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Eldorado : entretien avec Marcello Quintanilha

Dans son nouveau livre Eldorado, Marcello Quintanilha s’inspire librement de son père. Une belle opportunité pour interroger la part de réel et de fiction. Rencontre.

Couverture de Eldorado, par Marcello Quintanilha, aux éditions Le Lombard

Couverture de Eldorado, par Marcello Quintanilha, aux éditions Le Lombard

Dans Eldorado, on retrouve Hélcio déjà rencontré dans ton livre Les lumières de Niterói. À l’époque, tu étais resté discret sur ta source d’inspiration, ton père. Cette fois, tu l’évoques ouvertement à la fin de ton livre. Qu’est-ce qui t’a conduit à lever le voile aujourd’hui ?

Marcello Quintanilha : Bien que s’inspirant de personnages et d’événements réels, Les lumières de Niterói comporte une part importante de fiction (tout comme Eldorado, d’ailleurs). À l’époque, je souhaitais renforcer le récit en tant que forme d’expression à part entière. Au fil des années, et grâce à l’accueil chaleureux réservé à l’œuvre, le fait qu’elle soit inspirée d’événements de la vie de mon père est devenu évident, ce qui est formidable à mes yeux, car il s’agit d’une information qui a été prise en compte et contextualisée par le public lui-même.

Un récit autobiographique

Un récit très personnel sur le père de l'auteur : Hélcio Carneiro Quintanilha
© Le Lombard, 2026

Une fois qu’on sait ça, on devient forcément un peu curieux… On a aussitôt envie de te demander quelle est la part de vérité dans cette histoire !

M. Q. : Luiz Alberto et l’intrigue criminelle, personnages compris, sont purement fictifs. Les événements qui ont mis fin prématurément à la carrière de footballeur de mon père dans la réalité sont également bien moins impressionnants que ceux décrits dans l’histoire.

J’ai toujours été fasciné par l’idée de partir d’événements concrets pour transformer la réalité d’un point de vue fictionnel. Dès lors, les personnages acquièrent leur propre personnalité sur le papier et déterminent le cours du récit, s’éloignant toujours plus de la réalité. Une fois dessinés, je ne les contrôle plus, je n’exerce aucune influence sur eux.

D’autre part, il est également important de préciser que de nombreux personnages, comme le commissaire Andorinha par exemple, ont été créés pour représenter un moment très particulier de l’histoire brésilienne, dont nous ressentons encore les effets aujourd’hui, marqué par la brutale dictature militaire.

Hélcio et son père entretiennent un rapport très dur…

M. Q. : Tous deux sont des produits d’une société patriarcale et répressive qui a défini tout le XXe siècle, conçue pour éliminer toute trace de fragilité qui pourrait s’exprimer chez les hommes et quiconque a grandi dans ce contexte peut en comprendre l’ampleur.

On retrouve des traces de ce comportement notamment dans Les lumières de Niterói, qui s’expriment dans la façon dont Hélcio et Noël se traitent au quotidien.

Ton récit, truffé de petits gangsters, de malfrats et de policiers véreux, renvoie au film noir. La violence, très présente dans ton livre, y trouve un rendu très différent que celle que l’on voit au cinéma. Selon toi, quelle est la force propre du 9e art pour la représenter ?

M. Q. : La dynamique des récits policiers est toujours unifiée par des éléments communs qui définissent le genre, si l’on adopte une perspective plus technique.

La différence que tu mentionnes, à mon sens, tient au fait que je ne suis pas, et n’ai jamais été, particulièrement intéressé par le genre policier (ou tout autre genre) en tant que domaine professionnel, ajouté au fait que les récits criminels au Brésil sont marqués par deux caractéristiques déterminantes : d’une part, le caractère quotidien et la proximité du crime et de la violence, toujours visibles dans notre société, quelque chose que tous les Brésiliens connaissent bien ; d’autre part, l’impossibilité de dissocier la tradition de nos récits policiers du processus d’urbanisation propre au Brésil – une urbanisation récente qui n’a pas encore été en mesure d’instaurer une plus grande égalité dans la répartition de l’accès à l’espace urbain pour tous les membres de la communauté, et où l’inégalité sociale demeure un fléau qui détermine les relations de travail.

Un album qui vous plongera dans l'histoire du football brésilien, par Marcello Quintanilha

Un album qui vous plongera dans l'histoire du football brésilien, par Marcello Quintanilha
© Le Lombard, 2026

En toile de fond, on retrouve l’histoire du Brésil et de son football. Le suspense lié à l’issue d’un match de foot est difficile à rendre en fiction. Comment arrives-tu à compenser cette tension dans tes récits de match ?

M. Q. : Retranscrire la tension du résultat n’a jamais été une aspiration pour moi, pas plus que de tenter de traduire graphiquement l’expérience d’un match vécue par des supporters. Ces choses-là ne m’intéressent tout simplement pas.

Le football que je décris dans mes histoires n’est pas celui que vivent ceux qui apprécient ce sport, mais ce qui est vécu de l’intérieur, celui des gens qui le pratiquent, à travers leur vie personnelle, leurs aspirations et leurs frustrations, justement parce que le récit est basé sur mon expérience personnelle en tant que fils d’un joueur professionnel, ce qui élimine tout le glamour associé à cette relation.

C’est le caractère humain qui sous-tend la présence du football dans l’histoire, ainsi que sa signification sociale, liée à ses origines prolétaires, qui ont représenté une révolution sociale silencieuse, dans la mesure où les classes populaires ont fini par s’approprier ce sport, introduit au Brésil au tournant du XIXe et du XXe siècle comme un sport pour les riches, qui a transformé le football en l’un des principaux symboles culturels du Brésil.

Merci Marcello et bonne continuation !

Propos recueillis par Pascal Mundubeltz.

Article publié dans ZOO Le Mag N°108 Janvier-Février 2026

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