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D’un braquage à un autre : l'interview de Thierry Chavant

Le braquage d’une banque donne lieu à un délire médiatique et politique. Thierry Chavant, dessinateur, nous éclaire sur cet album décalé, survolté et hilarant, qui pointe les dérives d’une société du spectacle prête à tout, notamment à créer des boucs émissaires.

Comment est né cet album ?

Thierry Chavant : Le travail pour Pataques - la collection dirigée par l’auteur/éditeur James aux éditions Delcourt, dans laquelle paraît cet album - est une sorte d’évasion. Je travaille d’habitude sur des sujets très sérieux avec des journalistes, scientifiques, historiens, sociologues… J’aime bien ces échappées très libres que James a permises précédemment avec les albums Start-Up Yahvé et Dernière réunion avant l’apocalypse (également avec Karibou). C’est d’ailleurs lors d’une séance de dédicaces de Dernière réunion avant l’apocalypse que Karibou m’a proposé ce sujet ; il m’a juste parlé d’un hold-up déjanté et ça a fait tilt ! Extrait de Braquage et anecdotes savoureuses à raconter en soirée, par Thierry Chavant et Karibou

Extrait de Braquage et anecdotes savoureuses à raconter en soirée, par Thierry Chavant et Karibou © Delcourt, 2026

Le recours à l'humour décalé pour pointer l'absurdité de partis pris médiatiques et politiques faisait-il partie de vos motivations pour réaliser cet album ?

T. C. : Tout à fait. Les scénarios de Karibou s’inscrivent souvent dans un travail de fond qui me tient à cœur : la critique du pouvoir. Pour cet album, les gags montrent un phénomène actuel très inquiétant, qui n’annonce rien de bon : l’acquisition des grands groupes médiatiques par des milliardaires qui poussent à fond les idées d’extrême droite dans l’unique but de continuer à ne pas payer d’impôts et de s’enrichir encore plus. L’islam est le marronnier derrière lequel ils se cachent. Le phénomène n’est pas nouveau : le travail d’historiens comme Johann Chapoutot montre que c’est exactement la même chose qui s’est produite avec le nazisme. Le tour de force effectué par Karibou est d’arriver à rendre burlesque ce phénomène plus qu’inquiétant, selon le fameux adage : mieux vaut en rire ! Extrait de Braquage et anecdotes savoureuses à raconter en soirée, par Thierry Chavant et Karibou

Extrait de Braquage et anecdotes savoureuses à raconter en soirée, par Thierry Chavant et Karibou © Delcourt, 2026

Est-il particulièrement réjouissant de dessiner sérieusement des situations décalées ?

T. C. : Complètement. Les personnages sont souvent d’une stupidité inouïe, mais crédible, et les situations sont carrément kafkaïennes, mais font écho à nos vécus. Nous sommes dans un registre pince-sans-rire : moins il y a d’effets, plus la détonation burlesque fonctionne, car l’absurde n’a pas besoin qu’on en rajoute. C’est un type d’humour qui fait appel à nos intelligences, ce qui, à mon sens, est le plus efficace.

Pour cet album, votre dessin s'est-il nourrir d'éléments précis ?

T. C. : Je me suis beaucoup inspiré de séries policières américaines que regarde mon épouse. Je suis toujours partagé entre la fascination et l’agacement face aux jeux des acteurices formatées et complètement irréalistes. Ces derniers m’ont beaucoup inspiré pour l’aspect et les attitudes des personnages, notamment pour Marlène, la lieutenante de police : blonde, bustée, en costume et talons hauts, qui plaque des bandits avec des prises de jujitsu.

Pourquoi vous inspirer parfois visuellement de personnes existantes (Pascal Praud, Bruno Retailleau...) ?

T. C. : Karibou n’a pas donné d’indications précises et j’ai pris la liberté de les incarner avec des personnes réelles. Je trouve que nous vivons à une époque tellement caricaturale qu’il est inutile d’en rajouter : Pascal Praud ou Bruno Retailleau sont des caricatures. Le procédé est certes classique : Uderzo, déjà, dessinait Guy Lux pour Les Jeux du cirque. La différence avec aujourd’hui est que nos Guy Lux sont des incitateurs à la haine. Au Rwanda, la Radio-Télévision des Mille Collines a montré jusqu’où cela pouvait aller… Extrait de Braquage et anecdotes savoureuses à raconter en soirée, par Thierry Chavant et Karibou

Extrait de Braquage et anecdotes savoureuses à raconter en soirée, par Thierry Chavant et Karibou © Delcourt, 2026

Cela permet d'augmenter la vraisemblance du récit et d'aller davantage vers la satire politique ?

T. C. : C’est clair qu’il y a dans notre album une critique politique véhiculée par la caricature, mais quand on voit aux États-Unis cet énorme Hitler blond qui lâche sur ses concitoyens ses troupes qui rappellent les SS, et qu’une bonne partie de nos propres politiques rêvent de ça en France, la pire de nos satires restera toujours bien inoffensive.

Est-ce une gageure graphique de dessiner une histoire qui se déroule principalement en quelques lieux ?

T. C. : À mes yeux, c’est un atout, cela permet de se concentrer sur les personnages.

Couverture de Braquage

Couverture de Braquage et anecdotes savoureuses à raconter en soirée, par Thierry Chavant et Karibou, aux éditions Delcourt, dans la collection Pataquès

Pourquoi avoir choisi de recourir à peu de couleurs, placées en aplats ?

T. C. : Il n’est plus un mystère qu’on est très peu rémunéré par album, c’est donc avant tout une solution économique : on doit travailler vite pour rentabiliser le temps de travail. Cela dit, ça ne nuit en rien à la qualité du dessin ; c’est même devenu, au fil du temps, un style que j’apprécie beaucoup.

Propos recueillis par Boris Henry

Article publié dans ZOO Le Mag N°109 Mars-Avril 2026


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