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Benjamin Lacombe, l’art à l’état original

Des bleus des Ombres du Titanic à la douceur de L’Atelier Grand-Feuille et aux rouges des Vampires, Benjamin Lacombe dévoile trois facettes de son travail. Leurs originaux seront exposés à la Galerie Daniel Maghen, 36 rue du Louvre à Paris, du 3 décembre 2026 au 9 janvier 2027, aux côtés notamment d’anciennes créations de Dorian Gray, Monsieur le Lapin Blanc, Gatsby, La Belle et la Bête ou La Petite Fille aux allumettes. L’occasion de découvrir ces œuvres, de se les offrir, et d’en explorer ici les secrets de création avec l’artiste.

Les ombres du titanic (p. 18-19) : « LE GRAND DÉPART » Gouache et huiles sur papier (56 x 76 cm)

Les ombres du titanic (p. 18-19) : « LE GRAND DÉPART » Gouache et huiles sur papier (56 x 76 cm)

Les ombres du titanic (p. 18-19) : « LE GRAND DÉPART » Gouache et huiles sur papier (56 x 76 cm) © Benjamin Lacombe / Gallimard

Le Titanic paraît immense derrière cette foule d’hommes et de femmes minuscules. Comment avez-vous construit cette sensation de vertige et de démesure ?

Benjamin Lacombe : C’est exactement ce que je voulais faire ressentir. Je joue sur les proportions, mais surtout sur la plongée et la contre-plongée. Le bas des personnages part dans le fond : on voit le sol et ils paraissent plus petits, plus fragiles. À l’inverse, le Titanic part complètement en contre-plongée. Cela crée presque un effet d’œil-de-poisson, un sentiment de vertige. On a cet aller-retour entre quelque chose de mirobolant et ces petites humanités qui vont s’engouffrer à l’intérieur, sans savoir ce qui va leur advenir. J’ai aussi utilisé les flous et la perspective atmosphérique pour accentuer cette sensation.

Les ombres du titanic (p. 41) : « Un calin » Gouache et huiles sur papier (38 x 76 cm)

Les ombres du titanic (p. 41) : « Un calin » Gouache et huiles sur papier (38 x 76 cm)

Les ombres du titanic (p. 41) : « Un calin » Gouache et huiles sur papier (38 x 76 cm) © Benjamin Lacombe / Gallimard

Vous ne concevez pas seulement l’illustration : le cadre, les motifs et la page participent eux aussi au récit. Jusqu’où va votre travail sur l’objet livre ?

Benjamin Lacombe : J’adore l’objet livre en tant que tel. Pourquoi tel choix ? Pourquoi tel cadre ? Ce n’est pas du tout pareil de voir une image à bord perdu ou de la voir enserrée dans un cadre comme celui-ci. Ici, le cadre l’affixe immédiatement dans une époque. En général, quand je lis un texte, j’ai cinq ou six images que je veux absolument faire : elles deviennent un peu les clés de voûte du livre. Ensuite vient la mise en page, parce qu’un livre a un rythme. On ne peut pas mettre toutes les images fortes au même endroit, même si, comme dessinateur, on aimerait parfois rester cent heures sur la même scène !

Les ombres du titanic (p. 14-15) : « la route du soleil » Aquarelle et crayon sur papier (56 x 38 cm)

Les ombres du titanic (p. 14-15) : « la route du soleil » Aquarelle et crayon sur papier (56 x 38 cm)

Les ombres du titanic (p. 14-15) : « la route du soleil » Aquarelle et crayon sur papier (56 x 38 cm) © Benjamin Lacombe / Gallimard

Cette image tranche radicalement avec celles de 1912. Que vouliez-vous provoquer avec cette explosion de bleu et de couleur ?

Benjamin Lacombe : Je voulais un choc de couleurs. Juste avant et juste après, on est davantage dans des tons de terre, et là on bascule presque dans des couleurs fausses, très intenses. D’un coup, il y a de la vie : une explosion de couleurs, de vitesse, avec une technique beaucoup plus enlevée. Je voulais retrouver cette vivacité de 1929, cette envie de vivre de l’après-guerre. L’aquarelle et le crayon permettent justement cette fluidité. Il y a aussi quelque chose d’un peu syncopé dans la succession des plans, presque comme de la bande dessinée : des cadres qui se succèdent et donnent le mouvement.

Les ombres du titanic (p. 100-101) : « Le paquebot parmis les icebergs » Gouache et huiles sur papier (56 x 76 cm)

Les ombres du titanic (p. 100-101) : « Le paquebot parmis les icebergs » Gouache et huiles sur papier (56 x 76 cm)

Les ombres du titanic (p. 100-101) : « Le paquebot parmis les icebergs » Gouache et huiles sur papier (56 x 76 cm) © Benjamin Lacombe / Gallimard

Cette image n’est pas historiquement exacte : il n’y avait pas cette multitude d’icebergs. Pourquoi avez-vous tenu à la conserver ?

Benjamin Lacombe : C’est carrément la première image que j’ai faite. Je l’avais dans la tête. On m’a dit : « Mais non, il n’y avait pas plein d’icebergs ! » Et j’ai répondu : je m’en fous ! Ce n’est pas un livre historique, c’est un livre d’artiste, c’est ma vision. Je voulais le Titanic enserré dans les icebergs et jouer sur ce mélange entre quelque chose de très beau et le drame qui va survenir. Il y a à la fois le calme et presque la terreur qui arrive. Le Titanic est extrêmement détaillé, on sent toutes ces petites vies à l’intérieur, mais lui-même devient minuscule dans cet espace immense qu’est la nature, l’océan.

L’atelier grand-feuille (p. 31) : « la création du carrousel » Gouache et huiles sur papier (60 x 57 cm)

L’atelier grand-feuille (p. 31) : « la création du carrousel » Gouache et huiles sur papier (60 x 57 cm)

L’atelier grand-feuille (p. 31) : « la création du carrousel » Gouache et huiles sur papier (60 x 57 cm) © Benjamin Lacombe / L'école des Loisirs

En quoi cette image reflète-t-elle votre rapport à la création ?

Benjamin Lacombe : C’est la dernière image que j’ai faite. Il fallait sentir la nuit, cette lumière presque de bougie qui réagit différemment sur chaque matière, tout en continuant à voir les objets parce que chacun raconte quelque chose. C’est un peu ce que je ressens quand je dessine. Je travaille souvent la nuit : on est seul, face à sa création. On me demande tout le temps combien de temps prend une image, mais je ne comptabilise jamais. Je ne suis pas au compteur. Une image prend le temps qu’elle doit prendre pour arriver exactement là où j’ai envie qu’elle arrive.

L’atelier grand-feuille (p. 38-39) : « rouler dans la neige » Gouache et huiles sur papier (56 x 76 cm)

L’atelier grand-feuille (p. 38-39) : « rouler dans la neige » Gouache et huiles sur papier (56 x 76 cm)

L’atelier grand-feuille (p. 38-39) : « rouler dans la neige » Gouache et huiles sur papier (56 x 76 cm) © Benjamin Lacombe / L'école des Loisirs

Pourquoi avoir rendu Walter et son grand-père si petits face à la forêt ?

Benjamin Lacombe : Je voulais qu’on sente presque l’abnégation du petit cerf dans cet acte d’amour : il veut emmener son grand-père une dernière fois dans sa futaie. Et l’image fonctionne avec trois temporalités. La nature semble presque hors du temps ; le grand-père est fatigué, donc très lent ; et Walter, lui, s’agite, pousse, affronte les éléments. Au niveau de la touche et de la matière, cela donne trois rythmes complètement différents dans une même image. La forêt n’est donc pas simplement un décor : elle impose sa propre temporalité aux personnages.

L’atelier grand-feuille (p. 56-57) : « l’hippopotame danseuse » Aquarelle et crayon sur papier (36 x 56 cm x 2)

L’atelier grand-feuille (p. 56-57) : « l’hippopotame danseuse » Aquarelle et crayon sur papier (36 x 56 cm x 2)

L’atelier grand-feuille (p. 56-57) : « l’hippopotame danseuse » Aquarelle et crayon sur papier (36 x 56 cm x 2) © Benjamin Lacombe / L'école des Loisirs

Pourquoi donner autant de place aux croquis de Walter ?

Benjamin Lacombe : Parce que le dessin, c’est l’origine de tout. Mes vrais carnets ne sont évidemment pas aussi beaux ni aussi composés que celui de Walter : là, c’est un peu de la triche ! Quand on cherche, on ne dessine pas proprement toutes les faces d’un objet sur la même page. Mais je voulais montrer ce moment où les choses se construisent. Même si je suis parfois moins bon dessinateur, moins propre dans mes carnets, c’est bien là que naît ma création.

Les vampires (p. 14) : « Erzsébeth Báthory » Gouache et huiles sur papier (56 x 76 cm)

les vampires (p. 14) : « Erzsébeth Báthory » Gouache et huiles sur papier (56 x 76 cm)

les vampires (p. 14) : « Erzsébeth Báthory » Gouache et huiles sur papier (56 x 76 cm) © Benjamin Lacombe / Albin Michel

Pourquoi avoir choisi Erzsébeth Báthory pour votre première illustration ?

Benjamin Lacombe : J’adore ce dessin. C’est le premier que j’ai fait pour Les Vampires, donc forcément il est particulièrement important pour moi. Erzsébeth raconte aussi beaucoup de ce qu’on a pu faire aux femmes. On l’a accusée de tous les maux, en construisant cette histoire selon laquelle elle buvait ou se baignait dans le sang de vierges pour rester belle. Ce qui m’intéressait graphiquement, c’était justement ce mélange entre la beauté et l’atrocité. J’ai cherché quelque chose de très fascinant, de très animal aussi dans le personnage. C’est cette ambiguïté qui m’intéresse.

Les vampires (p. 49) : « Carmilla » Gouache et huiles sur papier (56 x 76 cm)

Les vampires (p. 49) : « Carmilla » Gouache et huiles sur papier (56 x 76 cm)

Les vampires (p. 49) : « Carmilla » Gouache et huiles sur papier (56 x 76 cm) © Benjamin Lacombe / Albin Michel

Dans cette image, on ressent simultanément le désir, la douceur, l’emprise et la menace. Comment traduire autant d’ambiguïté dans une seule composition ?

Benjamin Lacombe : C’est exactement ce que je voulais. Carmilla est très singulière parce qu’à la fois le monstre et l’héroïne sont des femmes. Elle exerce une emprise, mais elle a aussi ses raisons et elle aime vraiment. Il fallait garder toutes ces ambiguïtés, toutes ces nuances. J’ai notamment utilisé les cheveux comme un élément de séduction : ils sont très doux, très sourds, mais ils deviennent progressivement une masse qui enroule l’autre personnage, presque comme un serpent. Cela reste sensuel, mais quelque chose devient doucement plus inquiétant.

Les vampires (p. 34) : « KALI » Gouache et huiles sur papier (56 x 76 cm)

Les vampires (p. 34) : « KALI » Gouache et huiles sur papier (56 x 76 cm)

Les vampires (p. 34) : « KALI » Gouache et huiles sur papier (56 x 76 cm) © Benjamin Lacombe / Albin Michel

Comment avez-vous abordé la représentation de Kali, issue d'une autre culture ?

Benjamin Lacombe : C’était très compliqué, parce que je ne voulais surtout pas faire quelque chose qui puisse paraître colonialiste. J’ai beaucoup regardé les représentations de Kali pour essayer d’être dans une forme de respect et de justesse. En revanche, je n’ai pas cherché à singer une manière de dessiner indienne : je la dessine avec mon style. Je me suis surtout intéressé au personnage lui-même, à ce qu’il raconte. Kali est une figure extrêmement puissante, presque folle, terrifiante aussi, avec cette langue qu’elle tire constamment. Il fallait respecter tous ces attributs et ce qu’ils signifient, tout en faisant malgré tout une image qui soit la mienne.

Les vampires (p. 26) : « LA DEARG DUE » Gouache et huiles sur papier (56 x 76 cm)

Les vampires (p. 26) : « LA DEARG DUE » Gouache et huiles sur papier (56 x 76 cm)

Les vampires (p. 26) : « LA DEARG DUE » Gouache et huiles sur papier (56 x 76 cm) © Benjamin Lacombe / Albin Michel

Qu'est-ce qui vous a surpris en peignant la Dearg Due ?

Benjamin Lacombe : La Dearg Due est un personnage que je n’avais pas forcément très envie de dessiner au départ. Je l’imaginais comme une figure assez rude, presque ingrate à représenter. Une créature rurale, surgissant de terre, couverte de boue, habitée par la vengeance.Et puis, en la peignant, je me suis progressivement pris d’affection pour elle. C’est un personnage qui a subi des violences sexuelles, des violences faites aux femmes, et qui trouve la force de s’arracher à son destin, au point de revenir littéralement d’entre les morts pour se venger. Sans l’avoir prémédité, je lui ai donné une forme de grâce. Le port du cou, son regard et les rapports de couleurs lui confèrent une élégance assez inattendue, qui contraste avec la brutalité de la scène. Elle est devenue, à mes yeux, un personnage à la fois profondément fragile et incroyablement puissant.Parfois, les personnages nous échappent, ils se révèlent à nous au moment même où nous les dessinons. Je pensais peindre une figure de vengeance et j’ai découvert, en chemin, un personnage d’une grande humanité.

Découvrez l'entretien de Benjamin Lacombe

Article publié dans ZOO Le Mag N°112 Novembre-Décembre 2026

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