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L'information : une fenêtre sur le monde ou sur nous ? Entretien avec Julie Scheibling

À l'occasion des sorties quasi synchrones de Hypersurveillance et Le Blanc du Drapeau en ce début d'année 2026, Zoo le Mag part à la rencontre de leur scénariste Julie Scheibling. Une occasion idéale pour interroger l'autrice sur notre relation à l'information.

Bonjour Julie, pourrais-tu te présenter ?

Julie Scheibling : Je m’appelle Julie Scheibling, j’ai 31 ans et je suis scénariste. J’ai fait des études de Science Politique, et particulièrement un Master de Relations Internationales, ce qui a contribué à mon intérêt sur le sujet de l’hypersurveillance.

Par le passé tu as été actrice, puis journaliste, puis enseignante et maintenant autrice. Comment passe-t-on de l’un puis l’autre ?

J. S. : J'ai en effet commencé à jouer à 14 ans après avoir été repérée dans le métro pour jouer dans les Beaux Gosses de Riad Sattouf. Un projet entre la BD et le cinéma quand j'y repense a posteriori ! Puis j’ai eu envie de continuer mon cursus scolaire : je ne me voyais pas faire que du jeu. Donc j’ai passé des concours de science politique. Je me suis dit que si je voulais revenir au théâtre ou au cinéma, je pourrais continuer après mes études.

Couverture du film Les Beaux Gosses, par Riad Sattouf, réalisé en 2009

Couverture du film Les Beaux Gosses, par Riad Sattouf, réalisé en 2009

Le journalisme, c’était dans le cadre de mon stage de fin d’étude en science politique pour une émission ARTE qui s’appelait Vox Pop. J’ai fait six mois en tant que journaliste, et c’est après mon master que j’ai repris le théâtre. J’ai entamé une école de théâtre. Mais cela m’a donné plus envie d’écrire que de jouer. J’ai donc suivi une formation de scénario avec l’association 1000 Visages. C’est là que j’ai développé mes premiers scénarios audiovisuels et de BD. Mon intérêt a toujours oscillé entre la fiction et le documentaire, que ce soit à l’écran ou dans des cases de BD : les deux m’intéressent. Je suis devenue prof en même temps que mes ateliers d’écriture. C’était presque un job alimentaire en attendant de vivre du scénario. Clairement, ça a mis du temps, mais comme cela m’a plu, je suis restée à temps partiel pendant toutes ces années. Aujourd’hui je ne fais que du scénario.

Tu scénarises plus dans le domaine audiovisuel ou dans la BD ?

J. S. : J’ai fait mon premier documentaire l’année dernière : il sera diffusé cette année sur France TV. Actuellement j’en prépare un deuxième avec une amie coréalisatrice. Je prépare également mon premier court-métrage de fiction tout en développant d'autres scénarios de BD.
Je reste sur les deux créneaux car j’ai besoin des deux.

Tu as « besoin » des deux ?

J. S. : Ce sont des écritures un peu différentes et des rapports à l'image distincts. Ce sont aussi des temps de fabrication qui n'ont rien à voir et parfois complémentaires du coup ! Et en même temps, on peut faire plein de ponts entre les deux, on travaille les ellipses, le découpage.

Tu voudrais rester dans le domaine du documentaire ou faire de la fiction ?

J. S. : En audiovisuel, j’aimerais faire de la fiction.

En mars 2025 est sortie ta première BD, Jeux de Classes, tu optes pour une mise en scène expérimentale du livre de Thomas Piketty, Une Brève histoire de l’égalité. Pourquoi ?

J. S. : Avec l’éditrice du Seuil Jeunesse, on voulait adapter le bouquin de Piketty : ce qu’il écrit est à la fois intéressant et d’actualité. Mais l’idée était de s’adresser à un public jeunesse, donc très vite j’ai refusé d’en faire une BD didactique et pédagogique. Cela n’avait aucun sens d’adapter du Piketty à des enfants de 12 ans et l'éditrice était aussi convaincue. Il fallait donc trouver une façon de faire fonctionner les graphiques de Piketty. Il faut savoir qu’Une Brève Histoire de l'égalité est un bouquin sur l'Histoire des inégalités, et non uniquement sur l’économie. Donc plein de choses pouvaient être transposées aux situations familiales ou incarnées par des personnages. On a travaillé de manière méthodique : on a fait un tableau avec toutes les idées principales de chacun des douze chapitres du livre. Pour chaque idée, on s’est demandé comment traduire ça en situation ou en action d'un personnage. C’est fidèle sans vraiment l’être car au final, c'est une fiction. On a d’ailleurs eu peur que Piketty n’y retrouve pas son livre. Ce n’est pas une adaptation stricte mais librement inspirée de son travail afin de vulgariser les concepts développés par l’auteur afin de s’adresser à un jeune public, et non des adultes.

Couverture de Jeux de Classes

Couverture de Jeux de Classes, par Julie Scheibling et Quentin Vijoux, inspiré d'Une brève histoire de l'égalité par Thomas Piketty, édité chez Seuil jeunesse BD

Étant donné le cadre scolaire choisi pour cet ouvrage, ton passif d’enseignante a aidé pour ce récit ?

J. S. : Je pense que ça a aidé, mais ça pourrait me porter préjudice aussi, parce que je voulais éviter que la figure du prof soit justement trop pédago. Je voulais que les personnages existent indépendamment du prof. Donc si ça m'aide, c’est parce qu’au moment de l’écriture, je pense à certains élèves. Quand j’exerçais ce métier, après les cours, je notais les phrases que j'avais retenues de la journée : j’ai pu m’en servir comme répliques plus tard.

Mais j'avais aussi envie que le ton ne soit pas trop scolaire. Je ne sais pas si c'est réussi. C'est compliqué, parce qu'il faut trouver un ton, on fait passer des idées sur l'héritage, mais en même temps, il faut que ça s'inscrive dans une histoire qui emporte par un récit sensible.

Extrait de Jeux de classes, par Julie Scheibling et Quentin

Extrait de Jeux de classes, par Julie Scheibling et Quentin Vijoux
© Seuil jeunesse, 2025

En lisant, j’ai plus l'impression de voir des enfants qui découvrent le sujet par eux-mêmes. Tu privilégies une narration axée sur « la preuve par l’exemple ».

J. S. : Je suis contente si ça donne ça, car je préfère qu’on découvre les inégalités par les enfants eux-mêmes : c’est plus convaincant. J'ai interviewé des enfants de milieux sociaux différents. Ce qui m'intéressait, c'était de retrouver l’innocence de leur regard à 12 ans sur ces choses, là où – à l'inverse – il y a des enfants qui sont beaucoup plus conscients que d'autres sur les inégalités. Ils ont peut-être vécu déjà beaucoup plus de choses que d'autres. Il y a des inégalités qu'on n'arrive pas à dire, mais qu'on ressent.

Ce sont ces petites choses, dont je me suis servie en interview avec eux, que je voulais retrouver dans le récit. Par exemple, dans Jeux de Classes, l’espace dédié au journal intime, les enfants interviewés s’y sont tous retrouvés et m'ont dit que c’était un des trucs qu'ils avaient préférés.

En soit, l’enseignante n’est pas vraiment là pour la pédagogie : elle est aussi cobaye de l’expérience que tu proposes.

J. S. : Quand la prof doit s'absenter parce qu’elle gère son enfant toute seule, on devine une mère célibataire, ou bien que le père n'existe pas. Peut-être est-il démissionnaire ? Je voulais que les ados qui liraient ça, puissent aussi se dire : « Ah oui, les profs, ils vivent aussi leur vie. »
Enfant, on associe les enseignants seulement à leur fonction. Mais non : elle est aussi mère, elle est aussi en galère, elle vit aussi des inégalités. Je trouve intéressant que les jeunes ados ne s’identifient pas qu’à eux-mêmes, mais puissent aussi avoir de l'empathie pour des adultes ou des profs.

Même adulte, en lisant ta BD, on retrouve dans tes personnages le collégien ou la collégienne qu’on a pu être.

J. S. : En sondant à posteriori des élèves ou des enfants que j'avais interviewés, leur personnage préféré, n’était pas forcément ceux des milieux auxquels ils appartenaient. Je trouvais ça touchant car chaque personnage était défendu à sa façon. Beaucoup d’enfants ont aimé Alba : c’est l’une des deux sœurs jumelles issues d’une famille bourgeoise. Pour moi, ça ne tombait pas sous le sens qu’elle devienne celle qu'on préfère à la fin.

Extrait de Jeux de classes, par Julie Scheibling

Extrait de Jeux de classes, par Julie Scheibling et Quentin Vijoux
© Seuil jeunesse, 2025

Parler du milieu social duquel on vient semble parfois tabou chez les adultes. Est-ce aussi un tabou chez les jeunes ?

J. S. : Je pense avoir une réponse qui résume assez bien la situation : à chaque fois que j'interviewais des adolescents, je leur demandais à quel milieu ils appartenaient, si leur famille était plutôt riche, ou plutôt pauvre. Tous me disaient : « classe moyenne ».

Je pense qu'il y a à la fois une réelle incapacité à se situer, mais également un tabou. Forcément, parfois, on se rend compte qu'on a plus de chance, mais ça peut être ressenti comme une honte d'avoir trop de chance… et inversement : on peut avoir aussi honte de ne pas en avoir assez. On n'a pas envie de montrer son intérieur. On n'a pas forcément envie de montrer tout ce qui est associé à notre chance ou notre malchance. Dire qu’on est issu d’une classe moyenne, quand on est ados, c’est dire qu’on est normal. Aussi, lors de mes interviews, les enfants ne situaient pas du tout la richesse dans ce que les adultes considèrent comme une richesse objective. C'est-à-dire qu'eux ne la voyaient pas dans le patrimoine ou dans les salaires mais dans la taille de la télé qu’ils ont chez eux... Ce qui est évidemment un faux indicateur de richesse. Pour eux, partir à Dubaï en vacances, c’est un signe de richesse. En réalité, celui qui était parti à Dubaï, n'était clairement pas du tout le plus riche. Ceux qui ont des parents qui vont à New York à chaque vacance étaient en général un peu plus aisés. Pour eux, ce qui est à la mode est symbole de richesse.

Après Jeux de Classe, tu écris Hypersurveillance. Tu passes d’un questionnement sur les inégalités des classes à une enquête sur la surveillance de masses. As-tu eu l’impression de passer du coq à l’âne ou au contraire de t’attaquer à un même problème sous différents angles ?

J. S. : Bonne question… J'ai eu l'impression de traiter un sujet autre. Mais après, dans les différents sujets que je traite, on peut y trouver une constante : une inquiétude politique. C'est ce que je vois de commun dans les différents sujets.

Demain (07/01/2026), j'ai une autre BD qui sort qui s'appelle Le Blanc du Drapeau (édité chez Albin Michel) : ça parle des dérives sectaires d'extrême-droite. Je pense que ça pourrait entrer dans les même réflexions et anxiétés politiques.

Couverture de Hypersurveillance, par Julie Scheibling

Couverture de Hypersurveillance, par Julie Scheibling et Rémi Torregrossa

Quand as-tu entrepris l’écriture de Hypersurveillance ?

J. S. : 2023 ou 2024… j'ai fini l'écriture il y a quelque temps. Il y a le temps du dessin qui n'est pas le même. En réalité, elle est finie depuis un peu moins d'un an. Après, on l'a ajournée, parce qu’il y a eu de l'actualité qui a amené à modifier certaines cases.

Extrait de Hypersurveillance, par Julie Scheibling et Rémi Torregrossa

Extrait de Hypersurveillance, par Julie Scheibling et Rémi Torregrossa
© Delcourt, 2026

Quel était le moteur de ton écriture ?

J. S. : Comme je te disais, j'ai fait un Master en Relations Internationales. Et je crois que j'avais envie de développer un sujet avec une dimension géopolitique. Dans Hypersurveillance, il y a énormément d'enjeux. Enjeux du numériques, enjeux des données personnelles, enjeux des logiciels espions… Il y a aussi mon petit passé de journaliste : je trouve que c'est un métier qui est de plus en plus compliqué à faire aujourd'hui. Il me paraît de plus en plus dur de savoir qui est vraiment journaliste et qui ne l'est pas, qui fait des enquêtes sérieuses et qui n'en fait pas. Je pense que c’est un enjeu crucial pour nos démocraties d'avoir un accès à une information de qualité.

Extrait de Hypersurveillance, par Julie Scheibling et Rémi Torregrossa

Extrait de Hypersurveillance, par Julie Scheibling et Rémi Torregrossa
© Delcourt, 2026

Je trouvais que le sujet de la surveillance ne revenait sur le devant de la scène que via des scandales, de manière très sporadique. Il y a eu Snowden. Il y a eu Cambridge Analytica. Il y a eu Pegasus. Les derniers scandales que j'aborde dans la BD, comme Predator ou Red WolfJe pense que les gens n’en ont même pas entendu parler. C'est devenu tellement banal. Le fait qu'il y ait des caméras partout et qu'on ne sache même pas ce qu’elles enregistrent. On a complètement lâché cette affaire.

Extrait de Hypersurveillance, par Julie Scheibling et Rémi Torregrossa

Extrait de Hypersurveillance, par Julie Scheibling et Rémi Torregrossa
© Delcourt, 2026

Je voulais donc essayer de trouver un fil conducteur pour rattacher tout ça, de montrer que c’est une évolution, que ce ne sont pas des scandales isolés dans des pays différents, que tout ça est très lié. Tout cela appartient à une logique de dérive autoritaire. Et ce que les États achètent comme logiciel espion à des entreprises privées finit par dépasser les frontières. Ce n'est pas qu'un logiciel espion israélien qui est vendu à l'État d'Israël : c'est également vendu au Maroc qui espionne des journalistes français. Tout cela a des conséquences sur nous, citoyens, qui sommes complètement sous-informés sur ce sujet.

Curieusement, tu ne parles pas beaucoup des attentats qui ont remis des pièces dans la machine de la peur dans notre société pendant les vingt dernières années. Tu t’intéresses plus aux conséquences…

J. S. : Ce régime de surveillance est essentiellement la conséquence des attentats : on ne se rend plus compte qu'on accepte d'être surveillé comme si on était tous des terroristes.
Je crois tout de même parler de cette logique sécuritaire dans la BD, notamment lors de la réflexion d'Estrosi en 2015 qui disait que les attentats de Paris (la tuerie à Charlie Hebdo et le massacre du Bataclan) ne seraient jamais arrivés à Nice car la ville est équipée de caméras. Résultat : le 14 juillet 2016, un camion bélier tue 86 personnes sur la Promenade des Anglais. Les caméras n’ont pas empêché l'attentat. Mais il faut garder à l’esprit que les entreprises privées, à ce moment, sont dans des logiques mercantiles, ce qui n’a pas de rapport avec le terrorisme.

Extrait de Hypersurveillance, par Julie Scheibling et Rémi Torregrossa

Extrait de Hypersurveillance, par Julie Scheibling et Rémi Torregrossa
© Delcourt, 2026

Au cours de l’enquête, tu mets en scène une journaliste qui rencontre un ingénieur, un lanceur d’alerte, un journaliste du Canard Enchaîné et un avocat palestinien en droits humains. Pourquoi avoir opté pour ce type de narration plutôt qu’un point de vue omniscient comme il pourrait être d’usage dans un documentaire ?

J. S. : Ma réponse va répondre à une autre question d’avant : je pense qu'un des autres moteurs, que j'avais pour écrire cette BD, c'est aussi le complotisme. J'ai travaillé pour une association qui accompagnait des victimes de dérives sectaires tout en travaillant également sur les dérives sectaires d'extrême-droite et complotiste. Je trouvais intéressant qu’une journaliste en vienne elle-même à creuser la chose et, à mesure que l'enquête avance, elle se rend compte que les outils qui existent, qui sont entre les mains des services de renseignement et d'entreprises privées, sont utilisés à l'encontre des militants des droits humains, des journalistes, des avocats… Donc, potentiellement, les logiciels espions et Pegasus ont pu servir à espionner beaucoup de téléphones de journalistes.

Extrait de Hypersurveillance, par Julie Scheibling et Rémi Torregrossa

Extrait de Hypersurveillance, par Julie Scheibling et Rémi Torregrossa
© Delcourt, 2026

J'aimais bien aussi qu'il y ait dans ce récit une journaliste qui n'est pas là uniquement pour nous apprendre des choses, mais qu’elle-même se questionne sur sa profession. Qu’elle s’interroge sur le danger qu’elle encourt. Qu’elle s’interroge sur comment avoir une pseudo-hygiène numérique tout en se rendant compte, elle-même des limites de la chose : quand elle part en vacances avec son mec, elle voit bien que son assistant vocal ou le croisement des données font que son téléphone saura toujours où elle est, avec qui.

De façon générale, j'aime bien, même dans un documentaire, qu'on approche le sujet de manière un tout petit peu sensible... Je ne sais pas si “sensible” est le mot le plus juste. En tout cas, je voulais qu’au début de la BD, la question universelle, qu’on se pose tous « est-ce que nos portables nous écoutent » passe par le point de vue de ce personnage principal pour qu’on suive son interrogation (à laquelle on peut s’identifier facilement) et son cheminement sur la question.

Je préfère m’attacher à un personnage de manière générale. Et je ne voulais pas que cette question se pose dans le cadre de sa rédaction, au moment d'une conférence de presse. Je préférais que ce soit avec son mec, dans leur lit, pour en faire une question qui parle à tout le monde.

Comment as-tu rencontré les personnes interrogées lors de l’enquête ?

J. S. : C'est une BD aussi qui s'est faite en partenariat avec Amnesty International (ndlr : une organisation non gouvernementale internationale qui promeut la défense des droits humains et le respect de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, source : Wikipédia). Amnesty avait à la fois de la documentation, des rapports à me donner, mais qui sont publics et qu'on peut trouver en ligne. En même temps, je pense qu'ils m'ont aussi facilité la tâche pour avoir accès à certains contacts. Sinon… Comme tout journaliste, on cherche les contacts des gens en question, puis on leur parle du projet et ils acceptent de se confier. Ou pas.

Ton enquête sur les logiciels espions remonte jusqu’à l’affaire Kadhafi : difficile de faire mieux en termes d’actualité !

J. S. : Oui, Predator s’inscrit aussi dans le chapitre des logiciels espions et c'est vrai que ça fait partie des cases qu’on a dû actualiser (rire).

En l’occurrence, on parle du logiciel Predator qui aurait été vendu indirectement par Nexa, une entreprise française. Et il aurait indirectement servi de monnaie d'échange entre Kadhafi et Nicolas Sarkozy.

Penses-tu qu’il y a des journalistes qui oublient qu’ils sont censés jouer un rôle de quatrième pouvoir ?

J. S. : Ah bah oui ! Après, comme dans tous les métiers, il y a des bons et des mauvais journalistes. Et surtout il y a de plus en plus de faux journalistes… Je ne sais pas si c'est le plus grave, mais ça fait partie des fléaux de notre époque. Beaucoup d'animateurs se disent journalistes, alors que ce sont des métiers très différents. Ce ne sont pas les mêmes formations. Tout cela brouille beaucoup les frontières de ces métiers. Des influenceurs se prétendent journalistes. On sait plus quelle est la qualité de l'information, à laquelle on peut se raccrocher.

En réalité, je pense qu’il y a toujours eu des journalistes qui n’étaient pas là en tant que quatrième pouvoir ou qui ne se pensaient pas comme un contre-pouvoir. C’est aussi normal qu’il y ait des journalistes qui adhèrent pleinement au système. J’ai du mal avec cette tendance à vouloir essentialiser le journalisme : c’est une profession super critiquée alors que c’est une profession que j’admire beaucoup. Ceux que j’ai rencontrés étaient ceux qui s’exposaient, qui se mettaient en danger eux-mêmes. Dominique Simonnot qui se fait espionner par Pegasus, est un bon exemple décrit dans la BD. Intuitivement, j’ai envie de défendre cette profession, même si je pense qu’elle est aussi de plus en plus exercée n’importe comment par des usurpateurs du métier.

Le Blanc du Drapeau qui sort ce mois-ci : peux-tu nous en parler ?

J. S. : C’est une autofiction d’une jeune étudiante qui s’improvise prof en parallèle de son activité de théâtreuse avec sa troupe féministe. En entrant dans le lycée pour lequel elle travaille, elle rencontre un collègue à elle, prof de philo, qui lui semble un peu complotiste, avec des idées un peu réactionnaires…

Couverture de Le blanc du drapeau, par Julie Scheibling et Clara Chotil, aux éditions Albin Michel

Couverture de Le blanc du drapeau, par Julie Scheibling et Clara Chotil, aux éditions Albin Michel

Puis, de fil en aiguille, à force de l’entendre en salle des profs, ou à force d’entendre des élèves qui lui répètent des choses sur lui, elle va le suivre et infiltrer des milieux qu’il fréquente. Différentes sphères d’extrême droite… Des milieux qui semblent être indépendants les uns des autres. Mais qui, pourtant, fonctionnent en réseau. C’est une enquête dans laquelle elle se perd elle-même.

Mais avec, tout de même, quelques pages documentaires puisqu’au cours de son enquête, elle prend des notes, fait des recherches sur ces milieux-là. Ça peut-être chez les féministes identitaires, ça peut être dans une thérapie de reconversion pour homosexuel.les. Certaines pages de la BD sont sourcées à partir d'informations fiables. C’est une autofiction dans le sens où ça part d’éléments autobiographiques : je me suis servie de gens que j’ai vraiment côtoyés, parfois malgré moi, mais dans différents univers. Après, leurs interactions et l’enquête, ça c’est de la fiction, mais je me suis inspirée de choses très réelles qui existent.

Extrait de Le blanc du drapeau, par Julie Scheibling et Clara Chotil

Extrait de Le blanc du drapeau, par Julie Scheibling et Clara Chotil
© Albin Michel, 2026

Les gens rencontrés pour t’inspirer les personnages de cette BD, ce sont des gens qui sont dans ces sphères sectaires de leur plein gré, ou bien qui sont en infiltration ?

J. S. : Les deux. Je me suis beaucoup inspirée de la dérive d’un proche. Je travaillais à l’époque pour une association de victimes de dérives sectaires sur ces questions. Je voyais aussi que le cas de mon proche n’était pas un cas isolé et qu’il y a des mouvements organisés derrière tout ça. Notamment après le COVID, il y avait une dérive avec des groupes en ligne qui s'organisaient. Et après j’ai côtoyé des profs qui m’ont inspiré ce personnage de prof de philo conspirationniste et réactionnaire, qui fait passer ses idées discrètement, la porte fermée en salle de classe.

Extrait de Le blanc du drapeau, par Julie Scheibling et Clara Chotil

Extrait de Le blanc du drapeau, par Julie Scheibling et Clara Chotil
© Albin Michel, 2026

Qui est au dessin ?

J. S. : Une dessinatrice : Clara Chotil qui avait fait Opera Negra, une BD sur une chanteuse brésilienne.

Extrait de Le blanc du drapeau, par Julie Scheibling et Clara Chotil

Extrait de Le blanc du drapeau, par Julie Scheibling et Clara Chotil
© Albin Michel, 2026

Extrait de Le blanc du drapeau, par Julie Scheibling et Clara Chotil

Extrait de Le blanc du drapeau, par Julie Scheibling et Clara Chotil
© Albin Michel, 2026

Donnes-tu des directives particulières au dessinateur ?

J. S. : On se pose toujours la question de la façon dont on va travailler ensemble. Par exemple, pour Hypersurveillance, l’écriture s’est faite en amont puis y a eu le temps du dessin : deux phases qui ne se sont pas trop croisées.

Après, pour le trait, on en avait parlé avec l’éditeur, on ne voulait pas donner un style similaire à une BD d’anticipation, ou de SF ou une dystopie… On voulait quelque chose de réaliste, mais pas trop non plus. Rémi Torregrossa a un dessin très réaliste, qui peut être très précis, donc on lui a demandé « d’arrondir » à certains endroits pour rendre l’enquête plus souple et accessible. Puis il y a eu la question des couleurs. Comment faire pour que ça n’ait pas l’air trop glacial ? Au début, lorsqu’il est question de l’aspect technique avec l’ingénieur, le gris un peu froid fonctionne bien. Puis les couleurs évoluent et accompagnent la gravité du propos… notamment lors du passage sur Hébron : on est dans des couleurs rouges.

Extrait de

Extrait de Hypersurveillance, par Julie Scheibling et Rémi Torregrossa
© Delcourt, 2026

Ce cas de Hébron est d’ailleurs très intéressant, car sans être à Gaza, c’est tout de même dans un territoire occupé en Cisjordanie. Mais la principale raison pour laquelle on parle de cette ville, c’est parce que j’y ai été il y a quelques années. C’était quelque chose qui m’avait vraiment choquée. La façon dont ce territoire est découpé, organisé avec des checkpoints. Avec la possibilité pour nous, occidentaux, de pouvoir aller dans certaines rues qui sont aux mains des colons, mais qui sont interdites aux Palestiniens avec lesquels on était… Bref : je connais cette ville, je sais qu’elle m’a marquée, et pas dans le bon sens. Donc le sujet me parle. C’est fou de se dire que j’ai écrit ça avant la guerre à Gaza, avant le 7 octobre 2023.

Extrait de Hypersurveillance, par Julie Scheibling et Rémi Torregrossa

Extrait de Hypersurveillance, par Julie Scheibling et Rémi Torregrossa
© Delcourt, 2026

Petit aparté d’autocritique. Dans ton métier d’autrice et scénariste, estimes-tu avoir encore une marge d’amélioration dans le domaine ?

J. S. : Ah bah… Heureusement… J’ai 31 ans. Je suis débutante ! (rires) J’aimerais bien aller sur de la pure fiction. J’aimerais bien explorer d’autres écritures. J’aimerais continuer de raconter les sujets qui me touchent et me parlent. Là, les projets que j’ai sont des choses un peu viscérales. Ce n'est pas vraiment une amélioration qui m’importe, mais plutôt de continuer à me battre pour des choses auxquelles je crois vraiment. C’est plus un truc de conviction. L’enjeu pour moi, c’est de continuer de faire des sujets auxquels je crois profondément.

Parmi les trois BD que tu as faites, y en a une que tu préfères plus que les autres ?

J. S. : Non, je les trouve très différentes. Mais peut-être que Le blanc du drapeau est la plus intime. C’est une autofiction : un genre qui m’intéresse pas mal. J’aime bien jouer entre le réel et la fiction.

Je dis ça… et je suis en train d’en préparer une pour l’année prochaine et qui sera plus intime encore. Elle s’appelle Les Oiseaux Noirs. C’est le récit croisé de Mon Grand-Père malgré nous. Un Alsacien incorporé de force dans la Wehrmacht pendant la Seconde Guerre. Certes il était un peu victime car enrôlé de force, mais il est resté très fasciste pendant toute sa vie. Donc ses enfants n’ont jamais vraiment compris qui il était, ce qu’il avait fait, s’il avait été endoctriné, ou pas du tout… Et je croise ces interrogations là sur mon grand-père avec le premier procès aux assises de jeunes néonazis en France, il y a deux ans, et auquel j’ai assisté. En filigrane, je m’interroge aussi.

Pourquoi je suis si obsédée par l’extrême droite ? Sans doute est-ce à cause de cette histoire familiale. Mais le livre s’interroge aussi sur ce qu’était le fascisme d’hier et celui d’aujourd’hui, et quel pont il y a entre ces différents profils. Le profil de ceux qui l’ont subi en étant enrôlés de force et celui qui le réhabilitent et le remettent au goût du jour. Voilà… Cette BD sera peut-être la plus intime. Mais je crois que c’est une évolution logique de mon travail. Parfois la BD reportage, j’en ai besoin parce que j’ai envie de m’informer, mais parfois, j’ai envie de fiction.

Parmi toutes les questions bizarres que j’ai pu te poser, ai-je oublié de te poser une question à laquelle tu aurais adoré répondre ?

J. S. : Je me demande si j’aurais bien aimé que tu me titilles sur mon rapport au réalisme et mon incapacité à me détacher du réel. Je me sens prisonnière du réel tout le temps.

Alors si tu pouvais faire de la pure fiction, tu voudrais faire quoi ?

J. S. : Globalement j’aime la politique… Mais je pense que j’adorerais « politiser l’intime ». J’aimerais aller dans des histoires d’amour, des histoires d’amitié, mais où il y a du politique dedans. Comment le politique s’immisce dans nos vies, sans qu’on s’en aperçoive ? Comment ça peut mener à des ruptures amicales, amoureuses ? Comment ça déchire des familles ? Comment, après un divorce, des parents peuvent prendre des voies sociales très différentes ? Des choses qui relèvent de l’histoire intime, que j’observe et qui me fascinent.

Du coup tu reviens sur du réel ?

J. S. : Peut-être que je suis limitée dans mon imaginaire par ce besoin d'être toujours connectée à ce qui se passe dans la société. J’ai plus envie de raconter le monde plutôt que de le réinventer… Alors que pourtant, ça serait intéressant de le réinventer.

Propos recueillis par Thibaut Midavaine, le 6 janvier 2026





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