Le Cabaret Vert, c’est aussi de superbes expositions à Charleville-Mézières. Cette année, du lourd à la Maison des Ailleurs (où vécut Arthur Rimbaud) : l’expo Voleur de feu fait dialoguer les splendides dessins de Damien Cuvillier avec les objets du quotidien du poète. Rappelons que Cuvillier est l’auteur de Voleur de feu, série en cours sur la vie de Rimbaud, et de Les cahiers de Douai, inspiré de ses poèmes. Rencontre avec l’artiste.
Après avoir travaillé pendant des années sur la vie et l'œuvre de Rimbaud, ça fait quel effet d'être exposé dans la maison où il a écrit une grande partie de son œuvre ?
Damien Cuvillier : La maison, je l'ai évidemment côtoyée dans un premier temps pour aller faire des repérages. Et c'est vrai que c'est assez saisissant. Je pense qu'il n'y a pas beaucoup d'auteurs à qui ça arrive de pouvoir aller dans les décors de leur travail, de leur album ! Donc, il y avait quelque chose d'assez chouette, déjà en amont des pages, d'aller faire mes repères. J'ai fait énormément de croquis dans cette maison. J'ai passé des journées à dessiner les poignées de porte, les détails de la rambarde de l'escalier, essayer de prendre les mensurations, d'imaginer à quoi pouvait ressembler la vie de cette famille dans cette maison. Le contact avec la Maison Rimbaud et le musée s'est fait avec d'autant plus de facilité, grâce à l'entremise de Laurent Quesada (NDLR : responsable du festival BD du Cabaret Vert).

Une pièce de la Maison des Ailleurs ou vécut Arthur Rimbaud, lieu de l'exposition Voleur de Feu avec les travaux de Damien Cuvillier © Laurent Quesada
Je crois que l'exposition est venue dans les tuyaux après la sortie du premier bouquin, vu que ce sont des programmations assez longues. Ce qui est bien aussi, c'est qu'on a eu le temps de travailler cette exposition très en amont. Et le résultat est incroyable. C'est une maison qui est vide, qui sert principalement pour des expos temporaires, à côté du musée. Elle invite à la déambulation, qui s’y prête vraiment : on peut passer d’une pièce à une autre. Il y a un côté très agréable.
C'est pour cela qu'on a conçu l'exposition avec le passage d'une étape à une autre de la création, du scénario aux recherches, aux storyboards, jusqu'aux pages définitives et à la couleur. Même si j'ai été en relation avec les équipes du musée pour la conception de l'exposition, lorsque je l'ai découverte, c'était assez bouleversant de voir mes pages mises dans cet écrin, en résonance avec la maison. Je trouvais cela sublime. Je ne suis pas objectif, mais...
Mais ce n’est pas le but, il faut chercher une subjectivité !
D. C. : J'ai trouvé cela très beau et il y avait une dimension particulière dans le fait de plonger le dessin dans ce lieu qui a été habité, qui est assez chargé. Il y a une dimension très particulière, très enrichissante, qui donne une autre mesure aux pages.

Storyboard de Damien Cuvillier pour Première Soirée (in Les cahiers de Douai) © Damien Cuvillier
Tu as participé à la sélection des travaux de recherche, des dessins, des planches exposées : ça s'est passé comment avec la commissaire d'expo ?
D. C. : C'est Laetitia Gilles. Il faut saluer le travail de l'équipe du musée, mais c'est elle qui a véritablement pris en charge ce travail-là. Le parti pris de l'exposition était de mettre en relation mon travail avec des archives. J'avais envie qu'il y ait un écho avec l'univers graphique qu’a pu côtoyer Rimbaud au 19e. Enfant, on sait qu'il a lu des journaux tels que La revue des familles. De grands journaux dans lesquels il y avait du Jules Verne, du Gustave Aimard et compagnie, et qui étaient illustrés par des gravures, avec du Gustave Doré. De dire dans quel bain graphique il est… C'est pour cela qu'il y a aussi des cartes ; il y a évidemment des tableaux de cette époque.
C'était le parti pris sur lequel Laetitia Gilles a pris la main, en allant chercher des choses. C'est pour cela que ce qui me touche d'autant plus, c'est que certains de mes dessins sont mis en relation, côte à côte, avec du Gustave Doré, par exemple !
Ah oui, sympa !
D. C. : Voilà, ça flatte. Blague à part, on ne vient pas de nulle part quand on dessine, donc, oui, cette filiation est évidemment intéressante, en tout cas avec le travail qui s'est fait par le passé. C'est parce que pour concevoir ces albums-là, je suis allé piocher dans toute l'iconographie du 19e : les photos, les illustrations, les peintures, etc., pour nourrir l'aspect graphique, ne serait-ce que d'un point de vue documentaire.
Et pour cette partie-là, Laetitia Gilles est allée chercher des documents. Elle avait en tête certains documents, certaines peintures qu'elle m'a suggérés, et il y avait évidemment l'idée de mettre des manuscrits originaux d'Arthur Rimbaud, qui sont aussi dans l'exposition. Sur la conception elle-même, sur la scénographie, c'est elle et son équipe qui l'ont conçue. Je trouve qu'il y a de belles trouvailles de mise en scène, qui accompagnent l'œil et le voyage du visiteur dans la maison. Ça, c’est vraiment leur partie.

Le regard d'Arthur Rimbaud par Damien Cuvillier, exposition Voleur de feu à la Maison des Ailleurs (Charleville Mézières) © Laurent Quesada à la Maison des Ailleurs
Donc, comme Rimbaud, tu as toi aussi des carnets dans lesquels tu dessines « au fil du crayon ». Lui, il avait ses carnets pour ses poèmes. Est-ce que finalement, on peut dire que c'est un processus de création similaire ?
D. C. : Oui, en tout cas, j'ai besoin d'avoir ce procédé d'écriture et de création, d'avoir du laboratoire. Les carnets, c'est vraiment ça : des lieux dans lesquels j'explore plein de choses, plein de pistes de dessin ; c'est-à-dire du dessin d'observation, du dessin où je recopie d'autres dessins, où je fais des recherches d'après-photos, etc. Et que je mets à part du travail de bande dessinée. Et de ce qu'on peut comprendre du processus de création de Rimbaud, effectivement, lui avait aussi ses cahiers dans lesquels il explorait différentes pistes. Pour certains poèmes, on connaît différentes variations.
Par exemple, dans le dernier bouquin qui est sorti qui est Les cahiers de Douai illustré, c'est comme ça que j'ai voulu procéder : vu qu'il n'y a pas de fil rouge évident entre chaque poème, par rapport au seul livre qu'a voulu faire publier Rimbaud de son vivant qui est Une saison en enfer, dans lequel il y a véritablement une dramaturgie. Et là, ce sont des poèmes assez épars dans Les cahiers de Douai, et je me suis dit : Voilà, on va essayer de procéder de la même manière, chaque poème aura sa propre connotation graphique, son style. C'est pour cela qu'on retrouve des dessins au pastel, certains en noir et blanc, dans un style un peu de gravure, certains à la gouache, avec des techniques que moi-même j'utilise peu ou rarement, des dessins à l'huile, etc.
Il y a de tout, il y a des pages de bande dessinée, il y a des illustrations, pour que finalement ça réponde bien à ce côté foisonnant de ces fameux cahiers de Douai qui sont vraiment les premiers champs d'exploration de la poésie d'Arthur Rimbaud.

Storyboard pour Ophélie (in Les cahiers de Douai) par Damien Cuvillier © Damien Cuvillier
Pour la mise en couleur tu parlais de différentes techniques graphiques. Pour Les cahiers de Douai et dans Voleur de feu, la mise en couleur était ton outil habituel, l'aquarelle, ta marque de fabrique depuis Les souliers rouges. Je me suis posé la question : qu'est-ce qui est le plus proche de la poésie de Rimbaud ? Est-ce que c'est justement ce travail à l'aquarelle, avant d'avoir un exercice de style dans Les Cahiers de Douai, ou autre chose ?
D. C. : Au début, quand j'ai commencé à faire ces premières pages de Voleur de feu, je l'imaginais comme un album plutôt sépia, dans des tons justement dans l'image qu'on pourrait se faire du 19ème, monochrome et avec parfois des touches de couleur qui viendraient ponctuer. Et rapidement, j'ai vu ce parti pris un peu comme une impasse : ce n'est pas ce que je voulais raconter parce que justement, il y avait un côté un peu grossier, un peu appuyé : le côté sombre, puis d'un seul coup la lumière qui apparaît, alors que non, c'est une comédie éclatante, colorée, donc il faut y aller !
Quand tu as décidé de faire Les Cahiers de Douai, c'était pour prolonger la magie de cet univers de Rimbaud ? Comment est-ce arrivé ?
D. C. : Pour le coup, c'est plutôt Futuropolis et Sébastien Gnaedig qui m'avaient proposé cela. Je l'avais un peu en tête, mais plutôt à la fin, quand j'aurais terminé toute la série. Et me dire : "ah, j'aimerais bien m'attaquer à des illustrations de poèmes", sachant que dans Voleur de feu, il y a parfois certaines séquences qui sont ponctuées par des extraits. Je ne mets jamais de poème entier dans la série, mais il y a parfois des bribes qui viennent ponctuer certains moments. L'idée était de donner éventuellement envie au lecteur d'aller découvrir Rimbaud, ou le redécouvrir.
Alors que là, c'est quelque chose dont j'avais envie. Et puis, vu l'exposition à venir, c'est une proposition qui s'est faite avec Futuropolis bien en amont, justement parce que je savais que j'aurais le temps de concevoir cela et de réaliser ces illustrations, de les concevoir de manière différente. Je ne suis pas le premier ni le dernier qui illustre Rimbaud. Je voulais me débarrasser un peu du poids de cette institution rimbaldienne et composer ces dessins avec le plus de légèreté possible. Cela a pu s’étaler sur le temps et à temps pour l'exposition.
Et puis, il y a une certaine logique dans la mesure où, surtout dans le deuxième volume, Voleur de Feu est consacré à cette époque durant laquelle Rimbaud fait ses premières fugues, et à sa relation avec son professeur Georges Izambard. Il va se retrouver plusieurs fois à Douai et rencontre Paul Demeny, la personne à qui on doit de connaître ses poèmes, car Rimbaud lui a demandé explicitement de les brûler, de les faire disparaître. Ce que Paul Demeny n'a pas fait.
Heureusement.
D. C. : C’est pour ça qu’on connait ces poèmes. Finalement, c'est logique que ce livre vienne à ce moment-là. C'est une sorte de livre à part, un hors-série de la série !

Rough de Damien Cuvillier pour l'affiche de l'expo Voleur de Feu à la Maison des Ailleurs © Damien Cuvillier
J'avais lu qu’accoucher des couvertures des deux tomes des Souliers rouges avait été assez douloureux. Comment s'est faite la création de l'affiche de l'expo ?
D. C. : Pour le coup, plutôt bien ! L'exercice un peu redoutable pour moi, c'est de concevoir les couvertures des albums. Ça, c'est une tannée à chaque fois, c’est terrible. Autant, je prends beaucoup de plaisir à faire des illustrations, des affiches de festivals, des choses comme cela, c'est vraiment un régal. Autant, je redoute le moment de concevoir la couverture de mes albums ! J'ai l'impression d'être à sec à chaque fois et de n'avoir aucune idée, qu'elles sont mauvaises. Je transpire beaucoup là-dessus.
Sur l'exposition, cela a été. J'en ai fait pas mal. Et j'en ai fait certaines en étant sur place. C'est assez marrant parce qu'il y avait plein d'angles pour cette affiche-là. Et là aussi, le fait d'avoir du temps en amont, avec les équipes du musée et de la ville, nous a permis de faire pas mal d'allers-retours. J'ai bien aimé le moment où j'envoyais plusieurs propositions. Et puis, finalement, il y avait ce Rimbaud assis sur la rambarde de sa maison, qui regarde le Moulin (qui est maintenant le musée Rimbaud) et celle-ci s'est imposée ; même s'il y avait des pistes plus oniriques. J'aime bien composer avec des contraintes d'ordre technique : que ça soit lisible, que ça parle, etc.

Autre rough de Damien Cuvillier pour l'affiche de l'expo Voleur de Feu à la Maison des Ailleurs © Damien Cuvillier
Je ne suis pas figé là-dessus et j'aime pouvoir en discuter. Je sais qu'il y a certains auteurs ou autrices qui redoutent ce moment, de dire « Ah lala, il y a 5000 personnes qui vont donner leur avis ». Mais je ne pense pas que, typiquement, pour ce genre de travail, on soit forcément les plus pertinents. En tout cas, moi, j'aime être force de proposition, donner le plus de pistes possibles et qu'après, ce soit un travail collectif, aussi.
Il va y avoir aussi une sorte d'happening avec un musicien et une comédienne. Tu aimes ce genre d'exercice de création en direct ?
D. C. : Alors ça c'est tout nouveau et j'avoue que c'est un nouvel aspect sur lequel je me suis un peu poussé aux fesses, mais qui me plaît beaucoup parce que c'est très inconfortable ! Et moi qui n'aime rien tant que passer mes journées à ma table à dessin, dans le petit confort de mon atelier avec mes petits outils, mes crayons, mon papier, etc. Là, d'avoir une caméra au-dessus de moi qui me filme... C'est vraiment une pièce où se mêlent le dessin, le jeu et la musique.
Il y a vraiment un travail à trois. Ce n'est pas un concert illustré. Il y a des parties théâtralisées, il y a même tout un jeu avec la comédienne qui danse et qui apparaît devant l'écran. Et moi, je joue avec son ombre, aussi, et c'est quelque chose de très écrit. Donc, ce n’est pas du dessin improvisé, c'est du dessin assez cadré, même s'il y a des moments où je pars dans des moments un peu plus lâchés, plus improvisés. Ça reste tout de même très écrit. Je travaille à la plume et à l'encre, ce qui redouble la pression. Évidemment, je ne suis pas quelqu'un de la scène ; quand, d'un seul coup, il y a du monde dans la salle, ça se sent. Mais j'aime beaucoup cela, je le découvre un peu, mais ça me plaît beaucoup.

Version Noir et Blanc de l'affiche de l'exposition Voleur de Feu © Damien Cuvillier
Quelle impression aimerais-tu laisser aux visiteurs en sortant de l'expo ?
D. C. : Comme impression ? Je ne sais pas. En tout cas, évidemment, peut-être s'ils ne connaissent pas Rimbaud, de découvrir cette poésie, et pour certains, de la redécouvrir. Et peut-être, au-delà de cela, d'aller piocher, de jouer le jeu… En tout cas, je sais que la poésie, qu'il s'agisse de Rimbaud ou de la poésie en général, joue sur un aspect très sensoriel et me convoque des images ; et peut-être donner à voir, vu qu’on plonge dans un univers très graphique dans cette exposition, inviter les gens àvoir ce que leur évoque graphiquement cette poésie.
Il y a aussi le côté didactique de comment on crée une bande dessinée, d'après ce que tu me racontais...
D. C. : Oui, c'est aussi une partie de l'exposition. Effectivement, il y a plusieurs strates, dans cette exposition. Effectivement, je l’ai peu abordé. Mais il y a aussi un aspect très technique. Et c'est bien parce qu’au début, je ne voulais pas que ça prenne le dessus. Ça faisait partie des choses dont l'équipe du musée avait envie. Et moi, c'est quelque chose qui me plaît bien en tant que visiteur de l'exposition. Mais je ne voulais pas que ça prenne le pas sur l'ensemble, dans la mesure où on s'adresse à un public très large. Il y a beaucoup de gens qui viennent à ce musée et qui ne connaissent pas du tout la bande dessinée. Et de ne pas non plus rester dans quelque chose de l'ordre du confidentiel ou du clin d'œil. Il y a évidemment cet aspect-là.
Il y a mes carnets de recherche où on voit les différentes étapes de création du scénario, il y a le synopsis, des annotations, on voit les allers-retours qui ont été faits sur le scénario, puis sur le storyboard, et les étapes de création même d'une page, avec les premiers croquis, les premières ébauches, la mise à l'encre, entre guillemets. Je n'encre pas, c’est du crayon que je pousse un peu, que je réhausse parfois avec de l'encre. Et la mise en couleurs. Je ne dis pas que cette partie-là est anecdotique mais en tout cas, elle est en creux à chaque fois, elle est là mais ce n’est pas ce qui rythme en premier le fil de l’exposition.

Autre rough de Damien Cuvillier pour l'affiche de l'expo Voleur de Feu à la Maison des Ailleurs © Damien Cuvillier
Il y a combien de pièces exposées venant de toi ?
D. C. : Il y a des planches originales et des reproductions de pages, des agrandissements, etc. Évidemment, il y a des carnets. Question piège, parce que j'en ai donné beaucoup. Il y en a beaucoup d’exposées, oui. Et des pages de l'album, mais aussi beaucoup de croquis, des étapes de travail, des calques...
Le mot de la fin ?
D. C. : L'exposition a déjà commencé (NDLR : le 3 juillet 2026). Le samedi 22 août, j’en ferai une visite, pendant le Cabaret Vert !
C'est la deuxième exposition de Bande Dessinée dans La maison des Ailleurs. Ils avaient déjà exposé la BD de Jean Dytar et Laurent-Frédéric Bollée. Et je suis très content de continuer ce travail. Je trouve que le lieu se prête vraiment bien à de l'exposition de pages de BD. Parce que c'est vraiment une maison d'habitation, et chaque pièce est un peu comme une case de BD. Je trouve que c'est assez marrant, j'y vois une vraie résonance.
Finalement, on passe d'un récit à un autre. Il y a une sorte d'évidence, je trouve qu'on a beaucoup parlé de ça avec Laurent, au sujet de ce lieu fait pour exposer de la bande dessinée. Je ne sais pas si c'était la volonté première de la ville, mais ça s'y prête bien.
Exposition à la Maison des Ailleurs (Charleville Mézières) du 3 juillet 2026 au 4 janvier 2027, en partenariat avec les éditions Futuropolis : https://www.musear.fr/expositions-actuellement-79-voleur-de-feu.html

Affiche par Damien Cuvillier de l'exposition Voleur de Feu à la Maison des Ailleurs
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