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L’Amérique du Lombard et de Gallmeister : l’amour des grands espaces

Mathias Vincent, l’éditeur (directeur adjoint éditorial au Lombard), nous parle de la nouvelle collection lancée en collaboration avec l’éditeur de romans américains Oliver Gallmeister. Trois premiers titres paraîssent cet automne, dont un adapté par Richard Guérineau d’après un roman culte aux USA qui a eu le prix Pulitzer : Lonesome Dove.

Lonesome Dove est le troisième titre né de votre collaboration avec l'éditeur français de romans américains Gallmeister. Quel a été votre rôle en tant qu'éditeur ?

Mathias Vincent : Pour reprendre les prémices de ce projet très particulier, on avait décidé de faire cette adaptation avant de lancer la collection commune avec Gallmeister.

On a tout étudié de ce projet chez Gallmeister et c'est à partir de là qu'on s'est dit que, si on publie deux volumes en un court laps de temps (NDLR : Lonesome Dove est un diptyque), est-ce qu'il n'y a pas moyen de se rencontrer, de discuter ? Et c'est comme ça qu'est née, petit à petit au fil des discussions, l'envie de travailler ensemble avec Oliver Gallmeister et son équipe.

Parce qu'en parlant littérature, on s'est trouvé plein de points communs dans notre façon de travailler, dans notre approche des auteurs, dans notre façon de faire de l'édition aussi : d'en faire moins mais de mieux travailler les livres, de mieux les défendre à leur sortie…

On s'est trouvé beaucoup de points communs et on s'est dit : pourquoi ne pas pousser l'exercice plus loin et créer quelque chose ensemble, avancer main dans la main. C'est marrant de se dire que Lonesome Dove était vraiment l'élément déclencheur avec Betty, c'étaient les deux qu'on avait décidé de signer avant de lancer cette collection. Voilà, c'est pour l’anecdote.

Extrait de Lonesome Dove

Extrait de Lonesome Dove © Le Lombard et Gallmeister, 2026

ZOO le Mag a donc été inspiré de centrer l'article de son numéro 112 sur Lonesome Dove !

M.V. : Tout à fait ! Lonesome Dove est vraiment la pierre angulaire du début de collection. Alors, il sort en troisième pour des raisons purement pratiques, parce que l'auteur était occupé sur sa série précédente, L'Ombre des Lumières. Il n'a pu démarrer Lonesome Dove qu'un peu plus tard, malheureusement. Donc, par la force des choses, on le sort en novembre.

Mais les trois titres (avec Betty et Le gang de la clé à molette) étaient supposés sortir en même temps. Et c'est pour ça qu'on parle de lancement de la collection avec les trois albums, même s'il y en a un qui sort, dans les faits, un petit peu plus tard. C'est important pour nous de montrer que ces trois albums sont très représentatifs de ce qu'on va faire dans cette collection, puisqu'on a Betty, qui est un récit intime, dur, plus proche de ce qu'on fait en roman graphique, et à côté de ça, on a un grand écart avec Lonesome Dove, qui est du western pur et dur.

Extrait de Lonesome Dove

Extrait de Lonesome Dove © Le Lombard et Gallmeister, 2026

Donc, c'est chouette de montrer la palette, le grand écart possible dans cette collection. Ce sont des chouettes albums, pour commencer. En plus, Lonesome Dove est pour moi la quintessence des éditions Gallmeister. Je m'explique : il y a quelque chose qui m'a toujours fasciné dans les éditions Gallmeister, c'est l'absence de snobisme par rapport au genre. En littérature, il y a malheureusement beaucoup de maisons d'édition qui ont un petit rejet quand on parle de littérature de genre. Et ce n'est pas du tout le cas de la littérature américaine.

Oliver Gallmeister a bien compris ça, ce qui lui donne, je crois, un rôle un peu à part dans le milieu de l'édition actuelle. Le genre est souvent vu comme de la sous-littérature alors qu'en fait, pas du tout. Pour moi, Lonesome Dove caractérise ça au mieux, parce que c'est de la vraie littérature de genre, c'est du western, mais sans sacrifier la qualité, puisque le roman a eu le prix Pulitzer, quand même. Ça situe le niveau ! C'est le seul western de l'histoire qui a eu le prix Pulitzer ! Donc, c'est pour moi le meilleur exemple possible que la littérature de genre peut être de la très grande littérature.


Comment s'est fait le choix de Richard Guérineau sur ce titre ?

M.V. : Je sais que Richard est un grand consommateur de western en roman, en film, c'est un vrai fan de western ! Il était très porté sur le western crépusculaire, donc plutôt des récits très sombres, violents. Et comme il avait déjà fait une adaptation de western, il n'avait pas envie de refaire la même chose. Un jour, tout à fait par hasard, on discutait western, et je lui parle de Lonesome Dove. Je vois alors une petite étincelle dans ses yeux, et il me dit que c'est le seul roman qui puisse le faire revenir au western, parce que c'est un western totalement différent.

Pour ceux qui ne connaissent pas : il y a très peu de combats à l'arme à feu, il y a très peu de chasse aux Indiens, c'est vraiment la vie des cow-boys dans laquelle chaque petite chose, comme un orage, peut devenir une vraie aventure. En traversant un fleuve, on peut perdre des gens parce qu'il y a des serpents. C'est vraiment la vie du cow-boy. Évidemment, il y a toute une atmosphère, il y a plus que ça, mais c'était le seul western qu’il se voyait adapter parce que c'était différent de tout ce qu'il avait déjà fait jusqu'ici. Il y avait une sorte d'alignement de planètes, où je venais de lui parler de ce projet-là, j'avais envie qu'il l'adapte. Et lui, c'était un peu le seul qui allait le convaincre de le faire.

Extrait de Lonesome Dove

Extrait de Lonesome Dove © Le Lombard et Gallmeister, 2026

Et je crois qu'il a réussi à faire ça admirablement. Alors ici, on a seulement la première partie, parce que le récit est dense. Malheureusement, la qualité d'écriture fait qu'on ne peut pas trop sacrifier en adaptant et donc, on a dû le couper en deux parties. Ça pourra en frustrer certains, mais je crois que le premier tome est déjà assez dense pour passer un bon moment de lecture.

Et Richard a notamment eu cette super idée pour les récits parallèles qui s'enchâssent dans le récit principal : il a décidé de les traiter dans des styles graphiques différents, comme si c'étaient des comics ou des pages de journaux insérées. C'est vraiment une très bonne idée de casser le rythme de narration, appuyé par le graphisme. Je trouve que ça apporte quelque chose de très beau à l'ensemble.

Je me doutais que c’était son idée puisque dans Charly 9, il avait déjà utilisé ce procédé.

M.V. : Tout à fait, oui. Je trouve que ça fonctionne parfaitement parce que c'est très dense comme récit, il y a beaucoup de personnages. Et quand on passe d'une histoire à l'autre, en roman, on peut se le permettre parce qu'il y a des paginations, il y a des romans et des sauts de pages. On peut se permettre ces structures. Ici, en bande dessinée, on ne peut pas se permettre de passer des pages blanches à chaque fois entre les récits. Donc, il fallait trouver un moyen de bien les séparer pour que le lecteur comprenne qu'on est dans une histoire parallèle. Et je trouve que cette technique, sur laquelle il s'était entraîné en effet sur Charly 9, est ici parfaitement réalisée.

Extrait de Lonesome Dove

Extrait de Lonesome Dove © Le Lombard et Gallmeister, 2026

Qu'apporte la BD en plus par rapport au roman, selon vous ?

M.V. : Déjà, elle apporte une nouvelle porte d'entrée, parce que le roman est formidable, mais autant en Amérique c'est un roman culte et tout le monde l'a dans sa bibliothèque, autant je ne suis pas convaincu que chez nous, en France, tout le monde le connaisse. J'ai eu l'occasion de faire quelques tests à droite à gauche en présentant le livre, et c'est assez mitigé, tout le monde ne connaît pas. Ou alors on connaît de nom, ou on connaît peut-être la série télé avec Tommy Lee Jones et Robert Duvall, qui date des années 90. Mais le roman, non.

En fait, c'est une nouvelle façon de s'approprier l'histoire via un nouveau public qui est celui des lecteurs de bande dessinée. Le but était avant tout de faire passer cette super histoire et de permettre à un nouveau public de la découvrir. La BD permet ça.

Extrait de Lonesome Dove

Extrait de Lonesome Dove © Le Lombard et Gallmeister, 2026

Après, la BD permet aussi une projection plus facile. Lonesome Dove, c'est plusieurs milliers de pages, parce qu'il y a plusieurs romans : il y a d'autres romans qui viennent se greffer avant et après. C'est une œuvre assez complète et ça peut faire peur de rentrer dans Lonesome Dove parce qu'on sait qu'on en aura pour un bout de temps ! La bande dessinée est beaucoup plus facile d'accès. C'est vraiment un facilitateur pour arriver à l'histoire.

Oui, tout à fait. Et Lonesome Dove est à la fois une histoire d'amitié virile entre vieux et moins vieux cow-boys, mais aussi d'émancipation féminine, dans un monde où ce n'est pas simple, une histoire sur l'amour de la nature sauvage (le désert, les bisons, la lune, etc.). Dans l'adaptation, est-ce que l'un de ces aspects a été développé davantage pour la bande dessinée, ou ils ressortaient déjà fortement dans le roman ?

M.V. : Tout est bien développé dans le roman, parfois un peu plus. Par exemple, vous venez de le citer, c'est aussi une histoire de mise en avant des femmes. Larry McMurtry est un romancier qui parle très souvent des femmes. Et ici, la place de la femme est très importante, avec les deux vraies héroïnes du roman : dans la première partie, on en suit une, la deuxième arrivera après. On a essayé de rendre hommage à toutes les facettes du roman, d'une certaine façon.

Après, c'est comme souvent, quand il y a beaucoup d'éléments, les gens vont plus s'attacher à l'un ou à l'autre. On a essayé de rendre compte de tout, mais à petite dose, parce qu'on est dans un récit avec beaucoup moins de pagination. Et le plus important pour nous était de trouver une façon harmonieuse de parler de tout sans qu'il y ait un sujet qui écrase l'autre. En effet, c'est surtout l'histoire de ces deux Texas Rangers qui s'ennuient après avoir chassé à peu près tout ce qui était intéressant dans ce pays, comme ils le disent eux-mêmes, et qui décident de vivre une dernière grande histoire de cow-boys.

Extrait de Lonesome Dove

Extrait de Lonesome Dove © Le Lombard et Gallmeister, 2026

Mais c'est plus que ça. C'est aussi du nature writing qui fait d'ailleurs le charme de la plupart des romans des éditions Gallmeister. C'est vraiment un genre américain qui nous plaît beaucoup. C'est ce qui nous a aussi plu dans son catalogue, ce sont ces grands espaces, cette évasion qu'on n'a pas l'habitude de connaître chez nous. Donc ce sont vraiment plusieurs pans de ce roman qui nous ont intéressés. On a essayé de rendre compte de tout, en faisant un condensé de chaque élément, et on espère que chaque lecteur et chaque lectrice vont s'accaparer une des parcelles, on verra à la lecture.

Mais moi, si j'ai trois lecteurs devant moi et qu'il y en a un qui me dit « j'aime beaucoup ce que vous avez fait de la nature », un autre qui me dit « j'aime beaucoup ce que vous avez fait de l'humain entre les deux cow-boys » et un troisième qui me dit qu'il aime beaucoup le traitement qu'on a réservé à l'héroïne féminine, je suis ravi, ça veut dire qu'on a réussi.

Autre point : en lisant Le gang de la clef à Molette et Betty, je vois qu'il y en a un qui se déroule dans l'Utah, l'autre dans l'Ohio. J'ai vu aussi dans les pages de garde que dans les albums suivants, on va avoir le Massachusetts, la Pennsylvanie et le Missouri. Est-ce que ça fait aussi partie du concept de votre sélection au sein des romans Gallmeister, d'en avoir un par État américain ?

M.V. : Alors si la collection allait jusqu'à au moins 50 albums, je serais ravi ! Ça voudrait dire qu'elle fonctionne. Mais ce n'est pas un objectif en soi. L'idée est vraiment de montrer cette Amérique des grands espaces. Et le fait est que les grands espaces sont partout en Amérique. Et c'est plutôt chouette de voir qu'on voyage et qu'on ne visite pas toujours le même endroit. On en a aussi un bientôt, qui sortira l'année prochaine, qui s'appelle Le silence de Dennis Lehane, qui lui se passe exclusivement à Boston. Mais, même dans ce décor vraiment urbain, on va réussir à être complètement dépaysé.

Extrait de Lonesome Dove

Extrait de Lonesome Dove © Le Lombard et Gallmeister, 2026

Et ça, c'est la force des récits de Gallmeister. C'est vraiment cet appel de l'ailleurs qui fonctionne très bien. Donc non, pour répondre à votre question, ce n'est pas un objectif de cocher toutes les cases. Mais le fait est qu'on voyage beaucoup et c'était important pour nous de montrer que ça se passe à différents endroits et que, pourtant, la magie opère toujours autant.

Il y a un amour de l'Amérique, mais en même temps toujours un dynamitage des mythes américains : l'Ouest crépusculaire avec Lonesome Dove. On n'est pas dans le mythe du cow-boy qui tire dans tous les sens, ce sont des garçons vachers. On a la dégradation du désert par le progrès, face à des sortes d'écoterroristes un peu rigolos dans Le gang de la clef à molette, le rejet des métis Cherokee dans la société US des années 50 avec Betty. On est entre amour et critique de l'Amérique, pour nous, Européens.

M.V. : Tout à fait. C'est une question qu'on nous a posée au lancement de cette collection. Est-ce que ce n’est pas risqué de parler de l'Amérique aujourd'hui ? En fait, non, parce qu'on ne vend pas cette Amérique de Trump ultracapitaliste. Au contraire. On parle des oubliés du Rêve américain. On parle des autres. On parle de ce qu'a été l'Amérique et de ce qu'elle devrait redevenir. Et c'était important pour nous de montrer ça.

Extrait de Lonesome Dove

Extrait de Lonesome Dove © Le Lombard et Gallmeister, 2026

Les éditions Gallmeister, dans leur sélection de romans, font passer des messages très politiques, même s'ils ne le revendiquent pas clairement. En effet, ça transpire dans chacun de leurs livres. Je crois que c'est la force aussi de l'éditeur Gallmeister et de son équipe, de sélectionner des romans qui ont des messages à faire passer. C'est important pour nous aussi de les transmettre à nos lecteurs.

Il y a 7 autres titres qui sont annoncés. On a déjà les noms de Romain Renard, Emmanuel Bazin et Éric Hérenguel. Est-ce que cela signifie qu'il y en aura trois sur 2027 et que les autres seront pour plus tard ?

M.V. : C'est ça, oui. On a un planning qui peut tenir jusqu'en 2030, pour le moment. En effet, on a juste annoncé les prochains, ceux qui vont sortir en 2027, mais on en a encore quelques-uns dans les tuyaux pour la suite.

Ils sont déjà signés avec les dessinateurs ou c'est encore en adaptation par un scénariste ? Parce que parfois, je vois l’intervention d’un scénariste, il y a Cornette par exemple.

M.V. : Les scénaristes, c'est plus rare en effet. Mais pour certains, oui.

On a Les quatre filles du docteur March par Paul Salomone qui est dans les tuyaux. On aura Little Bird, c'est une série de romans de Craig Johnson, c'est aussi du western, mais plutôt un western d'enquête policière. Et ce sera par Franck Biancarelli. On aura Le Lac de Nulle Part, un Pete Fromm adapté par Daphné Collignon. On aura Aurélie Neyret qui va nous faire une adaptation des Voleurs d'Innocence. On en a plusieurs comme ça dans les tuyaux qui sont très enthousiasmants !

Couverture de Lonesome Dove

Couverture de Lonesome Dove, en collaboration avec les éditions Gallmeister

Les trois premiers titres déjà parus dans la collection :

Betty par Jean-Luc Cornette (Scénario) et Amélie Causse (Dessinateur) d’après le roman de Tiffany McDaniel.

Le gang de la clef à molette par Jean-Baptiste Hostache d’après le roman d’Edward Abbey.

Lonesome Dove Tome 1 (sur 2) par Richard Guérineau d’après le roman de Larry McMurtry.

Article publié dans ZOO Le Mag N°112 Novembre-Décembre 2026

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