Version intégrale de la rencontre avec Gaëlle Geniller. Avec son graphisme d’une grande élégance, elle est une autrice à l’univers singulier. Dans Bienvenue à l’hôtel inhabituel, elle nous fait découvrir un hôtel qui semble vivant. Un seul client. Deux grooms qui se plient en quatre pour lui faire plaisir. Où cela va-t-il nous mener ? Echange à bâtons rompus.
Un cabaret dans Le jardin, Paris, un manoir dans Minuit passé, maintenant un hôtel… Vous aimez les lieux clos ?
Gaëlle Geniller : Un petit peu, oui. J'aime beaucoup les lieux comme ça, où il y a beaucoup de passages qui foisonnent même de petits détails, des lieux un peu clos, comme vous dites. Je trouve qu’ils se prêtent à beaucoup d'histoires. Et j'ai l'impression que chez moi, les hôtels, ce sont des lieux que j'ai toujours vraiment aimés. Je me suis dit que je devrais un jour raconter une histoire là-dessus. Et du coup, j'ai décidé de le faire.
Cet hôtel est vraiment inhabituel et ne doit pas être facile à trouver ! Un véritable hôtel vous a inspiré ou c'est vraiment le fruit de votre imagination ?
G. G. : Il y a deux hôtels en particulier qui m'ont fait un déclic. Le premier est un endroit assez étrange. C'est même l'endroit où est née l'idée de l'histoire. C'était un petit hôtel de village. J'étais là-bas pour un déplacement professionnel. Je suis désolée pour la gérante de l'hôtel, mais la décoration n’était de pas très bon goût. Les chambres étaient classées par couleur, ce qui m'a aussi donné l'idée plus tard dans le livre. C'était une atmosphère vraiment bizarre. A ce moment-là, j'étais en train de faire le scénario de Minuit passé. Et pour m'inspirer, je lisais beaucoup de livres qui traitaient de maisons hantées. Mais il était hors de question que je lise ce type de livres dans un hôtel vraiment pas rassurant ! J'ai donc décidé de poser mon livre et j'ai pris mon portable, j'ai ouvert l'application Notes et j'ai noté un petit texte qui est aujourd'hui le prologue de l'hôtel. Dans le carnet graphique à la fin du livre, je montre le texte que j'ai écrit à ce moment-là. Donc, il y a cet hôtel-là.
Et plus tard, j'ai eu la chance de visiter de nuit le plus grand hôtel de France qui fait très carton-pâte, qui fait très faux, qui fait très décor. Comme c'est un hôtel qui est situé aux abords de Disneyland Paris, la décoration est vraiment faite pour les touristes. L'hôtel était immense ! Il était labyrinthique et il n'était pas très rassurant parce qu'il n'y avait absolument personne ! C'était la nuit. Mais les employés m’ont dit que même de jour, il n'y avait pas beaucoup de monde dans certaines ailes de l'hôtel. Donc ça donnait vraiment un hôtel fantôme, quelque chose qui persistait à vivre comme ça, alors qu'il n'y avait personne. Et ça m'a vraiment fascinée.
J'ai un peu combiné ces deux idées-là, ces deux atmosphères pour essayer de faire quelque chose qui ressemblait à ce que je voulais.

Extrait de la page 4 de Bienvenue à l'hôtel inhabituel, par Gaëlle Geniller © Éditions Delcourt, 2026 - Gaëlle Geniller
Un fantastique s’immisçant dans le quotidien, par le biais de l’Art
La dose de fantastique qui s'invite dans le quotidien, qui bouscule, vous en avez besoin ?
G. G. : Je pense que peut-être que tout le monde en a potentiellement besoin. J'ai grandi avec les contes : des fées, des histoires de trolls dans les forêts, des lutins... Et cela m'a profondément marquée. J'arriverais à faire un récit réaliste, c'est sûr, mais je ne sais pas si je m'amuserais. Ce que j'aime bien dans les récits comme ça, c'est faire passer l'étrange pour du normal et ce qui est normal devient étrange. Les grooms dans l'hôtel ont cet élan de dire « Mais comment ça !? Je n’ai jamais entendu parler de pâtes au beurre ! », alors que c'est très normal. J'aime bien retourner ces situations-là. Ça me rassure !
Autre aspect du récit : les objets d'art, statues, tableaux, les vases décorés qui deviennent vivants. Est-ce une métaphore, un signe que l'art est vivant ? Ou étiez-vous fan du film Une nuit au musée, que vous avez réinterprété à votre manière ?
G. G. : C'est intéressant, c'est vrai que vous venez de me faire réaliser qu'il y a un petit peu des résidus de Une nuit au musée. C'est un film que j'aime beaucoup, que j'ai vu il y a très longtemps. La métaphore de l'art, je n'y ai pas non plus vraiment pensé. Là où j'ai peut-être consciemment fait un rapprochement, c'est avec La Belle et la Bête. C'est un Disney que j'adore revoir. Les objets qui prennent vie, qui parlent. Dans le Disney, ce sont vraiment des objets très personnifiés. Ils ont quand même encore leur forme d'objet. Là, je n'avais pas envie de pousser le dessin jusque-là.
Mais c'est vrai que plus il y a de détails, d'objets, de rideaux, de tissus, mieux je me sens ! Je me sens bien mieux avec beaucoup d'objets autour de moi. Je pense que c'est aussi dû au fait que j'adore les brocantes, les vide-greniers. J'adore fouiller ! Je ne suis pas du tout dans le minimalisme, mais vraiment dans le maximalisme. Chez moi, ça ressemble un peu à un cabinet de curiosités. Je crois que je fais ça malgré moi : j'aime juste beaucoup dessiner des objets d'art, des objets de brocanteur, des antiquités ! J'adore ça.

Extrait de la page 8 de Bienvenue à l'hôtel inhabituel, par Gaëlle Geniller © Éditions Delcourt, 2026 - Gaëlle Geniller
La nostalgie de ce qu’on n’a pas vécu
Les personnages sont soit tournés vers la nostalgie soit vers l'avenir. C'est une vraie thématique dans le livre. Et vous, vous avez fait votre choix ?
G. G. : Je ne suis malheureusement pas vraiment dans le présent. Je fonctionne comme mes personnages, avec la nostalgie, avec le désir d'essayer de m'ancrer dans l'instant présent sans parfois toujours y arriver. Malgré moi, les histoires que je fais sont axées là-dessus. Beaucoup de mes dessins sont inspirés directement de souvenirs d'enfance ou d'impressions, d'émotions que je n'ai jamais vécues et qui pourtant me rendent nostalgique. C'est un phénomène qui n'a pas vraiment de nom en français, mais qui a un nom en anglais : l'anémoïa. C'est le fait d'être nostalgique de choses qu'on n'a jamais vécues. Et je crois que je fais partie de ces gens-là : quand j'entends un son ou quand je sens une odeur particulière, j'ai l'impression d'avoir un souvenir que je n'ai jamais eu. Et donc je me sens nostalgique. C'est un gros moteur d'inspiration dans ce que je fais. Et malgré moi, mes personnages transpirent ça.
Vous avez vécu dans une vie antérieure…
G. G. : Oui peut-être. Peut-être que c'est ça. Franchement, ça me rassurerait de penser ça parce que sinon, je ne sais pas d'où ça vient !
La recherche du temps perdu par André était déjà une thématique que vous aviez développée dans Minuit passé, donc c'est quand même une constante…
G. G. : C'est vrai que des personnages qui font la paix avec ceux qu'ils ont été avant, c'est peut-être quelque chose d'assez récurrent. Mais de toute façon, j'ai l'impression que Bienvenue à l'hôtel inhabituel est un mélange entre Le Jardin, Paris et Minuit passé. C'est comme si j'avais fait une sorte de cocktail et que j'avais mélangé les deux. Il y a un peu les mêmes problématiques, pas toujours traitées de la même façon, qui reviennent. Et j'avais le souhait de réunir les personnages des deux albums dans l'hôtel, pour lancer quelque chose de nouveau.

Extrait de la page 14 de Bienvenue à l'hôtel inhabituel, par Gaëlle Geniller © Éditions Delcourt, 2026 - Gaëlle Geniller
Mes personnages, ces acteurs réemployables
Justement, voici une super transition, c'était ma question après : vous réutilisez vos personnages d'une BD à l'autre, comme des acteurs ? Est-ce que c'est l'influence de Tezuka qui considérait que c'était comme pour le cinéma, où un acteur passe d'un rôle à l'autre ? Il avait des personnages qui lui plaisaient graphiquement, et il les réutilisait dans d'autres histoires, d'autres univers, d'autres époques.
G. G. : Ça fait vraiment sens. Oui, parce qu'effectivement, il y a des personnages de Princesse Saphir, par exemple, que l’on voit aussi un peu dans Astro Boy. Vous m'apprenez quelque chose et je trouve ça génial. Vraiment, je n'aurais absolument pas la prétention de me comparer à Tezuka. Par contre, c'est vrai que là où il avait raison, c'est que ce serait dommage qu'un personnage ne puisse revenir que dans les films. Alors que, pour l'artiste qui les dessine, il faut leur inventer des dialogues, une voix, il faut leur mettre des costumes. Et je trouve ça assez dommage qu'on délaisse des personnages après un récit et qu'on en prenne d'autres.
Je suis très attachée aux personnages que je dessine. Donc j'ai envie de continuer de les utiliser pour les lancer dans d'autres histoires, parce que j'ai l'impression que je sais bien travailler avec eux. Je les connais, donc je sais comment ils fonctionnent. Ça change les dynamiques en fonction de ce que je vais raconter. Je change les décors et à ma grande surprise, je vois que leur comportement change aussi ! C'est comme si j'avais un mini théâtre intérieur et que j'avais à peine mon mot à dire ! Et c'est très agréable d'agir comme ça. Donc, effectivement, les personnages vont revenir.

Extrait de la page 53 de Bienvenue à l'hôtel inhabituel, par Gaëlle Geniller © Éditions Delcourt, 2026 - Gaëlle Geniller
Masculin-Féminin
Fleur me semblait plus féminin que masculin comme personnage, mais la sculpture l'appelle « mon garçon », à un moment. Vous vous amusez à brouiller les pistes, à jouer sur l'ambiguïté ?
G. G. : Si on reste sur la lignée que les personnages sont des acteurs, Fleur est incarnée par Rose, qui était dans Le Jardin, Paris. L'histoire de ce livre-là, c'est un garçon qui a grandi dans les années folles dans un cabaret qui a été dirigé par sa mère. C'est un garçon très androgyne et toute sa vie il a vu des danseuses qu'on appelle « les fleurs » danser sur scène. Et lui, il veut faire pareil, mais tout en sublimant le corps masculin de la même façon que les femmes ont de sublimer le leur. Comme j'ai « découvert » Rose dans Le jardin, Paris et qu'il est très androgyne, j'ai décidé de le garder très androgyne aussi dans Bienvenue à l’hôtel inhabituel.
La relation de Fleur avec Guerly, avec sa part d’ambiguïté, m’a fait penser à la série Le vagabond des limbes de Christian Godard et Julio Ribera, une saga de science-fiction avec Axle Munshine, un homme, et Musky, adolescent asexué venant de la planète des Eternautes. Dans un épisode, Musky choisit d'être une fille et change physiquement pour pouvoir vivre son amour avec Axle.
G. G. : Oh ! Vous m'apprenez quelque chose ! Mais c'est fascinant comme histoire !
Et ça m'a fait penser un petit peu à ça, comme si Fleur n'avait pas encore choisi d'être un garçon ou d'être une fille. Le surnom qu'Axle donne à Musky est Petit Clown.
G. G. : Je l’ai devant les yeux. C'est très joli. Effectivement, son chara-design fait vraiment un petit Pierrot de l'espace. Ah, j'adore, j'aime beaucoup. Oui, au niveau du genre, j'aime bien flouter un petit peu, sans trop que ce soit vraiment le sujet, parce que ce n'est pas du tout le sujet du livre. Mais j'aime bien ça, c'est tout. Je ne me suis pas vraiment posé la question. C'est venu naturellement.

Extrait de la page 33 de Bienvenue à l'hôtel inhabituel, par Gaëlle Geniller © Éditions Delcourt, 2026 - Gaëlle Geniller
Composition et couleurs
Très bien. Dans votre mise en scène, il y a un jeu utile dans la composition des cases, sans qu'il y ait de surenchère. Avez-vous des influences à ce sujet ? La BD ? Le cinéma d’animation, pour lequel vous avez travaillé ?
G. G. : J'ai fait des études d'animation, mais je n'y ai pas travaillé longtemps. Je trouve que c'est beaucoup plus simple de passer de l'animation à la BD que l'inverse, parce qu'effectivement, il y a toute la notion du mouvement, du scénario. Pour ce qui est des mises en page, je trouve que c'est intéressant quand le texte sert à la composition, mais parfois, j'aime bien que ce soit l'inverse, quand c'est la composition qui sert au texte. C'est pour ça que j'aime bien m'amuser, mélanger illustration avec une BD qui viendrait directement de l'animation, faire un mix média. J’aime bien ne pas me limiter.
Je trouve ça très intéressant de se dire que la BD telle qu'on la connaissait il y a 20 ou 50 ans a énormément évolué. On a même inventé un nouveau terme, roman graphique, pour qualifier tout ce qui n'était pas des « classiques franco-belges ». Et c’est intéressant parce que c'est à partir de ce moment-là que les gens ont capté qu'il était possible de jouer avec des cases, avec les couleurs, avec les codes, briser le quatrième mur, mélanger texte et images.
Pour les inspirations, je ne saurais pas trop d'où elles viennent. J'ai une banque d'inspiration en fonction de ce que je veux raconter. J'aime beaucoup la mode. Je me suis amusée sur les uniformes des grooms. J'aime travailler en musique aussi. Mes inspirations ne viennent pas forcément tout le temps du dessin. Elles viennent aussi d’une multitude de choses : de films, de la photo, d'architectures...
Je ne sais pas ce qui m'a vraiment inspirée pour faire l'hôtel. Il est encore trop tôt pour le dire. Je pense que j'arriverai à savoir ce qui m'a vraiment inspirée quelques mois après la parution du livre, parce que pour l'instant, c'est encore trop frais dans ma tête pour me dire « Ah, donc c'est ça, ça doit être ça ».
Vos couleurs sont très belles. Est-ce que vos années d'animation ou des cours d'animation ont apporté quelque chose à ce sujet-là ?
G. G. : L'animation n'a pas grand-chose à faire là-dedans. Je crois que la couleur est venue par rapport à l'élaboration de Le Jardin, Paris, où je devais faire des couleurs très théâtrales. Quand il y avait une grande case, il fallait que j'apprenne avec la couleur à mettre le point d'attention quelque part. Et j'ai beaucoup aimé. J'aime beaucoup faire des couleurs théâtrales, qui correspondent à la scène. Si la scène est triste, je vais faire des couleurs un peu plus froides. Si la scène n'est pas très joyeuse, je vais faire des couleurs un peu plus sombres. J'aime bien accompagner le texte et les personnages dans les couleurs.
Ce n’est pas toujours facile parce que j'ai fait certaines choses qui, de mon point de vue, peuvent frôler le mauvais goût ou le too much. Mais j'aime beaucoup m'amuser avec les couleurs. J'ai l'impression, quand je mets les couleurs, que la scène n'est pas du tout pareille. C'est comme si on faisait un décor de cinéma et que, au moment où on installe les couleurs, ça y est, on va décider : « OK, donc dans cette salle-là, le soleil se lève, donc c'est cette scène qu'il faut jouer. Là, c'est plutôt une scène de nuit, donc c'est plutôt comme ça qu'il va falloir le faire. » Ça, j'aime beaucoup. C'est un peu un truc de technicien, j'ai l'impression.
Vous utilisez de beaux rouges un peu sombres.
G. G. : S'il y a beaucoup de rouge, c'est parce que quand je ferme les yeux, je ne sais pas pourquoi mais j'imagine du rouge pour l'hôtel. Je pense que c'est peut-être la tenue de groom ou même ce genre de tapis et les rideaux qu'il y a dans les lobbies.
Vous écrivez dans le livre : « Beaucoup de petites choses bien faites peuvent être faites en trois minutes. » Cette phrase n'arrive pas par hasard. Est-ce un des éléments de votre philosophie de la vie ?
G. G. : Cette phrase vous a marqué ? C'est super intéressant. Effectivement, c'est une philosophie que j'essaie d'avoir tout le temps. Ça vient peut-être directement de la façon dont nous ont élevé nos parents. Enfin, « élevés » je ne dirais pas qu'ils nous ont élevés ainsi (quand je dis « on », ce sont mes frères et sœurs et moi). Ils nous ont fait passer quand même beaucoup de petits messages, et celui-là en fait partie. C'est assez significatif de se dire que parfois, on n'a pas vraiment l'énergie de faire de grandes choses, mais accomplir plein de petites choses bien faites, accumulées, font de grandes choses. Et, oui, j'essaie de réfléchir un peu comme ça. Au lieu de penser grand, pensons d'abord petit pour faire un chemin tout petit. Une petite marche, ça fera de grands escaliers. C'est un peu comme ça que j'imagine la manière dont il faut se diriger.
Merci Gaëlle !

Extrait de la page 49 de Bienvenue à l'hôtel inhabituel, par Gaëlle Geniller © Éditions Delcourt, 2026 - Gaëlle Geniller
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