Trois livres, trois univers et presque trois Benjamin Lacombe. Avec L’Atelier Grand-Feuille, Les Vampires et surtout Les Ombres du Titanic aux éditions Gallimard, l’illustrateur explore en cette fin d’année trois territoires graphiques radicalement différents. De l’enfance à l’âge adulte en passant par les tourments de l’adolescence, de la douceur d’un atelier de jouets à un bain de sang vampirique, jusqu’aux eaux glacées du Titanic, il change de matière, de palette et de technique sans jamais perdre ce qui constitue son univers : « la poésie, parfois la mélancolie », et cette recherche du « beau dans le bizarre ».
La coïncidence est presque trop belle. Benjamin Lacombe publie simultanément trois ouvrages qui, mis côte à côte, pourraient constituer un autoportrait de l’artiste à trois âges différents.
« C’est vraiment trois âges dans ce que j’aime dans la création », nous explique-t-il. L’Atelier Grand-Feuille, écrit par Mickaël Brun-Arnaud, serait l’enfance : « quelque chose de très doux, très lié aux liens qu’on crée dans l’enfance ». Les Vampires, avec Sébastien Perez, serait l’adolescence, « très sans compromis », pleine d’une énergie presque rageuse. Et Les Ombres du Titanic, conçu avec Cécile Roumiguière, représenterait l’âge adulte : « quelque chose de beaucoup plus sophistiqué, de plus élaboré, de plus adulte et complexe ».
Trois âges, mais aussi trois objets. Car chez Benjamin Lacombe, le livre ne saurait être le simple réceptacle de ses images. Matières, couverture, papier, typographie, ornements : tout participe au récit. L’Atelier Grand-Feuille joue avec les volumes et les effets de matière ; Les Vampires mêle fers et vernis irisé ; Les Ombres du Titanic pousse plus loin encore cette sophistication avec toile, fers, lettrage et fac-similés
Le Titanic, beauté du désastre
C’est ce dernier qui constitue la pièce maîtresse de cette rentrée. Une histoire que Benjamin Lacombe porte en lui depuis longtemps et dont l’imaginaire est indissociable d’un monument de cinéma : le Titanic de James Cameron.

Les Ombres du Titanic © Gallimard, 2026
Plutôt que chercher à s’en affranchir, il en assume l’héritage. « Il ne faut pas faire comme si ce film n’existait pas. Il est sublime, il a donné envie à plein de gens de s’intéresser au sujet. Il m’a nourri. » Mais à force de travailler, les références s’effacent : « Je suis tellement concentré dans mon livre qu’au bout d’un moment, j’oublie toutes ces choses qui ont été faites avant. »
Son Titanic n’est donc ni une reconstitution ni une variation sur Cameron. C’est un objet profondément personnel. Le paquebot devient la métaphore d’un monde lancé à pleine vitesse vers sa propre catastrophe. Un « Icare moderne » dont la résonance contemporaine est, pour Lacombe, évidente : « J’ai vraiment l’impression qu’on est dans le Titanic en ce moment. » Crises climatiques, tensions sociales, retour de l’antisémitisme et du racisme : « On est dans un moment de bascule. On voit bien que ça ne peut pas continuer comme ça. »

Les Ombres du Titanic © Gallimard, 2026
Mais plutôt que raconter une nouvelle fois le naufrage, Cécile Roumiguière et Benjamin Lacombe déplacent le regard vers celles que les grands récits historiques laissent trop souvent hors champ :
les femmes et, surtout, les survivantes.
« Ce qui est resté du Titanic, ce sont des veuves. Comment elles s’en sont sorties ? Qu’est-ce qui s’est passé derrière ? Comment on vit avec un drame comme ça ? Comment on continue à se construire ? C’est ça qui m’intéressait. »

Couverture de Les Ombres du Titanic, par Benjamin Lacombe
Deux époques, deux peintures
Cette histoire de mémoire trouve son prolongement jusque dans la matière. Le récit navigue entre 1912 et 1929 ; Benjamin Lacombe décide que ces deux époques ne seront pas seulement racontées différemment : elles seront peintes différemment.
Pour 1912, la gouache et l’huile donnent aux images leur densité, leur profondeur et leur sophistication. Elles répondent à une époque encore corsetée, à « une forme d’aristocratie, quelque chose de très beau, très sophistiqué, avec cet amour de l’artisanat, des choses bien faites. »

Extrait de Les Ombres du Titanic © Le Papillon Noir / Gallimard, 2026
1929 appelle au contraire l’aquarelle et le crayon. Après la guerre, les corps et les vêtements se libèrent, les lignes deviennent plus fluides. « Il y a une envie de vivre, une vivacité, quelque chose de beaucoup plus léger. »
Ce n’est jamais, insiste Lacombe, une démonstration de virtuosité : « Je n’ai pas à faire de la gouache, de l’huile ou de l’aquarelle juste pour dire : regardez ce que je suis capable de faire. Je m’en fous. Ce qui m’intéresse, c’est que la technique ou la matière amène les gens à ressentir quelque chose qu’ils ne sont même pas capables de verbaliser. » Pour lui, l’essentiel est là : « Quand le fond et la forme se répondent et font sens. »

Extrait de Les Ombres du Titanic © Le Papillon Noir / Gallimard, 2026
Grand-Feuille : revenir à la main
Avec L’Atelier Grand-Feuille, changement complet d’univers. Dans la forêt de Bellécorce, Walter apprend auprès de son grand-père un métier, des gestes, le respect du bois et le temps nécessaire à la fabrication des jouets.
Derrière la tendresse du récit se cache pourtant une réflexion très contemporaine sur la création. À l’heure de l’intelligence artificielle et de l’immédiateté, Lacombe revendique l’erreur, la résistance des matériaux, l’apprentissage et le temps.

Extrait de L'Atelier Grand-Feuille © L'école des Loisirs, 2026
« Dans l’acte de créer, il y a l’erreur, il y a le fait de reprendre, de chercher, d’avoir la matière qui nous gêne. Quand un bois craquelle, quand les pores d’un papier se dilatent, ce sont des choses qu’il faut appréhender et ensuite jouer avec. On n’ordonne pas tout à la nature. »
Une dimension devenue plus personnelle encore depuis qu’il est père. « Je vais plus vers la tendresse. J’ai moins peur de faire des choses très tendres. » Et au centre du livre demeure le geste premier de l’illustrateur : dessiner. D’où les carnets qui accompagnent l’ouvrage. « Quand tu es dessinateur, voire même es créatif de manière générale, le carnet de croquis, c’est le cœur de la création. »

Extrait de L'Atelier Grand-Feuille © L'école des Loisirs, 2026
Vampires : « Une petite orgie gothique »
Puis vient la nuit. Avec Les Vampires, Benjamin Lacombe retrouve Sébastien Perez et s’offre un
terrain de jeu qu’il attendait manifestement depuis longtemps. Dracula, Carmilla, Erzsébet Báthory, Kali, Buffy ou même Jessica Rabbit : l’encyclopédie traverse les siècles, les cultures et les représentations du vampire.

Extrait de Les Vampires © Albin Michel, 2026
« J’ai mis du sang partout, la mort… Je n’ai pas tourné autour du pot ! » s’amuse-t-il. Mais derrière le plaisir graphique se retrouvent ses obsessions : l’enfance, l’éternité, l’âge, la mort et surtout la renaissance, « l’idée de quelque chose qui peut ne pas être tout à fait fini, de quelque chose qui peut évoluer vers autre chose ». Et le plaisir est manifeste : « C’est une petite orgie gothique ! »
Sébastien Perez, avec lequel il travaille depuis vingt ans, connaît suffisamment son imaginaire pour lui offrir les personnages qu’il rêvait de dessiner. Jusqu’à Jessica Rabbit : « Pourquoi Jessica Rabbit ? Parce que c’est une vamp ! La vamp, ça vient de « vampire » : c’est la soumission par la séduction. J’étais trop content. »

Extrait de Les Vampires © Albin Michel, 2026
Trois livres, donc, et derrière leurs différences, une même interrogation : qu’est-ce qui reste ? La mémoire pour Titanic, la transmission pour Grand-Feuille, l’immortalité pour Les Vampires.
Une préoccupation que Benjamin Lacombe ne cherche pas à dissimuler : « Je travaille beaucoup. J’essaie de construire quelque chose, des livres qui resteraient dans l’idéal. C’est ce que j’aimerais. Parce que, pour moi, il n’y a rien de plus important que les livres, les peintures, les œuvres. »
Découvrez des oeuvres originales commentées par Benjamin Lacombe
Article publié dans ZOO Le Mag N°112 Novembre-Décembre 2026
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