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Jean-Louis Tripp s’offre une parenthèse au milieu de son travail autobiographique

Calice, Jean-Louis Tripp rouvre la boutique du Magasin général ! On avait quitté Jeanne, Serge, Gaëtan et toute la troupe du Magasin général en 2014. Sans se douter qu'on retrouverait un jour ces personnages dessinés à quatre mains. C'est la bonne surprise de cet automne. Sans Régis Loisel, mais avec Jean-Louis Tripp, et c'est une réussite. Nous l'avons interviewé.

Qu'est-ce qui vous a donné envie de reprendre et poursuivre seul l'aventure de Magasin général ?

Jean-Louis Tripp : Magasin général, c'était fini depuis 2014. Il y a cinq-six ans, j'ai eu une idée de scénario sans vraiment chercher : repartir de la photo de la fin. J'ai gardé cette idée, elle tournait dans le disque dur de mon cerveau. Tranquillement, sans trop faire parler d'elle. Et puis quand même, j'en parle à Régis et il me dit non. Il adore cette série, il m'a même confié que c'était celle à laquelle il était le plus attaché, mais il n'avait pas envie de revenir en arrière.

Magasin Général 1939, T.1

Extrait de Magasin Général 1939, T.1 © Casterman, 2026

Par contre, il me dit que si ça me plaît, je dois y aller et le faire. Sauf que je ne me voyais pas du tout me lancer là-dedans tout seul. Donc je me suis dit qu'il faudrait peut-être trouver quelqu'un pour le dessiner. Quelqu'un qui serait capable de relever le défi et puis, honnêtement, je ne voyais pas du tout à qui on pouvait demander de faire de la copie de Magasin général, c'est compliqué.

Du coup, vous vous êtes lancé seul...

J.L.-T. : De temps en temps, il m'arrive, l'été, enfin, quand je suis entre deux bouquins, de faire des dessins de commande. Et ce sont souvent des dessins de Magasin général. Une fois, j'en ai posté un sur les réseaux, de Serge et Marie dans un décor. Benoît Mouchard, le directeur éditorial de Casterman, me dit : « Mais tu vois bien que tu serais capable de dessiner le Magasin général tout seul ». Une case oui, mais un bouquin entier, j'avais des doutes.

Il m'en a reparlé l'année dernière et il a dû être convaincant parce que, du coup, je lui ai dit que j'allais voir, que je ne lui promettais rien, que j'allais faire des essais, me faire passer une audition pour voir si j'étais capable. J'ai essayé parce qu'en plus, il y a un truc fondamental qui change, c'est que Magasin général, à l'origine, c'est dessiné sur du papier. Alors que là, je travaille sur tablette, donc c'était quand même un défi.

Magasin Général 1939, T.1

Extrait de Magasin Général 1939, T.1 © Casterman, 2026

Que vous avez relevé haut la main...

J.L.-T. : J'ai fait quelques essais que j'ai montrés à Casterman. Tout le monde m'a dit qu'il n'y avait aucun problème, que c'était du Magasin général. Je me suis lancé dans l'écriture, ça a été assez facile parce que j'étais vraiment content de retrouver l'univers. En plus, c'était intéressant parce que, comme j'étais tout seul à le faire, je suis allé sur la thématique que j'avais prévue dans mon idée de base : que Jacinthe parte à Montréal faire des photos pour un journal qui l'appelle par l'intermédiaire de Tante Philomène.

Comme j'étais seul sur le coup et que Régis n’était pas là, je suis allé sur des thématiques qui sont plus des thématiques à moi que celles de Régis. C'est-à-dire plus politiques, tandis que Régis est davantage sur l'humain.

Magasin Général 1939, T.1

Extrait de Magasin Général 1939, T.1 © Casterman, 2026

Vous nous plongez dans une période historique trouble...

J.L.-T. : Oui, la période est très intéressante parce que c'est après la crise de 1929, dont les conséquences contribueront aux tensions qui mèneront à la Seconde Guerre mondiale. Le quartier Saint-Henri de Montréal était le plus gros centre industriel du Canada à l'époque. Et il y avait cette histoire de domination des anglophones sur les francophones et toute une thématique politique à laquelle je suis sensible.

Ce sera en deux tomes ou vous ne vous interdissez pas de poursuivre ensuite ?

J.L.-T. : Non, en deux tomes. Le second est déjà écrit, le dessin est commencé. Je suis très content de faire ça, franchement ça me fait plaisir, mais je n’ai pas envie de replonger là-dedans ad vitam aeternam. Maintenant, c'est plus mon travail autobiographique qui m'intéresse. Si on m'avait dit qu'il fallait que je refasse un Magasin général, chercher et écrire le scénario, je ne sais pas si je l'aurais fait. Ce n'est pas pour faire du Magasin général, mais parce que j'avais une histoire à raconter.

Magasin Général 1939, T.1

Extrait de Magasin Général 1939, T.1 © Casterman, 2026

Vous avez écrit le scénario assez vite !

J.L.-T. : Oui, lors de l'été 2025. Une fois que j'ai eu le point de départ, j’ai déroulé assez facilement par la suite. Je connais très bien tous les personnages, c’est quand même un univers dans lequel j’ai passé beaucoup de temps. Pour le coup, faire un Magasin général tout seul, c'est chouette, mais c'est quand même moins drôle que quand je faisais ça avec Régis, car c'est moins amusant d'être tout seul. L’interactivité m’a manqué.

Vous concentrez l'histoire sur Jacinthe, un personnage qui n’était pas sous-exploité, mais qui n’était pas non plus au premier plan dans les neuf premiers tomes…

J.L.-T. : Jacinthe était un personnage secondaire mais important et elle est extrêmement touchante. En tout cas, elle m'a toujours beaucoup touché depuis le début de la série.

Magasin Général 1939, T.1

Extrait de Magasin Général 1939, T.1 © Casterman, 2026

Au-delà de cette dimension politique et engagée qu'on ressent dans ces 80 pages, est-ce que c'est aussi un clin d'œil à vos années québécoises ? Éprouvez-vous de la nostalgie de vos 21 ans passés là-bas ?

J.L.-T. : Le Québec, ce n’est quand même pas n’importe quoi... Je suis revenu vivre en France il y a deux ans avec une Québécoise. Le Québec est à la maison tout le temps ! C'est un pays qui est extrêmement cher à mon cœur évidemment et puis Magasin général, c'est le Québec, c'est la langue pour moi. La langue est très importante.

Je m'intéresse depuis toujours à l'Histoire et à la politique. Cette période-là n’avait pas du tout été exploitée. Mais la série initiale était déjà une série politique. Elle parle d'émancipation, non seulement du personnage principal, Marie, mais également de l’émancipation de tout un village qui, à un moment donné, refuse quand même d'élire un maire parce que les habitants préfèrent faire la fête. C'est un village où il n'y a plus d'autorité, personne au-dessus des autres. En fait, c’est une espèce d'utopie anarchiste qui fonctionne. Donc, là, je pousse juste le bouchon un petit peu plus loin.

Magasin Général 1939, T.1

Extrait de Magasin Général 1939, T.1 © Casterman, 2026

À travers la place des femmes photographes à cette époque, cet album parle aussi de leur place de façon plus générale dans la société. C’est un hommage que vous avez voulu rendre aux dames ?

J.L.-T. : Oui, cette série est féministe. Jacinthe est le produit de ce village qui s’est émancipé. Elle a fait son chemin en tant que jeune femme et maintenant, elle s'assume et elle est capable de partir à Montréal toute seule pour le boulot.

Qu'est-ce qui a été le plus difficile pour vous entre les deux grosses contraintes auxquelles vous avez dû faire face : faire cette suite tout seul sans Régis ou la contrainte plus technique de passer du papier à la tablette pour le dessin ?

J.L.-T. : Ce n'est pas comparable. Techniquement, je savais comment passer au dessin sur tablette que j’ai utilisé pour Le petit frère et Un père. Je savais donc à peu près où j'allais.

Magasin Général 1939, T.1

Extrait de Magasin Général 1939, T.1 © Casterman, 2026

Comment s’est fait le choix du coloriste ?

J.L.-T. : Je voulais absolument que ce soit François Lapierre, le coloriste historique de Magasin général. Mais ça n’a pas été possible car il ne fait désormais de la couleur que pour lui. Du coup, il fallait que quelqu'un soit capable de le faire. Il fallait trouver un très bon faussaire. On l'a trouvé avec Jean-Luc Ruault et c'est une performance, parce que ce n’était pas évident de faire des couleurs comme celles de François.

Il y a eu une phase de recherche, de tâtonnement. Mais le résultat final ressemble beaucoup à du Magasin général quand on regarde. Moi, je vois des petites différences dans le dessin, car il m’a fallu imaginer ce que serait un personnage dessiné par Régis en dessous de mon dessin, comme c’était le cas dans les neuf premiers tomes.

Magasin Général 1939, T.1

Extrait de Magasin Général 1939, T.1 © Casterman, 2026

Ce contexte historique dans un quartier populaire, très industriel avec une sorte de ségrégation des francophones par les anglophones, vous l'avez découvert quand vous viviez à Montréal ?

J.L.-T. : Aujourd’hui, le quartier de Saint-Henri a conservé certains de ses bâtiments historiques qui ont été réhabilités en lofts. Quand on passe dans ce coin, on voit bien qu’il a été marqué par une histoire industrielle. J’ai fait des recherches et je connaissais par ailleurs le poème Speak white (écrit par Michèle Lalonde en 1968) qui est totalement déchirant. Il faut le lire en entier, moi ça me fait chialer à chaque fois. Il me fait le même effet que L'affiche rouge d’Aragon. C'est un truc terrible sur l'oppression, un cri de colère et de souffrance.

Magasin Général 1939, T.1

Extrait de Magasin Général 1939, T.1 © Casterman, 2026

Il faut se rendre compte que Montréal, encore aujourd'hui, est une ville moitié anglophone et moitié francophone. On parle de deux solitudes, deux communautés qui se parlent très peu. Il y a une vraie coupure entre la plupart des francophones de Montréal qui sont bilingues, alors que la plupart des anglophones sont monolingues et ils n’en ont rien à foutre, ils ne veulent pas apprendre à parler français, ils n’en ont pas besoin.

Je suis resté 21 ans à Montréal et j'ai très peu fréquenté les anglophones, mes amis étaient francophones. C’est quelque chose qu'on ne peut pas ignorer quand on habite au Québec en général, mais à Montréal en particulier. Ça fait partie du quotidien, on ne se mélange pas ou difficilement. Et ça m'a intéressé de fouiller un petit peu ça.

Magasin Général 1939, T.1

Couverture de Magasin Général 1939, T.1

Tu reprendras ensuite ton travail sur Extases ?

J.L.-T. : Oui, je vais travailler sur le tome 3. Extases, c'est un projet à long terme, pas juste des bouquins qui se suivent. Mon objectif est de réfléchir à ce que c'est, finalement, d'être un être humain, à ce qui nous construit, à ce qu'on devient et à qui on est. La sexualité, le deuil, le père dans l'enfance, ce sont des thèmes universels. Mais je suis à mi-parcours de Magasin général, donc je dois d'abord finir !

Article publié dans ZOO Le Mag N°112 Novembre-Décembre 2026


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