musée qui ne souriait pas souvent plutôt que la vie d'un artiste, avec son lot de folie, comme vous l'avez souvent fait par le passé ?
Gradimir Smudja : Une excellente question pour commencer ! Pour mon septième anniversaire, avant mon entrée à l'école primaire, ma mère m'a offert un livre sur le Louvre. C'était en 1963. On n'oublie jamais son premier amour. Je pense que ce cadeau de ma mère m'a déterminé à dessiner et à aimer l'art.

L'exode du Louvre : recrutement volontaire de tous métiers © Futuropolis, 2026
J'ai entendu parler du directeur du Louvre pendant l'Occupation alors que j'étais encore au lycée à Novi Sad, dans ce qui était alors la Yougoslavie. Mon professeur d'histoire de l'art m'a raconté la fascinante histoire de Jacques Jaujard, qui a évacué le Louvre des griffes des nazis. C'était la fin des années 70 et on ne pouvait rien savoir de plus, car tout était classé secret d'État.

Le directeur du Louvre : Jacques Jaujard © Futuropolis, 2026
Avec tout ce que j'ai fait dans ma vie, cette histoire m'a toujours hanté, et pendant des années, j'ai étudié les détails de la plus grande évacuation d'œuvres d'art jamais réalisée. C'est un acte héroïque incroyable ! Et quel message le directeur Jaujard et tous les bénévoles nous ont envoyé !

Dans le contexte de la seconde guerre mondiale, la fascinante histoire de Jacques Jaujard, qui a évacué le Louvre des griffes des nazis © Futuropolis, 2026
Le moins qu'on puisse faire en leur honneur, c'est une bande dessinée sur l'époque de l'Exode des œuvres d'art et les efforts énormes déployés pour sauver le plus grand musée du monde.
Cet album est-il avant tout un hymne à l’Art ? Un hymne à Paris ? Un hymne à l’esprit de résistance ?
G. S. : Oui, vous avez mis le doigt sur le problème : tous ensemble ! Défendre les musées nationaux, le Louvre, Versailles et les autres musées dirigés par Jacques Jaujard, était une question d'identité nationale, de patrimoine historique, de mémoire et de fierté. Si Hitler avait eu l'occasion de piller un chef-d'œuvre artistique vieux de 4 000 ans, il l'aurait fait transporter en Allemagne et l'aurait finalement détruit.

Une question d'identité nationale, de patrimoine historique, de mémoire et de fierté : une question de survie © Futuropolis, 2026
C'était une question de survie. Seul un homme conscient des conséquences possibles refusait de prendre le moindre risque. Jaujard faisait partie de la commission internationale pour le sauvetage des œuvres d'art pendant la guerre civile espagnole. Il fut témoin de toutes les horreurs et cette expérience lui fut précieuse pour prévenir d'éventuels bombardements, destructions et pillages.

Jacques Jaujard : Un organisateur hors pair, entouré de véritables patriotes et d'amateurs d'art © Futuropolis, 2026
Un organisateur hors pair, entouré de véritables patriotes et d'amateurs d'art, a secrètement mobilisé tout le monde pour transférer à temps dans la vallée de la Loire les collections inestimables du Louvre. D'une certaine manière, en 1939, cela préfigurait l'esprit du mouvement de la Résistance française.
Les séquences de décrochage des œuvres parfois immenses des murs du Louvre sont spectaculaires. Cette réalité historique des techniques de décrochage et de transport est-elle documentée par des photos, des textes, ou le manque d'information à ce sujet a laissé champ libre à votre imagination pour le raconter ?
G. S. : Il existe des photographies qui illustrent de façon saisissante les différentes étapes de l'évacuation du Louvre. Mais j'ai tenté d'inventer et de dessiner des scènes entièrement nouvelles. Quant au scénario, j'ai essayé de proposer ma propre version des dates authentiques ainsi que des événements et des scènes hypothétiques. L'histoire est peuplée de personnages réels et de personnages que j'ai inventés.

Certaines situations sont plus métaphoriques : par exemple, la Niké de Samothrace sur un camion © Futuropolis, 2026
J'ai suivi les icônes artistiques du Louvre lors de leur transfert du musée aux camions. Je souhaitais être aussi concis et clair que possible. Certaines situations sont donc plus métaphoriques : par exemple, la Niké de Samothrace sur un camion. Cette liberté d'interprétation rend la scène visuellement plus accessible à tous. Parallèlement, elle illustre les difficultés considérables de l'évacuation, menée de front sans endommager les chefs-d'œuvre.

Des obstacles à l'exode, imprévus © Futuropolis, 2026
Le fait de me préparer depuis une décennie, voire plus, à rendre hommage à Jaujard et à tous les héros du Louvre sous forme de bande dessinée m'a aussi beaucoup aidé. J'avais une multitude d'esquisses et d'idées, parmi lesquelles choisir les plus pertinentes pour le récit.

Storyboard inédit de la dernière planche de l'album : Jacques Jaujard et la Joconde © Gradimir Smudja
Pourquoi avoir choisi de faire apparaître Picasso, Dali et Cocteau comme observateurs de ces événements, dans un petit rôle ? Les tableaux deviennent parfois vivants : les personnes peintes sortent du cadre, la Joconde rit des pitreries d’une enfant… Une manière pour vous de dire qu’une œuvre d’art est vivante, même quand elle a été créée plusieurs centaines d’années auparavant ? Ou la simple envie d'apporter de la fantaisie à une histoire "sérieuse" ?
G.S. : Il convient tout d'abord de souligner que le Louvre est l'un des lieux les plus visités au monde. La figure centrale, la « soi-disant Mona Lisa », est un lieu de rassemblement. Des gens ordinaires et curieux du monde entier viennent voir la Joconde, ainsi que des artistes brillants comme Picasso, Dali, Cocteau... Ce portrait a cessé d'être une peinture depuis longtemps, il a une âme que le génie de Léonard lui a insufflée.

Des gens ordinaires et curieux du monde entier viennent voir la Joconde, ainsi que des artistes brillants comme Picasso, Dali, Cocteau... © Futuropolis, 2026
Le charme et l'humour sont ma poésie, et je les utilise souvent dans des scènes surréalistes, où l'irréel et le réel se mêlent. La bande dessinée est idéale pour ce genre de récit imaginatif. Il me semblait qu'un sujet aussi sérieux que la sauvegarde du Louvre devait être empreint d'un humour subtil et de l'optimisme sage du protagoniste.

La figure centrale, la « soi-disant Mona Lisa », comme lieu de rassemblement © Futuropolis, 2026
Êtes-vous souvent allé au Louvre ? Qu'appréciez-vous tout particulièrement dans ce musée ? Que ressentez-vous quand vous y êtes ?
G.S. : Dans les années 70, je suis venue pour la première fois au Louvre depuis la Yougoslavie. À cette époque, le musée d'Orsay n'existait pas encore et tous les impressionnistes étaient exposés dans le musée le plus célèbre du monde. Lorsque mes filles, Ivana et Inès, sont nées, dès qu'elles ont su marcher, je les ai emmenées au Louvre. Il est vrai que nous avons visité d'autres musées. Grâce à Jaujard, mes filles sont elles aussi devenues artistes.

Croquis de recherche, inédit, sur le décrochage des oeuvres d'art © Gradimir Smudja
J'ai encore mon premier livre sur le Louvre que ma mère m'a offert et auquel j'ai dédié cette BD. Je pense que c'est là la plus belle leçon et le plus beau message du combat de Jacques Jaujard pour que le Louvre reste accessible aux générations futures...
Vous mettez en scène avec humour les réactions et commentaires des visiteurs face à la Joconde. Vous en avez vu et entendu des similaires, en allant voir au Louvre ?
G.S. : Eh bien, non. Peut-être, si je m'étais glissé dans son cadre en bois sculpté et que j'avais écouté tous les commérages et les moqueries...

Une alternative à la Joconde... © Futuropolis, 2026
Si j'étais au Louvre, devant cette prétendue Mona Lisa, et s'il y avait des gens autour de moi capables de comprendre ce que je voulais leur dire, je leur dirais : « Son nom est Pacifica Brandani, et non La Joconde. » Grâce aux progrès technologiques, nous découvrons aujourd'hui de nombreuses supercheries dans l'Histoire de la peinture. De nombreux documents attestent de l'évidence de ces tromperies, notamment concernant l'identité du tableau le plus célèbre au monde.
Une grande solidarité des Français, en des temps troublés où la guerre menaçait, est mise en évidence dans votre histoire. Des personnes de tous métiers, de toutes conditions sociales, œuvrent ensemble dans un même but : sauver de la menace allemande les chefs-d'œuvre du Louvre. Cette solidarité était-elle importante à montrer, pour vous ?
G.S. : Vous l'avez bien remarqué. Le Louvre est un musée né sous une bonne étoile. Elle appartient à tous, y compris à moi en tant que non-Français ! Il a été sauvé par une famille nombreuse. Des gens ordinaires, de grands héros, prêts à donner leur vie. Nombre d'entre eux savaient l'importance de la situation et ont gardé le secret, sans qu'aucune information sur l'évacuation ne filtre.

Pas un seul dessin ni vase artistique n'a été endommagé, encore moins volé © Futuropolis, 2026
Pas un seul dessin ni vase artistique n'a été endommagé, encore moins volé ; tout a été remis à sa place d'origine au musée en 1945. Nous pourrions peut-être beaucoup apprendre des principes moraux de ces héros silencieux de 1939-1945.
Vous avez évidemment dessiné les personnages habillés à la mode de la fin des années 30 : y avez-vous accordé un soin particulier ? Un plaisir ou avant tout un souci de justesse historique ?
G.S. : C'était l'été, et Paris est aussi la capitale de la mode. Les couleurs chaudes et l'élégance sobre reflètent la jeunesse, même chez les plus âgés. De même que la Grande Guerre de 1914 a définitivement balayé la mode et le mode de vie de la Belle Époque, cette Seconde Guerre mondiale a également interrompu la mode décontractée de la fin des années 1930.

Making-of inédit de la case 3 des pages 28-29 de L'exode du Louvre © Gradimir Smudja
C'est toujours un plaisir pour moi de dessiner des costumes d'antan. La mode actuelle, c'est comme des trous dans les jeans, des trous dans le cerveau et dans l'éducation primaire !
Quelles séquences avez-vous tout particulièrement aimé dessiner ?
G.S. : Il y avait différentes scènes, et chacune était spéciale à sa manière. L'une des premières scènes difficiles est une réunion de plus de 100 employés au Louvre, sur le légendaire escalier Daru (NDLR : au sommet duquel se trouve la Victoire de Samothrace), où le directeur prononce un discours. J'y ai peint tous les portraits des membres de l'équipe d'évacuation de 1939, y compris ceux des conservateurs : Lucie Mazauric, André Chamson, René Huyghe...

Une réunion de plus de 100 employés au Louvre, sur le légendaire escalier Daru, avec les portraits des membres de l'évacuation et ded © Futuropolis, 2026
Expliquez-nous de quoi parlera le tome 2. Sera-t-il situé surtout dans les châteaux où avaient été cachées les œuvres ou à Paris sous le joug allemand ?
G.S. : Nous avons bien commencé cet entretien et nous le terminerons bien. Tout comme dans l'histoire… La vie sous l'occupation est imprévisible et la suite est incroyable.

Extrait inédit du T.2 de L'exode du Louvre : Jaujard et von Metternich © Gradimir Smudja
Dans le bureau du directeur du Louvre désert, arrive Franz Wolffi von Metternich, un officier du Troisième Reich. Dans le civil, il était professeur d'Histoire de l'art à Bonn. Il saisit l'occasion de devenir chef du département de Kunstschutz (Protection des œuvres d'art). Dans la traduction de cet euphémisme : vol de chacal.

Extrait inédit du T.2 de L'exode du Louvre : Franz Wolffi von Metternich, un officier du Troisième Reich © Gradimir Smudja
Pourtant, cet aristocrate n'était pas un mauvais homme. Au contraire. Il faisait partie de ces personnes dont chaque Allemand devrait être fier aujourd'hui. Et sans dévoiler l'intégralité de l'histoire, il est l'un des rares anciens officiers de la Wehrmacht à avoir porté la Légion d'honneur française.

Extrait inédit du T.2 de L'exode du Louvre : unis par un seul amour, celui de l'art © Gradimir Smudja
À la demande de Jacques Jaujard, ancien directeur du Louvre, le président de la France, le général de Gaulle, a décerné cet ordre à Franz von Metternich. Voici l'histoire d'un ennemi devenu ami ; ils ont été unis par un seul amour : l'amour de l'art.

Couverture de L'exode du Louvre, T.1 - signé Gradimir Smudja aux éditions Futuropolis
Article publié dans ZOO Le Mag N°110 Mai-Juin 2026
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