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Dans l’atelier de Jean Solé : une vie entière à dessiner

Dans sa maison-atelier-musée, Jean Solé circule entre plusieurs espaces comme on feuillette un carnet. Ici, un espace plutôt dédié au dessin, là une pièce pour bricoler, détourner des objets ou enrichir ses collections. Pourtant, malgré cette multiplicité, tout converge vers un même centre : le dessin.

On est chez toi, dans ta maison-atelier-musée, et on voit que tu as plusieurs espaces de travail. Comment tu t’organises ?

Jean Solé :Je travaille principalement dans mon atelier, là où j’ai tout mon matériel de dessin : mes encres, mes plumes, mes papiers… C’est vraiment mon espace central. Mais à côté de ça, j’ai d’autres postes de travail pour d’autres activités. Par exemple, j’ai des endroits dédiés aux collections, au collage d’images, ou encore au bricolage. Quand je peins des objets, je ne fais pas ça dans l’atelier de dessin, mais dans une autre pièce, plus adaptée. En fait, chaque activité a son espace, même si tout reste très lié.

Une des pièces de la maison dans laquelle Jean Solé dessine.

Une des pièces de la maison dans laquelle Jean Solé dessine. © Christophe Vilain

Et puis il y a un avantage énorme : je travaille chez moi. J’ai cinq minutes à peine entre mon lit et mon atelier et les autres pièces. Je n’ai pas de transports, pas de bouchons, pas de contraintes extérieures. Même si je traîne un peu, ça ne change rien. C’est un confort incroyable. Mais au-delà du confort, c’est surtout une nécessité pour moi.

La carte de France de Jean Solé

La carte de France de Jean Solé © Christophe Vilain

Je n’aurais jamais pu travailler dans un atelier collectif. J’ai toujours été très solitaire dans le dessin. Petit déjà, je me planquais dans ma chambre pour dessiner, loin du regard des autres. Et ça n’a pas changé : aujourd’hui encore, si quelqu’un regarde par-dessus mon épaule pendant que je travaille, ça me bloque complètement. Je peux tout arrêter. J’ai besoin d’être seul, vraiment seul, dans mon bocal.

Tu t’imposes un rythme de travail ?

J. S. :Je ne fonctionne pas avec un emploi du temps classique. Je suis incapable de rester sans rien faire. Je suis toujours en train de m’occuper, de dessiner, de classer, de bricoler. Je suis assez hyperactif, même si ça ne se voit pas forcément au premier abord.

Jean Solé classe dans des carnets des documents depuis des années. Portrait de Frank Zappa

Jean Solé classe dans des carnets des documents depuis des années. Portrait de Frank Zappa © Christophe Vilain

Mais intérieurement, ça bouillonne tout le temps. Cinq minutes sans rien faire, et je m’ennuie. Je ne regarde pas la télévision, par exemple. Je préfère toujours faire quelque chose, même si c’est secondaire. Le dessin reste central, évidemment, mais il y a toujours une activité en parallèle.

Tu n’as pas d’horaires précis ?

J. S. : Non, pas vraiment. J’ai longtemps été un oiseau de nuit. C’était même mon rythme naturel. Je travaillais très peu le matin, ce n’est pas du tout mon moment. En revanche, le soir et la nuit, je pouvais travailler très tard, parfois jusqu’à deux heures du matin, surtout quand j’étais plus jeune.

La nuit a quelque chose de très particulier : tout est calme, il n’y a plus de téléphone, plus de sollicitations. La maison dort. On a l’impression que le monde extérieur ne peut pas venir vous déranger. C’est un moment très propice à la concentration. Aujourd’hui, avec l’âge, j’ai moins d’endurance. Je suis un peu moins nocturne, je travaille un peu moins qu’avant, je vais moins en festival… Mais l’essentiel est toujours là : l’envie de dessiner, intacte.

Tu dis souvent que ta vie est un conte de fées…

J. S. : Oui, je le dis souvent, et ce n’est pas une formule. C’est vraiment ce que je ressens. Depuis la maternelle, toute ma vie, je n’ai fait que dessiner. À part une parenthèse très pénible avec le service militaire, j’ai toujours vécu de ça. Je n’ai jamais travaillé dans un bureau, je n’ai jamais été à l’usine. Et pourtant, je viens d’un milieu très modeste, d’immigrés espagnols. Rien ne me prédestinait à ça.

Jean Solé collectionne les étiquettes de fromages anciennes

Jean Solé collectionne les étiquettes de fromages anciennes © Christophe Vilain

Le moment décisif, ça a été quand René Goscinny m’a appelé en 1970. J’avais 22 ans. J’avais simplement déposé un dossier au magazine Pilote, un peu tremblant, sans trop y croire. Et le lendemain, il me rappelle pour me dire que je fais partie de l’équipe. Je suis tombé de ma chaise. Et là, je me retrouve entouré de gens comme Gotlib, Philippe Druillet, Jean Giraud, Albert Uderzo, Reiser… C’était incroyable.

Robinet géant sculpté par Jean Solé

Robinet géant sculpté par Jean Solé © Christophe Vilain

À partir de là, tout s’enchaîne. Le travail arrive, les rencontres aussi. Je peux gagner ma vie, élever mes enfants, acheter une maison. Et en plus, il y a une reconnaissance, des gens qui aiment ce que je fais. C’est énorme. Et puis il y a toutes ces rencontres avec des gens d’autres milieux : le cinéma, la musique… À cette époque, tout était très lié. La bande dessinée faisait partie d’un mouvement plus large, celui de la culture pop. Et moi, j’ai grandi là-dedans.

La musique est très présente dans ton travail ?

J. S. : Oui, c’est essentiel. Je travaille presque toujours en musique, ou avec la radio. Le silence complet, ce n’est pas vraiment mon truc. Et je ne suis pas le seul : à l’époque, des gens comme Gotlib ou Druillet travaillaient aussi en musique. C’était très lié à ce qu’on vivait dans les années 70, où la musique explosait complètement.

Il y avait des artistes comme Jimi Hendrix, qui étaient très importants pour nous. Mais à la base de tout, il y a les Beatles. C’est vraiment le point de départ. Moi, je suis plutôt rock, génération oblige. Mais en réalité, j’écoute de tout : du jazz, du classique… Je peux très bien travailler avec Mozart. Je suis assez éclectique, et même assez pointu dans certains domaines, parce que ça me passionne.

Tu es aussi un grand collectionneur…

J. S. : Oui, ça remonte à très loin. Déjà enfant, je collectionnais des buvards, des images, et même des choses complètement absurdes comme des cartouches d’encre vides. J’avais des tiroirs remplis de ça. C’est resté. Aujourd’hui encore, je garde presque tout. J’aime accumuler, mais surtout j’aime classer, répertorier. C’est très important pour moi. Quand un objet me plaît, si j’en ai un, puis un deuxième, très vite j’ai envie d’avoir toute la série. Il y a une logique presque obsessionnelle là-dedans.

Les collection d'objets de Jean Solé

Les collection d'objets de Jean Solé © Christophe Vilain

Où trouves-tu ces objets ?

J. S. : Principalement en brocante et en vide-grenier. Je ne fais pas du tout Internet. J’aime le fait de chercher, de tomber sur des choses par hasard. Et puis je ramasse souvent des objets que les gens ne regardent même pas. Des choses sans valeur apparente, mais qui m’intéressent visuellement ou émotionnellement.

Collection de code-barres

Collection de code-barres © Christophe Vilain

Ces objets nourrissent ton travail ?

J. S. : Ça peut arriver, oui. Mais je fonctionne beaucoup à la mémoire visuelle. J’ai accumulé énormément d’images dans ma tête. Et puis il y a mes carnets. J’en ai fait toute ma vie. J’en ai des dizaines et des dizaines. Je dessine mes amis, ma famille, des gens dans la rue… des scènes du quotidien. Ce ne sont pas des choses destinées à être publiées. Ce sont des journaux intimes. Toute ma vie est dedans. C’est une manière de garder une trace, mais aussi de continuer à observer.

Une des pièces de la maison de Jean Solé

Une des pièces de la maison de Jean Solé © Christophe Vilain

Tu aimes raconter des histoires ?

J. S. : Oui, et ça vient en grande partie d’un professeur de français que j’ai eu, M. Blondel. C’est lui qui a convaincu mes parents de m’orienter vers une école artistique. Sinon, j’étais destiné à devenir fraiseur-tourneur. Je n’étais pas bon à l’école, je n’avais que le certificat d’études. Mais j’aimais écrire des histoires, les rédactions. Ce professeur m’a aussi ouvert à beaucoup de choses : le cinéma, le théâtre… Il nous avait conseillé d’aller voir West Side Story. Je l’ai vu sept fois. À l’époque, il y avait le cinéma permanent, on pouvait rester et revoir le film.

Tu n’étais pas un élève très sage…

J. S. : Non, pas du tout. J’étais un cancre, mais un cancre joyeux. Mon but, c’était de faire rire la classe. Je faisais des bêtises en permanence, je transformais la classe en scène de spectacle. Le professeur se retournait, tout le monde riait, et moi je me faisais virer. Mais je garde un très bon souvenir de l’école. C’était un terrain de jeu, un espace de liberté.

Le grenier de Jean Solé

Le grenier de Jean Solé © Christophe Vilain

Et le sport ?

J. S. : Je n’ai jamais aimé ça. Mon père m’avait inscrit au football, il m’avait acheté tout l’équipement… J’y suis allé une fois. Ensuite, je faisais semblant d’y aller. J’allais me salir au bord de la Marne pour faire croire que j’avais joué. Ça n’a pas duré très longtemps !

Chez toi, tout semble très organisé malgré l’accumulation…

J. S. : Oui, c’est organisé. J’aime classer, archiver, répertorier. Je suis en train de le faire avec "ma vie, mon œuvre". Je garde presque tout, mais ce n’est pas un chaos. Il y a une logique, une hiérarchie, même si elle n’est pas forcément liée à la valeur des objets.

Au fond, qu’est-ce qui te définit le mieux ?

J. S. : Dessiner, tout simplement. C’est naturel chez moi, comme manger ou boire. Et quand je ne dessine pas, je classe, je découpe, je colle, je remplis mes carnets… Je suis toujours dans cette dynamique. C’est toute ma vie. Je viens de loin, et c’est ça qui est bien.

Article publié dans ZOO Le Mag N°110 Mai-Juin 2026


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