Pendant près de dix ans, Harimaru a travaillé dans l'ombre de Yusuke Murata sur One-Punch Man. Assistant, formateur, animateur, il a perfectionné son dessin au sein de l'un des ateliers les plus prestigieux du Japon avant de franchir le pas et de créer Suicide Red, son premier manga en tant qu'auteur complet. À l'occasion de sa sortie française chez Ki-oon, ZOO a rencontré Harimaru en compagnie de son éditrice, Kim Bedenne, pour évoquer son parcours, la création de son héroïne explosive et les coulisses d'une collaboration franco-japonaise unique.
Vous avez grandi entouré des mangas de Toriyama et d’Otomo... Qu’est-ce qui vous a fait passer de la lecture au dessin ?
Harimaru : Quand j'étais enfant, j’éprouvais une énorme satisfaction lorsque je parvenais à dessiner une illustration comme je l'avais imaginée. C'est peut-être cela qui m'a donné envie de passer du statut de lecteur à celui de dessinateur.
Pendant vos études, vous avez côtoyé de futurs grands noms du manga, comme Shun Saeki. Qu'est-ce qui caractérisait cette génération d'étudiants ?
Harimaru : Je ne pense pas que nous nous considérions comme spéciaux. En revanche, nous formions une communauté où faire des efforts et être excellent était la norme. Personnellement, j'étais considéré comme le bas du panier et je devais faire énormément d'efforts pour suivre le rythme. Je pense que nous étions vus comme une génération de stoïques prêts à tout pour devenir les meilleurs possibles.
Kim, vous observez les auteurs japonais depuis de nombreuses années. Le parcours d'Harimaru est-il courant ou fait-il figure d'exception ?
Kim Bedenne : Harimaru-San est spécial, dans le sens où très peu d'auteurs deviennent bons à ce point-là. Beaucoup de dessinateurs commencent comme assistants, c'est une voie classique au Japon pour devenir mangaka. Mais très peu restent aussi longtemps dans un grand atelier tout en conservant l'envie de devenir auteurs eux-mêmes. La plupart trouvent une stabilité financière comme assistants et hésitent à prendre le risque de tout quitter. Lui a gardé cet objectif pendant dix ans. Après, on a plusieurs auteurs qui ont travaillé sur des séries importantes en tant qu’assistants, notamment l'autrice de Shinju (Zenjiro Kawasaki, ndlr.) qui sort aussi en septembre, et l’auteur de Tsugumi Project (Ippatu, ndlr.) qui était l’un des assistants de Jiro Taniguchi. Chacun garde la volonté de progresser et de devenir meilleur.

Pendant près de dix ans, Harimaru a travaillé dans l'ombre de Yusuke Murata sur One-Punch Man. Assistant, formateur, animateur, il a perfectionné son dessin au sein de l'un des ateliers les plus prestigieux du Japon avant de franchir le pas et de créer Suicide Red, son premier manga en tant qu'auteur complet © Harimaru / Ki-oon
Dix ans dans l'atelier de Murata
Qu'est-ce qui vous a permis d'intégrer le studio de Yusuke Murata en pleine sérialisation de One-Punch Man ? Selon vous, qu'est-ce qui a fait la différence ?
Harimaru : Ça s’est décidé très vite. J'ai simplement posé ma candidature et j'ai été retenu immédiatement. Le niveau demandé est tellement élevé que peu de dessinateurs osent postuler. Quand ils trouvent quelqu'un de suffisamment expérimenté, cela attire immédiatement leur attention.
Vous êtes rapidement devenu formateur au sein de l'atelier. Qu'est-ce que le fait d'enseigner le dessin vous a appris sur votre propre manière de dessiner ?
Harimaru : Jusqu’à présent, je dessinais surtout à l’instinct. À travers ce poste de chef-enseignant, j'ai réussi à théoriser ma manière de dessiner, en définissant des principes généraux qui me servent aujourd'hui encore lorsque je dois réaliser des scènes inédites. Finalement, cela me facilitait le travail en tant qu'assistant, mais aussi en tant que dessinateur.

À l'occasion de sa sortie française chez Ki-oon, ZOO a rencontré Harimaru en compagnie de son éditrice, Kim Bedenne, pour évoquer son parcours, la création de son héroïne explosive et les coulisses d'une collaboration franco-japonaise unique © Harimaru / Ki-oon
Vous avez également participé aux pilotes d'animation d'Eyeshield 21. Qu'avez-vous retenu de cette expérience aux côtés de Yusuke Murata ?
Harimaru : Pour tout vous dire, Yusûke Murata était extrêmement impliqué dans le projet. Il a réalisé le squelette du projet et nous étions juste là pour l'aider sur les détails. J'ai davantage eu le sentiment de participer à son rêve.
Kim, qu'est-ce que change l'arrivée d'un auteur comme Harimaru chez Ki-oon ?
K. B. : Je traite tous les auteurs de la même manière. En revanche, je suis plus exigeante avec Harimaru parce que je sais exactement de quoi il est capable. Quand une planche n'atteint pas le niveau que nous nous sommes fixé, je demande volontiers des corrections. Son niveau de dessin impose un standard très élevé et mon rôle est de veiller à ce qu'il reste constant, malgré les contraintes de production.

Extrait de Suicide Red © Harimaru / Ki-oon
Le grand saut avec Suicide Red
Pourquoi avoir attendu autant d'années avant de créer votre propre manga ?
Harimaru : La période du Covid a tout changé. Mes élèves étaient devenus suffisamment autonomes pour que je dispose enfin d'un peu de temps. J'en ai profité pour participer à un concours de manga avec une histoire sur l'e-sport, qui a reçu un prix. Même si elle n'a jamais été sérialisée, cette expérience m'a donné confiance. J'ai alors décidé de consacrer toute l'expérience acquise pendant ces années à mon propre projet. Je voulais confronter mon travail au plus grand nombre d'avis professionnels plutôt que de procéder éditeur par éditeur et Days Neo permet de recevoir les retours de plusieurs maisons d'édition en même temps.
D’où vient Suicide Red ?
Harimaru : En réfléchissant à mon premier manga, je me suis beaucoup interrogé sur ce qui rend un personnage attachant. Très vite, un thème s'est imposé : celui de la contrainte et de la libération. J'imaginais des personnages qui répriment leurs émotions jusqu'au moment où tout explose. Pour moi, cette sensation ressemblait à une bombe sous pression qui finit par éclater. C'est cette image qui a donné naissance au pouvoir de l'héroïne. Si j'ai choisi une héroïne plutôt qu'un héros, c'est aussi parce que cela faisait écho à mon histoire familiale et à certaines expériences personnelles.
Après avoir travaillé si longtemps auprès de Murata, comment trouver sa propre identité graphique ?
Harimaru : Je n'ai jamais cherché à me différencier volontairement. Murata ne demandait jamais à ses assistants d'imiter son style. Il nous demandait simplement de donner le meilleur de nous-mêmes à chaque case. C'est cette liberté qui m'a permis de construire progressivement ma propre identité.

Extrait du premier tome de Suicide Red, la nouvelle série d'Harimaru© Harimaru / Ki-oon
Ki-oon est un éditeur français, mais vous accompagnez vos auteurs directement depuis le Japon. Comment s'organise concrètement ce travail éditorial, et une publication au Japon fait-elle partie de vos objectifs ?
K. B. : Ki-oon possède un bureau à Tokyo où trois personnes travaillent à plein temps avec les auteurs japonais. Nous les rencontrons régulièrement, relisons les storyboards, suivons chaque chapitre et accompagnons le développement de leurs séries exactement comme le ferait un éditeur japonais. La différence est que nous leur laissons souvent davantage de liberté, puisque nous ne sommes pas contraints par une ligne éditoriale liée à un magazine de prépublication.
Pour nous, une publication française n'est que la première étape. Notre ambition est de développer la licence à l'international. Nous avons déjà vendu une grande partie de nos créations au Japon. Demain, nous espérons voir Suicide Red suivre le même chemin, puis, pourquoi pas, connaître des adaptations en animation ou en produits dérivés, comme le font Shueisha, Kodansha etc.

Suicide Red, T.1 © Harimaru / Ki-oon
Son prototype a suscité l'intérêt de plusieurs éditeurs. Qu'est-ce qui a convaincu Harimaru de confier Suicide Red à Ki-oon ?
K. B. : Plusieurs éléments se sont additionnés. Nos retours sur son prototype lui ont plu, notamment nos conseils pour alléger certains dialogues afin de laisser davantage parler son dessin. Le fait que plusieurs membres de notre équipe lui aient écrit l'a aussi marqué. Enfin, il souhaitait donner à son œuvre une dimension internationale dès le départ. Tous ces éléments ont fait pencher la balance en notre faveur. Mais c'est vrai qu'il y avait de la concurrence.
Qu'aimeriez-vous que les lecteurs retiennent en refermant le premier tome de Suicide Red ?
Harimaru : Pour moi, un shōnen doit donner du rêve et de l'espoir. J'aimerais que les lecteurs referment ce premier volume en se sentant mieux qu'avant de l'avoir ouvert, avec l'envie de continuer à accompagner cette héroïne dans la suite de ses aventures.
Couverture de Suicide Red, par Harimaru chez Ki-oon
Article publié dans ZOO Manga N°27 Septembre-Octobre 2026
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