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Pierre Taranzano : « La bande dessinée a toujours été mon objectif final »

À l’occasion de la sortie de L’Ailleurs, œuvre aussi personnelle qu’onirique, nous avons rencontré Pierre Taranzano. Dessinateur reconnu de la collection La Sagesse des Mythes, il revient sur son parcours, ses influences et les thématiques spirituelles qui traversent son œuvre.

Vous avez travaillé dans l'illustration, le storyboard ou encore le décor de spectacle avant de vous consacrer à la bande dessinée. Comment en êtes-vous venu à ce médium ?

Pierre Taranzano : La bande dessinée a toujours été mon objectif final. J’ai aimé travailler dans le dessin animé ou le spectacle, mais ce qui me passionnait vraiment, c’était de raconter mes propres histoires, mettre en scène des personnages et construire des univers. Depuis l’enfance, la BD est restée au centre de mes envies.

Quels auteurs ont marqué vos premières lectures ?

P. T. : Je garde un souvenir très fort d’Alix, de Tintin ou encore de Blake et Mortimer. Cette école franco-belge plutôt réaliste a beaucoup compté. Alix a notamment nourri ma passion pour l’Antiquité, une passion qui m’accompagne encore aujourd’hui dans mon travail sur les mythes antiques.

Votre dessin semble également influencé par le comics américain.

P. T. : Oui, même si cette découverte est arrivée plus tard. J’ai eu accès à une importante collection de comics appartenant à mon cousin et cela a été un déclic. J’ai particulièrement été marqué par Frank Miller sur Daredevil. Il y avait chez lui quelque chose de différent dans la narration. J’ai aussi beaucoup admiré Richard Corben ou Mike Mignola.

Vous êtes connu comme dessinateur, mais vous scénarisez également. Vous considérez-vous comme un auteur complet ?

P. T. : Absolument. J’aime raconter des histoires autant que les dessiner. Très jeune déjà, lorsque ma mère me demandait si je me sentais davantage scénariste ou dessinateur, je répondais scénariste. Le dessin est évidemment essentiel, mais créer les personnages et les situations fait partie intégrante de mon plaisir d’auteur.

Votre première série, Les Portes de Shambhala, explorait déjà l'ésotérisme et la spiritualité. Était-ce le point de départ de L'Ailleurs ?

P. T. : Ces thèmes me suivent depuis toujours. J’ai toujours été attiré par les questions liées à la quête de soi et aux dimensions cachées de la réalité. En réalité, le premier chapitre de L’Ailleurs existait déjà sous forme de storyboard il y a plus de trente ans. C’est un très vieux projet que j’ai longtemps conservé dans mes tiroirs avant de le reprendre.

Comment ce projet est-il revenu sur le devant de la scène ?

P. T. : Je ressortais régulièrement ces pages anciennes. À chaque fois, elles continuaient à me parler. Quand j’ai eu un peu de temps libre entre deux projets, j’ai décidé de me lancer. J’avais aussi envie de m’éloigner de la documentation historique pour travailler de manière plus intuitive, plus libre et plus proche de l’imaginaire.

En parallèle, vous avez largement contribué à La Sagesse des Mythes. Comment abordiez-vous des albums comme Gilgamesh ou L'Iliade ?

P. T. : Ces sujets m’ont été proposés, mais ils correspondaient parfaitement à mes centres d’intérêt. Pour L’Iliade, ce qui m’a passionné, c’est la possibilité d’explorer la civilisation mycénienne. J’ai effectué énormément de recherches, principalement sur Internet mais aussi dans des ouvrages spécialisés. Les reconstitutions historiques réalisées par des passionnés ont été une source documentaire très précieuse pour restituer costumes, armes et détails de la vie quotidienne.

Vous avez également travaillé sur l'adaptation des Thanatonautes de Bernard Werber.

P. T. : Le projet m’a été proposé par l’éditeur et il rejoignait lui aussi des thèmes qui m’intéressent beaucoup : l’au-delà, la conscience et l’exploration d’autres réalités. Nous avons travaillé en étroite relation avec Bernard Werber, qui suivait l’avancée du projet et répondait à nos questions lorsque certaines interprétations nécessitaient des précisions.

L'Ailleurs possède une forte dimension onirique et surréaliste. Quelles ont été vos influences ?

P. T. : J’ai pratiqué la peinture surréaliste. Giorgio de Chirico, Salvador Dalí, Yves Tanguy et d’autres artistes du mouvement m’ont beaucoup inspiré. Ce qui m’intéresse avant tout dans le surréalisme, c’est l’exploration du subconscient. L’idée de laisser émerger spontanément des images ou des récits, sans les contrôler totalement, rejoint en partie le fonctionnement des rêves.

Les thèmes de la quête intérieure et des états de conscience semblent très présents dans l'album.

P. T. : Oui, même si l’origine de ces thèmes n’est pas uniquement littéraire. Bien sûr, j’ai lu Jung, Carlos Castaneda et de nombreux auteurs liés à la psychologie ou à la spiritualité. Mais ce qui nourrit le plus L’Ailleurs, ce sont des expériences vécues, des rêves, des intuitions et des états de conscience personnels. J’essaie de les retranscrire sous une forme symbolique et poétique.

Certaines séquences restent volontairement ouvertes à l'interprétation.

P. T. : C’était une volonté. Je ne voulais pas construire une œuvre à clés où chaque élément aurait une seule signification. Mon objectif était plutôt de créer des images susceptibles de provoquer une émotion ou une résonance chez le lecteur. Chacun peut y trouver sa propre lecture. Le fait que certaines choses demeurent mystérieuses ne me gêne pas ; au contraire, cela fait partie du projet.

Les philosophies orientales ont-elles nourri votre réflexion ?

P. T. : Oui, beaucoup. Le taoïsme et le bouddhisme m’ont profondément intéressé. J’ai également pratiqué le tai-chi et effectué un long voyage en Inde. Ces traditions évoquent des états de conscience, une forme d’éveil et de détachement qui me parlent beaucoup. Mais on retrouve finalement des préoccupations similaires dans d’autres cultures, y compris occidentales.

Le second tome de L'Ailleurs est-il déjà en préparation ?

P. T. : Les grandes lignes sont là, mais je travaille de manière assez organique. J’avance chapitre après chapitre en me laissant une part d’improvisation. Comme je ne peux pas me consacrer à ce projet à plein temps, il faudra encore quelques années avant qu’il voie le jour.

Existe-t-il une oeuvre que vous rêveriez d'adapter ?

P. T. : J’aimerais beaucoup travailler sur Les Mille et Une Nuits. C’est un univers graphique fascinant, évocateur et mystérieux. Au-delà des récits les plus connus, on y trouve des histoires complexes, parfois étonnamment modernes et très adultes. Ce serait un formidable terrain de jeu pour la bande dessinée.

Pour conclure, quel conseil donneriez-vous au jeune Pierre Taranzano ?

P. T. : Je ne suis pas certain d’avoir des conseils à lui donner. Aujourd’hui encore, je m’inspire de certaines choses que je faisais à cette époque. J’ai gagné en expérience et en discipline, mais il y avait alors une spontanéité et une liberté précieuses. Finalement, c’est plutôt un dialogue entre le Pierre d’hier et celui d’aujourd’hui.

Couverture de L'Ailleurs de Pierre Taranzano

Couverture de L'Ailleurs de Pierre Taranzano

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