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Deux pour le prix d'un

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’adapter L’Anomalie en bande dessinée ?

Manuele Fior : C’est Nicolas Leroy, éditeur chez Gallimard qui m’a mis le livre entre les mains en pensant qu’il y avait une connexion probable avec mes goûts et mes intérêts. J’aime beaucoup la science-fiction, mais davantage une SF plus sociale. J’ai d’ailleurs réalisé un autre album de science-fiction, L’Entrevue, chez Futuropolis en 2013 et j’imagine que Nicolas a vu un lien entre ma sensibilité et celle d’Hervé et c’est comme ça que j’ai découvert son roman.

Bien qu’ayant beaucoup aimé ce livre, j’ai d’abord pensé que ça serait très compliqué de l’adapter, car ça signifiait faire une bande dessinée de 2000 pages, une série en quelque sorte. J’ai alors proposé d’en faire une version beaucoup plus libre en coupant, par exemple, presque la moitié des personnages, en transformant de façon plus « radicale » le texte d’origine.

Dans ce travail d’adaptation, comment avez-vous décidé ce qui devait être conservé du texte ou ce qui devait, au contraire, être raconté uniquement par l’image ?

M.F. : Disons qu’il y a des langages qui sont propres à la bande dessinée et d’autres à la littérature. C’était évident pour moi, vis-à-vis des autres albums que j’ai réalisés, par rapport à ma sensibilité, que cette histoire était beaucoup plus axée sur le rythme que sur, disons, une écriture plus contemplative qui est davantage dans ce que je fais habituellement, où je me permets parfois d’utiliser plusieurs pages pour simplement montrer des paysages. Cette fois, il fallait tout de suite entrer au cœur de l’intrigue, comme dès la première page où l’on assiste à un meurtre assez violent. Il ne fallait jamais que le rythme lâche le lecteur. Ce qui fait que pour cette adaptation, plutôt que de regarder mes maîtres, comme Lorenzo Mattotti ou Alberto Breccia, je me suis plutôt tourné vers les comics avec des auteurs comme Alan Moore, David Mazzucchelli, Frank Miller… Avec ce type d’écriture, il faut concentrer en un peu plus d’une vingtaine de pages des informations parfois compliquées, très structurées. J’avoue que ça a été un vrai plaisir de travailler de cette façon aussi, ça a réveillé en moi des souvenirs de lecture d’adolescent.

Je me suis aussi rendu compte qu’il y avait parfois des dialogues impossibles à traduire en bande dessinée et que j’ai pu complètement changer par rapport à ça. Par exemple, dans le roman, Michele, l’écrivain, fréquente les milieux littéraires et il y a pas mal de pages de dialogues qui auraient pris trop de place en bande dessinée. Du coup, j’ai essayé de jouer avec d’autres aspects de ce personnage, en montrant notamment comment est son appartement avant son suicide… Comme il n’y a pas de description dans le livre, j’ai davantage travaillé avec des éléments visuels qui l’entourent, la maison d’édition, son lieu de vie, ce que l’on voit par la fenêtre, les architectures, les vêtements, les pauses et les expressions, bien sûr… ce sont des éléments qui racontent la vie d’un personnage, même si on ne l’entend pas parler. Les silences dans la bande dessinée ne sont pas des vrais silences, il y a toujours des images derrière. C’est le langage propre à ce médium.

Jirō Taniguchi a réalisé un album, l’Homme qui marche, qui montre juste des paysages, avec certes des voix off, mais c’est un tour de force visuel très intéressant.

Pour revenir à L’Anomalie, Hervé le Tellier ne décrit pas ses personnages de façon détaillée, il nous laisse libres de les imaginer comme on veut. En contrepartie, en tant que dessinateur, on doit montrer quelque chose. Ces dessins, avant même les bulles, ce sont les premiers éléments que le lecteur voit, il y a déjà beaucoup d’informations qu’on métabolise alors pendant les recherches, en pensant peut-être à des gens que l’on connait, des amis, des acteurs, etc.

C’était compliqué de trouver cette singularité pour chacun ?

M.F. : Non, pas du tout. Dès que j’ai commencé à lire le livre, je voyais les personnages, leur visage. Par exemple, l’écrivain, Michele Sala, dès les premières pages, je le voyais comme un Italien qui ressemblerait à l’écrivain Michele Mari, avec son air dépressif parfois, alors qu’André et Lucie, je les voyais comme d’autres personnages que j’ai utilisés dans L’Entrevue. André avec sa moustache et Lucie avec son nez assez arrondi. Ça n’était pas très compliqué à ce niveau. Par contre, en effet, il y a une intrigue assez complexe qui m’a amené à adapter des détails.

D’ailleurs qu’est-ce qui vous a semblé le plus difficile à transposer, la multiplicité des histoires ou la manière dont elles finissent par étroitement s’entremêler ?

M.F. : Ce n’est pas tellement ça en fait. Le roman est une sorte de fresque, avec beaucoup de personnages. Quand on adapte un roman en bande dessinée, 100 pages du livre peuvent facilement en faire 200, une fois dessinées. En étant pragmatique, je n’avais pas envie de me lancer sur une série, je n’en ai jamais fait, je me sens plus à l’aise sur des one-shot.

De fait, dans le roman, une fois que le mystère est révélé vis-à-vis de ce qui se passe avec l’avion, le lecteur observe les effets de l’accident et du dédoublement qui suit sur les multiples personnages. On se retrouve alors dans une sorte de catalogue de toutes les conséquences possibles dans la vie privée des uns et des autres. Je me suis dit, à ce moment-là, qu’en me concentrant sur quelques parcours, sur les répercussions qu’il pouvait y avoir sur leur vie, je restais un peu plus dans l’intégrité de ce mystère cosmique, en mettant aussi davantage l’accent sur la psychologie des personnages, sur leur ressenti.

Vous racontez plusieurs vies en parallèle, avec des personnages qui ont parfois des trajectoires très éloignées. Comment maintenir cette multiplicité sans perdre le lecteur ? Le choix des couleurs, des cadrages, des atmosphères ou du rythme graphique vous a-t-il servi de fil conducteur ? 

M.F. : J’y suis parvenu davantage par les comportements des uns et des autres. Par exemple, dans le livre, on peut être amené à lire des séquences de plusieurs pages sur la vie d’André, de l’écrivain, sur l’avion qui traverse la tempête. Je me suis rendu compte que cette structure fonctionne très bien dans le roman, mais il faut malgré tout avoir un peu de patience, car toutes les 20 pages, l’histoire change de sujet, d’angle de vue et on commence à petit à petit comprendre qu’il y a des éléments en commun, mais il faut rester attentif.

Pour moi, le plus important c’était surtout de ne pas perdre le lecteur, en mêlant le plus possible les histoires, mais sans prendre trop de pages sur le même personnage, afin de ne pas rendre trop visible cette mécanique narrative et garder un récit le plus sensé possible. Il y a une multitude d’informations à faire passer, surtout dans la première moitié. Il faut donner beaucoup d’éléments sur la vie des personnages, par exemple sur André et Lucie, comment ils se sont rencontrés, leur histoire est très différente l’une de l’autre. Lui est un architecte célibataire dont on ne connait pas grand-chose de la vie privée, quant à elle, on sait qu’elle a un enfant, qu’elle fait des story-boards pour une agence de pub… Tout ça, ça prend beaucoup de pages, il fallait huiler la machine pour que le lecteur ne soit pas trop bousculé, qu’il puisse entrer facilement dans le récit en ressentant les personnages avant tout. Alors c’est vrai qu’il y a quelques fois des va-et-vient entre le passé, avec des flash-back, et le présent du récit, j’ai dû alors jouer avec les couleurs, les ambiances chromatiques. Il y a un chapitre qui s’ouvre au petit matin, parce que Lucie travaille encore pendant la nuit, alors qu’il peut y avoir une scène de flash-back qui est davantage inondée par la lumière, en extérieur… J’ai essayé de faire en sorte que tout soit très simple. Il peut y avoir aussi d’autres distinctions, comme le fait que les deux Lucie ont soit les cheveux courts soit longs… Tous ces éléments qu'Hervé Le Tellier avait mis en scène sans les préciser, il fallait les montrer dans l’album.

J’ai eu le sentiment, en lisant l’album que cette histoire autour de l’avion, de tout ce qui va arriver pendant cette tempête, c’est davantage un prétexte pour ensuite développer une intrigue plus intimiste, en fait.

M.F. : Oui, le thème de l’histoire est avant tout un thème existentiel, comme la rencontre avec son double caché à travers une intrigue de science-fiction. Mais c’est un thème que l’on retrouve aussi chez d’autres auteurs comme Italo Calvino notamment, dans Le Vicomte pourfendu où le personnage principal est coupé en deux, avec un côté bienveillant et l’autre méchant, ou encore chez Robert Louis Stevenson avec Dr Jekyll et Mr Hyde.

C’est la signification que j’ai voulu mettre en évidence. C’est vrai que l’intrigue est haletante, très maîtrisée, mais plutôt que de mettre l’accent sur la mécanique du récit, ce qui m’intéresse, c’est d’amener les personnages dans ce paradoxe du contraste, face à soi-même. 

Ce que j’ai vraiment bien aimé avec les personnages de L’Anomalie, c’est qu’en rencontrant leur double, ils découvrent une sorte de vie parallèle, une autre version possible de ce qu’ils auraient pu vivre, s’il n’y avait pas eu cet « incident ».

M.F. :  C’est certainement ce qui m’a le plus intéressé.

Progressivement, j’ai un peu plus développé que dans le livre quelques dialogues, des rencontres, ce qui m’a permis d’amener cette réflexion, plus particulièrement autour du personnage d’André. Parce que, dans l’hypothèse où quelqu’un pourrait rencontrer son double, il ne serait pas face à la même personne. J’imagine qu’immédiatement il s’installerait une sorte de dynamique bourreau/victime. Le fait qu’il y a un André qui a 4 mois de plus que l’autre, introduit l’idée qu’il se met tout de suite en position de bourreau. Il juge l’autre, parce que le petit laps de temps qui les sépare lui donne le droit de dire au second André « tu dois faire comme ci, comme ça », et l’autre encaisse. Je me suis alors dit que si l’on rencontrait un autre soi-même, aussi improbable soit cette possibilité, on serait différent, peut-être se séparerions-nous en deux parties de notre caractère, un peu à la façon de Dr. Jekyll et Mister Hyde. L’un joue un rôle plus passif et l’autre plus actif.

C’est une question qui m’a beaucoup intrigué, parce qu’en tant qu’une seule et même personne, peut-être sommes-nous le champ de bataille de ces deux moitiés qui essaient de trouver le juste équilibre. 

Néanmoins, tout n’est pas non plus de l’ordre de la confrontation. Quand André et Lucie prennent conscience de ces 4 mois qui les séparent de leur double, qu’ils découvrent qu’entre-temps ils se sont séparés, il y a une sorte de regret qui s’installe, sur l’idée qu’on a pu avoir gâché des choses, qu’on voudrait reconstruire une histoire, là où ça n’est peut-être plus possible.

M.F. : C’est en effet un second aspect de cette réflexion. On donne à certains personnages la possibilité de tout recommencer, chose qui n’est évidemment pas toujours possible dans la vie. Pour Michele, par exemple, c’est un écrivain qui a des qualités, mais qui a, disons, pris sa vie du mauvais côté, il n’arrive pas à profiter de ses succès. On lui donne l’occasion de « ressusciter », de reprendre à zéro cette carrière dans laquelle il commençait à ne plus croire. C’est le seul qui peut vraiment s’affranchir de sa vie, parce que son double est mort entre-temps. Alors qu’André, de son côté, continue sa vie avec Lucie, ils ont un enfant ensemble, tandis que l’autre André essaie de reprendre tout ça en main, il retape sa maison de campagne… Ce sont vraiment des chemins différents, on ne peut pas savoir qui est finalement le plus heureux des deux…

En travaillant sur L’Anomalie, est-ce que cette expérience vous a amené, vous aussi, à regarder différemment vos propres choix, votre propre parcours ?

M.F. : Tout à fait. Chaque projet nous apprend des choses, il nous amène dans des terrains différents. Auparavant, je n’aurais jamais pu faire un livre où, dans les dix premières pages, par exemple, il y a quatre meurtres. J’étais malgré tout très content de faire ça et même de dessiner des scènes très violentes, plus trash. Ce sont des choses que je ne fais habituellement pas, mais c’était intéressant d’être amené par un écrivain comme Le Tellier vers des terrains où je ne me sens pas à l’aise, avec des sentiments très différents de ce que j’aurais pensé éprouver jusque-là. Je me disais que ça allait être dur de dessiner une scène parce qu’elle était cruelle, mais finalement, elle était tellement grotesque et absurde qu’elle en devenait presque abstraite, au point qu’en la dessinant, ça en devenait presque jubilatoire. Quelque chose qu’on ne peut pas faire, mais qu’on fait quand même.

Quand j’écris et dessine une histoire, j’ai beaucoup de respect pour mes personnages. Si je les blesse, je me demande toujours si c’est toujours nécessaire d’être cruel ou pas avec un personnage. La littérature, c’est un espace de création parfait pour pousser des concepts comme la violence, l’érotisme. Pour cet album, je me suis néanmoins détaché de cette violence pour la traiter comme une expérience purement littéraire, presque symbolique. Ce personnage de tueur n’a pas de psychologie, c’est un robot, pire qu’un mercenaire, qui tue des gens pour le simple fait de tuer. Du coup, je ne sais pas si je referais ça, mais c’était intéressant. C’était une autre façon de regarder cette énigme philosophique qui consiste à rencontrer son double.

Hervé Le Tellier a lu votre album ? Qu’en a-t-il pensé ?

M.F. : J’ai dès le début partagé mes choix avec Hervé, sur le fait de garder certains personnages, d'en écarter d’autres et les raisons qui me motivaient, et il était vraiment d’accord avec tout ça. Après, j’ai avancé dans mon coin, tout seul sans qu’il ait nécessairement besoin d’intervenir, ce qui était très important pour moi, ça aurait peut-être été trop intimidant. Je voulais avoir la tranquillité d’avancer dans ce livre comme je le voulais. Il a eu, néanmoins, une seconde lecture à environ la moitié de l’album et m’a dit que c’était complètement différent de ce qu’il imaginait et que, du coup, il aimait bien. A la fin, il a été très gentil. Je pense qu’avec cette adaptation, il a vu une variation possible de L’Anomalie, comme le fait qu’à l’intérieur du livre il y a un autre roman, écrit par Michele, qui s’appelle aussi L’Anomalie. C’est une sorte de nouvelle vie pour son livre, cela lui donne une nouvelle ampleur.

Article publié dans ZOO Le Mag N°111 Septembre-Octobre 2026

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