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Ralph Meyer et Christophe Charbonnel : deux hommes à l'Ouest de Maghen

En voilà une bonne idée ! Associer le travail de l'excellent Ralph Meyer pour sa série à succès Undertaker à celui du talentueux sculpteur Christophe Charbonnel. Le lien est simple : Charbonnel a créé des œuvres centrées sur le personnage de Jonas Crow. Une rencontre marquante à la galerie Daniel Maghen.

La visite à laquelle nous avons eu le privilège d'assister, commentée par les deux artistes, était animée de manière dynamique par Olivier Souillé, directeur de la galerie Daniel Maghen.

La passion de Ralph Meyer pour le travail de Jean Giraud est connue de tous. Il en parle d'ailleurs lors de la visite. Ce que l'on va découvrir en revanche, c'est la manière dont André Franquin l'a inspiré le temps d'une séquence d'Undertaker.

Exposition Ralph Meyer à la galerie Daniel Maghen avec comme invité le sculpteur Christophe Charbonnel

Exposition Ralph Meyer à la galerie Daniel Maghen avec comme invité le sculpteur Christophe Charbonnel © ZOO le Mag - François Samson

D'où vient leur vocation artistique ?

Ralph Meyer résume simplement : « J'ai eu un parcours classique. J'ai dessiné tôt. J'étais enfant unique. Je n'ai jamais arrêté. » Il fait donc ses études à Liège, à St Luc, institution bien connue dans le milieu de la bande dessinée. Puis il reconnaît avoir un peu galéré. La chance tourne quand il contacte Tome qui, en plus de scénariser Spirou et Soda venait de faire Sur la route de Selma. « J'ai dégoté un contrat avec Philippe Tome pour Berceuse assassine. » Le contrat est signé avec Dargaud et la trilogie sera bien reçue par le public. Sa carrière est lancée.

Christophe Charbonnel, lui, confie : « Quand j'étais petit je voulais faire comme Ralph ! Mais mon niveau en dessin n'était pas suffisant. » Il ressentait en revanche quelque de chose fort en lui quand il pratiquait le modelage. C’est décidé : il sera sculpteur. Il ajoute : « J’ai un point commun avec Ralph : on est tous les deux des gros bosseurs ! »

Ralph Meyer surenchérit : « On dit souvent que c'est un "métier passion" mais en fait pour moi, ce n'est pas une passion mais une obsession ! » Ralph connaissait depuis des années le travail de Christophe Charbonnel. « Il y a quelque chose dans son travail qui me remue vraiment. » Olivier Souillé a été un entremetteur parfait. Il a été voir des gens de la galerie Bayart. « Je ne voulais pas être intervenant sur son travail mais découvrir ce qu'il allait faire. »

De gauche à droite ; Ralph Meyer, Christophe Charbonnel et Olivier Souillé

De gauche à droite ; Ralph Meyer, Christophe Charbonnel et Olivier Souillé © ZOO le Mag - François Samson

La culture BD de Charbonnel est ancienne. Les classiques, donc. Ce qui l'intéresse surtout dans la BD, c'est le dessin, confesse-t-il. « Je ne suis pas autodidacte mais j'ai appris beaucoup en regardant la BD. » Mais quand il a sculpté Jonas Crow, a-t-il fait des dessins pour les accessoires telle la pelle ou a-t-il attaqué directement le modelage, s’interroge Olivier Souillé ? « Je me suis vraiment marré à le faire. Le colt, la pelle... Je n'étais pas habitué. Cela a été fait en soudure, pas en modelage. »

Les deux artistes s’autocongratulent, et on sent que c’est sincère. Le sculpteur : « Le dessin de Ralph est propice à la sculpture car ses profils sont très dynamiques. » Le dessinateur : « Dans la sculpture, on voit la gravité du personnage par rapport à son métier. Une attitude très respectueuse avec les morts. Cela m'a touché. »

Sculpture de Jonas Crowe (héros de Undertaker) en pied par le sculpteur Christophe Charbonnel

Sculpture de Jonas Crow (héros de Undertaker) en pied par le sculpteur Christophe Charbonnel © ZOO le Mag - François Samson

Enfin du western !

Cela peut surprendre, mais pendant des années, Ralph Meyer s’est interdit de faire du western. Du fait de son admiration pour le travail de Giraud sur Blueberry. Passer après le Maître lui aurait mis trop de pression ! Heureusement pour nous, il a fini par changer d’avis. « Vers 40 ans, je me suis dit que c'était quand même bête de passer à côté. J'ai eu l'idée du croque-mort. Graphiquement, c'est iconique. » Et il a confié son idée à Xavier Dorison. Mais cela n’a pas abouti tout de suite Il fallait laisser du temps à la petite graine pour qu’elle germe dans le cerveau fertile du scénariste. Ce dernier a pas mal transpiré pour transformer un concept fun mais brut en un projet solide.

Et le vautour dans tout ça ? « On avait imaginé au départ un personnage très solitaire. Aussi on avait besoin d'un personnage avec qui Jonas puisse dialoguer. » D'où l'idée de Xavier Dorison de créer le vautour à qui Crow se confie volontiers. Lucky Luke, lui, a Jolly Jumper.

Le vautour, fidèle faire-valoir de Jonas Crowe dans Undertaker (Meyer/Dorison, Dargaud)

Le vautour, fidèle faire-valoir de Jonas Crow dans Undertaker (Meyer/Dorison, Dargaud) © ZOO le Mag - François Samson

« A chaque fin de cycle, avec Xavier, on fait un débrief sur le cycle précédent. Chacun donne ses envies. » Xavier Dorison a des idées en réserve ! Il avait préparé au début de la série une quinzaine de pitchs. Mais peu ont été utilisés à date. Pourquoi ? « On a des idées plus fraîches ! » Les deux discutent beaucoup, ce qui permet d’aboutir à un séquencier. Puis ils échangent à nouveau et Xavier s’occupe d’écrire le scénario, avec toutes les indications de mise en scène. Un matériau vivant pour le dessinateur : « Je fais en sorte de l'accaparer pour le rendre le plus fluide possible. »

Un beau regard extrait d'une planche d'Undertaker

Un beau regard extrait d'une planche d'Undertaker © ZOO le Mag - François Samson / Ralph Meyer & Xavier Dorison - Dargaud

Charbonnel aime les pâtes molles

Christophe Charbonnel reconnaît être plus à l'aise en travaillait directement au modelage. « Un dessin, si je passe plus de 10 minutes dessus, ce n'est pas bon. » Mais dès qu’il évoque le modelage, on sent bien qu’il est dans son élément. « J'aime les pâtes molles. » La terre, c'est très intuitif à travailler mais l'inconvénient est le séchage. Aussi, il utilise une pâte sur base d'huile qui ne sèche pas. Ce qui implique aussi de faire des pauses le temps qu’elle sèche. « Pendant 15 jours, on ne travaille pas. Cela participe à la prise de recul. On sait ainsi ce qui ne va pas et on reprend le boulot. »

Charbonnel sculpte un buste d'e Jonas Crowe (Undertaker)

Christophe Charbonnel modèle un buste en direct à la galerie Daniel Maghen © ZOO le Mag - François Samson

Explication de planches

Ralph Meyer explique la composition d’une première planche : l'agencement des cases, des dessins et des bulles ont pour but de fluidifier la lecture. Les trois bulles alignées en haut, par exemple, guident le regard du lecteur vers la droite. « Les six dernières cases offrent un dialogue très intime avec Oz, donc la caméra est très proche des personnages. Dessiner Jonas en noir dans la dernière case permet de clore la séquence et de mettre un voile sur son sentiment de pudeur. » Une manière de faire passer de manière plus forte les émotions.

Le sens de la lecture dans une planche d'Undertaker, expliqué par Ralph Meyer

Le sens de la lecture dans une planche d'Undertaker, expliqué par Ralph Meyer © ZOO le Mag - François Samson

Sur une autre planche, on voit dans une grande case une maison calcinée. Il ne reste que la structure. Le personnage le plus important est Jonas. « J’ai obscurci les autres pour mieux le mettre en valeur ».

Ralph Meyer montre une case dans laquelle le visage de Jonas Crowe est mis en valeur par la lumière

Ralph Meyer montre une case dans laquelle le visage de Jonas Crow est mis en valeur par la lumière © ZOO le Mag - François Samson

Zoom sur la lumière éclairant Crowe

Zoom sur la lumière éclairant Crow © ZOO le Mag - François Samson - Ralph Meyer & Xavier Dorison, Dargaud

Dans une autre case, encore, il enlève la poussière de son haut de forme : Meyer trouve cela rigolo à illustrer, car graphique. Il fait également remarquer que les vêtements noirs d'Oz absorbent la lumière. Donc pas de jeu de pinceau pour créer du relief via des reflets, pour ce personnage inquiétant...

Les vêtements d'Oz absorbent la lumière !

Les vêtements d'Oz absorbent la lumière ! © ZOO le Mag - François Samson - Ralph Meyer Dorison Dargaud

Cinquante nuances de noirs

Charbonnel fait remarquer que son buste de Jonas n’a pas des reflets de la même couleur que son Jonas en pied. C’est évidemment un choix mûri : « Pour le buste de Jonas, la patine brune va souligner l'intérieur et pour le personnage en pied, la patine noire va souligner la silhouette. » La patine noire, elle, va dynamiser la sculpture en pied.

 Le buste de Jonas Crowe héros de Undertaker par Christophe Charbonnel devant des originaux de Ralph Meyer à la galerie Daniel Maghen

Le buste de Jonas Crow, héros de Undertaker par Christophe Charbonnel, devant des originaux de Ralph Meyer à la galerie Daniel Maghen © ZOO le Mag - François Samson

Ralph Meyer confesse que dessiner une BD sur 60 pages peut être monotone. Pour des questions de temps, peut-être, mais aussi du fait du besoin d’unité de style. Mais certaines séquences permettent d’effectuer des pas de côté. Et cela peut sembler étonnant pour un dessinateur réaliste, mais c’est Franquin qui lui a donné une idée (noire ?) pour une scène de nuit ! « La séquence de nuit permet de travailler les personnages en silhouette. Mais il me fallait dynamiser les noirs. Les idées noires de Franquin m’avaient énormément marqué. »

Une séquence d'Undertaker la nuit pour laquelle Ralph Meyer s'est inspiré de Franquin pour faire les silhouettes noires

Une séquence d'Undertaker la nuit pour laquelle Ralph Meyer s'est inspiré de Franquin pour faire les silhouettes noires © ZOO le Mag - François Samson

Charbonnel, admiratif, commente que tout est dit dans son dessin. « Il faut simplement s'appliquer à ressentir. Passer de voir à ressentir. »

La couleur

Ralph Meyer a confié la mise en couleur de ses planches à sa compagne, Caroline Delabie. Mais il s’en occupe lui-même pour les couvertures. La couverture qu’il a dessinée pour la version bibliophile de Le monde selon Oz a pour élément central : Oz en vitrail. L’artiste avoue qu’il aurait adoré avoir cette idée pour la version courante ! Même s’il suppose que Dargaud aurait refusé.

« Une couverture comme une affiche doit avoir un impact de près comme de loin. Être à la fois simple et donner le max d'infos. Pour la lumière, j'ai fait des choix très simples : froide à l'arrière et chaude à l'avant pour créer des plans différents. » Sa technique ? Dessin au crayon puis pochade (peinture rapide de petit format, pour se donner une idée du rendu) sur Photoshop. Ensuite, pour le dessin définitif de couverture, Ralph Meyer travaille à la gouache acrylique : un matériau récent mais très agréable. Elle offre à la fois l'onctueux de la gouache et la possibilité de retravailler en couches successives de l'acrylique. Meyer précise que ce matériau est utilisé par les décorateurs de Miyazaki.

Couverture de la version bibliophile de Le monde selon Oz (Undertaker), sur scénario de Xavier Dorison

Couverture de la version bibliophile de Le monde selon Oz (Undertaker), par Ralph Meyer sur scénario de Xavier Dorison © ZOO le Mag - François Samson

Charbonnel a aussi son mot à dire à propos des ombres et lumières : « On pense souvent que la sculpture est une affaire de volume. Mais on cherche aussi à mettre en place l’ombre et la lumière en travaillant la matière. On cherche un rythme, une dynamique plus ou moins complexe. »

Gustave Meyer

Ralph Meyer serait-il le Gustave Doré de la BD ? Tant avec son pinceau que sa plume, il travaille en masses via des jeux de traits sur les personnages.

Comment encrer ? Meyer explique : « On met l'encre noire sur le pinceau. On en enlève un peu, pour arriver à une valeur de gris. Dans la BD, on est éduqué pour comprendre des conventions graphiques. Mais j'ai voulu travailler comme un peintre. » Il ajoute que cela lui permet de se détacher de Giraud car c'est un domaine que le Maître n'avait pas investi.

Un dessin de Ralph Meyer travaillé au trait, à la Gustave Doré

Un dessin de Ralph Meyer travaillé au trait, à la Gustave Doré © ZOO le Mag - François Samson

Encore une fois, l’artiste explique son travail sur une planche. Revenir à la lumière. S'arrêter sur la main de Jonas. Garder le visage de Jonas dans l'ombre. Dégager quelque chose d'assez poétique sur Jonas. « Une case de BD n'est qu'un outil pour raconter une histoire. Dans l'illustration, on n'a pas la pression, c'est du pur plaisir, d'essayer des choses. Des nuages qui accompagnent les noirs sur Jonas. On est à la limite de l'abstraction sur certaines zones. »

La case avec un petit cercueil ? « C'était super dur mais je suis super content. Je l'ai d'ailleurs reprise pour la version bibliophile, mais avec un décor ultra joli pour adoucir. »

Un cercueil associé à son lot d'émotion, dans Undertaker par Ralph Meyer et Xavier Dorison (Dargaud)

Un cercueil associé à son lot d'émotion, dans Undertaker par Ralph Meyer et Xavier Dorison (Dargaud) © ZOO le Mag - François Samson

Zoom sur la demi-planche dans laquelle Jonas Crowe fabrique un cercueil bien particulier (Undertaker par Meyer et Dorison)

Zoom sur la demi-planche dans laquelle Jonas Crow fabrique un cercueil bien particulier (Undertaker par Meyer et Dorison) © ZOO le Mag - François Samson - Ralph Meyer Dorison Dargaud

Et demain ?

Ralph Meyer prépare un one-shot sur son propre scénario. « J'avais besoin de faire une pause après 12-13 ans d’Undertaker. » Il a écrit un scénario accepté par Casterman. « J'ai été bercé par (A suivre) et les romans graphiques des années 80. » Pour ce projet, Ralph procède à un changement graphique. L'histoire se passe dans le Paris des années 50. « On s'est tous retrouvé face à quelqu'un en se disant : je vais le tuer ! Pour des raisons basiques mais on peut arriver à cette pulsion-là ! Mes personnages vont passer à l'acte. Ils ont des petits arrangements avec leur conscience. »

Chaque personnage va tuer le précédent. Pour cette comédie qui s’annonce très noire, Meyer usera d’un dessin plus synthétique et caricatural. Nous sommes impatients de découvrir le résultat. Sylvain Vallée avait suivi ce chemin avec bonheur quand il entama Il était une fois en France avec un dessin allant plus dans la caricature.

Quant à Christophe Charbonnel, son envie du moment est de jouer, d’expérimenter des trucs. Mais cela reste pour l’instant très fragile. Il ne veut pas dire son secret pour ne pas le diluer. « Je pousse la porte de l'atelier en me disant : comment je vais m'amuser aujourd'hui ? Je tire des fils et j'essaie de voir où cela me mène pour le jeu, en espérant que cela finisse par déboucher sur quelque chose d'intéressant. »

Ralph Meyer et Christophe Charbonnel : deux hommes dans l'Ouest

De gauche à droite : Caroline Delabie, Christophe Charbonnel, Xavier Dorison et Ralph Meyer © ZOO le Mag - François Samson

L'exposition s'est tenue du 27 mai au 20 juin à la galerie Daniel Maghen, 36 rue Louvre, Paris.

Le lien vers l'exposition : https://www.danielmaghen.com/fr/exposition-ralph-meyer_e267.htm

Le lien vers le compte instagram de Ralph Meyer : https://www.instagram.com/ralph_meyer_art

Le lien vers le site internet de Christophe Charbonnel : https://www.christophecharbonnel.net/

Un rayon de soleil dans l'expo consacrée à Ralph Meyer à la galerie Daniel Maghen

Un rayon de soleil dans l'expo consacrée à Ralph Meyer à la galerie Daniel Maghen © ZOO le Mag - François Samson

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