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Le témoignage de la mangaka Lost Memory sur les mutilations des enfants intersexes

Ce mercredi 21 octobre 2026, Numéro Invalide T.4 paraît aux éditions Akata. Ce manga de création français est l’œuvre de Lost Memory (Coralie Smeers), autrice et militante belge intersexe. Son manga Numéro Invalide revient sur son douloureux parcours médical marqué par des violences institutionnelles. Rencontre.

Ce lundi 26 octobre inaugure la Quinzaine de la visibilité intersexe 2026. Jusqu’au 8 novembre, des expositions, ateliers, projections et rencontres sensibiliseront aux réalités vécues par les personnes intersexes, un sujet encore largement méconnu du grand public. Pourtant, les personnes intersexuées représentent 1,7% de la population, soit autant que de personnes rousses ou aux yeux verts.

Numéro invalide

Ce mercredi 21 octobre 2026, Numéro Invalide T.4 paraît aux éditions Akata. Ce manga de création français est l’œuvre de Lost Memory (Coralie Smeers), autrice et militante belge intersexe © Akata, 2025

L’intersexuation désigne, selon Amnesty International, les personnes dont les caractéristiques sexuelles (organes génitaux, niveaux d'hormones, chromosomes sexuels…) ne correspondent pas aux « normes typiques masculines ou féminines ». Ces variations par rapport aux identités de genre binaires peuvent se manifester à divers degrés sur le plan physionomique. Il existe une quarantaine de variations intersexes.

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L’intersexuation désigne, selon Amnesty International, les personnes dont les caractéristiques sexuelles (organes génitaux, niveaux d'hormones, chromosomes sexuels…) ne correspondent pas aux « normes typiques masculines ou féminines » © Akata, 2025

Coralie Smeers (aka Lost Memory) est diagnostiquée à 15 ans d’un syndrome de Rokitansky-Küster-Hauser, une forme d'intersexuation se définissant par une absence totale ou partielle de vagin et d'utérus. « A cette époque, en 2009, j’étais allée consulter des médecins parce que je n’avais toujours pas mes règles », explique la mangaka. Le corps médical propose alors de lui créer une cavité vaginale. Lost Memory ne souhaite pas suivre de lourds traitements hormonaux ni utiliser de « bougie de Hégar », un instrument en acier inoxydable, cylindrique et rigide, employé par les médecins afin de dilater et approfondir le vagin. Sur les conseils de son médecin, la jeune fille accepte de subir une lourde opération chirurgicale : une vaginoplastie par segment colique, soit la création d'une cavité vaginale à partir d'un morceau de côlon prélevé. Le début d’une longue descente aux enfers.

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Les personnes intersexuées représentent 1,7% de la population © Akata, 2025

« Toute ma vie, on a vu mon intersexuation comme une maladie à soigner, alors que cela n’avait pas d’impact sur ma santé, déclare la mangaka. Toutes les chirurgies, les mutilations, imposées aux enfants intersexes, sont faites dans un but esthétique. Il n’y a qu’une variation intersexe où il est important d'intervenir médicalement pour la santé de l'enfant. A mes 15 ans, on attendait de moi que je puisse un jour avoir une sexualité pénétrative, sans se poser de question sur mon orientation sexuelle. Sans, non plus, imaginer une sexualité autre que ‘’les filles doivent être pénétrables par des pénis et les garçons doivent pouvoir pénétrer des vagins’’. On ne peut pas se construire puisqu'on est directement mis dans la case hétérosexuelle. On pourrait comparer cela à des thérapies de conversion. »

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« Toute ma vie, on a vu mon intersexuation comme une maladie à soigner, alors que cela n’avait pas d’impact sur ma santé, déclare la mangaka. Toutes les chirurgies, les mutilations, imposées aux enfants intersexes, sont faites dans un but esthétique » © Akata, 2025

Lost Memory dénonce un système social et binaire qui préfère adapter les corps aux normes plutôt que les normes aux corps. Pour elle, des enfants se voient imposer des injonctions institutionnelles et sociétales dès le plus jeune âge : « J’ai eu une vaginoplastie à 16 ans. Mais, des enfants de 5 ans subissent cette opération. Quel est l'intérêt de préparer la sexualité d'un enfant si petit ? »

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Lost Memory dénonce un système social et binaire qui préfère adapter les corps aux normes plutôt que les normes aux corps © Akata, 2025

Une vaginoplastie par segment colique nécessite une convalescence de 6 à 8 semaines, avec une période de cicatrisation complète et d'adaptation des tissus de 6 à 12 mois. Le suivi post-opératoire, qui s’accompagne de l’utilisation de bougie de Hégar, est lourd. Pour Lost Memory, cette chirurgie « a de gros impacts sur les enfants, leur scolarité, leur sexualité, leur développement… Ces enfants sont plus susceptibles d'être victimes de violences sexuelles parce que toute leur enfance on leur a dit : ‘’Tu vas te déshabiller devant des colloques entiers d’étudiants’’. On les touche, les regarde, les épie. Ils n’ont plus la capacité de dire : ‘’C’est mon corps, il est à moi.’’ »

L’opération de Coralie Smeers ne se passe pas comme prévu. La jeune fille souffre énormément et d’importantes complications s’enchaînent. Elle est réopérée suite à une fistule recto anale. Ses séjours à l’hôpital se succèdent, sa douleur ne diminue pas… Et l’institution médicale la rejette progressivement. « La parole des patients n'est pas prise en compte, affirme Lost Memory. Il y a un déni de la souffrance, une infantilisation du patient qui n'a pas de mot à dire sur son traitement. Le milieu médical est traversé par les mêmes biais nauséabonds que la société : racisme, grossophobie, validisme, sexisme… Dans mon cas, ma souffrance a été considérée comme psychiatrique parce que j’étais une femme. On me disait que mes douleurs étaient psychosomatiques… J’ai fait plusieurs hospitalisations en pédopsychiatrie où j’ai découvert la violence de certains personnels envers les enfants : insultes, privations de nourriture, menaces… Je veux que les victimes de violences médicales sachent que ce n’est pas de leur faute. Bien que le corps médical soit impressionnant, la souffrance ne doit pas être culpabilisante ni minimisée. Quand on a mal, on n’exagère jamais. »

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L’opération de Coralie Smeers ne se passe pas comme prévu. La jeune fille souffre énormément et d’importantes complications s’enchaînent © Akata, 2025

Les troubles psychosomatiques désignent les douleurs physiques causées ou aggravées par des facteurs psychiques et émotionnels. Dans le cas de Lost Memory, les suites de son opération ont entraîné la perte de l’usage de ses jambes. La jeune femme se déplace depuis en fauteuil roulant. « Si j’avais eu toutes les informations à ma disposition en 2009, je n’aurais jamais fait cette opération, soupire la mangaka. Je reproche au système de santé de ne pas respecter le consentement libre et éclairé. Avant tout soin, il faudrait être au courant de ses droits en tant que patient. Et donc, connaître tous les effets secondaires mais aussi la possibilité, ou non, d’une abstention thérapeutique. C’est-à-dire de faire ou ne pas faire une chirurgie non nécessaire. »

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L'ONU dénonce de façon récurrente la pratique d'interventions médicales inutiles, irréversibles et non consensuelles sur des enfants intersexes, pratiquées avant que les intéressés ne puissent donner un consentement libre et éclairé © Akata, 2025

Après la perte de l’usage de ses jambes, Lost Memory porte plainte contre l’hôpital universitaire des enfants Reine Fabiola (Huderf) où son opération a eu lieu. Celui-ci est condamné en première instance en 2018 car la vaginoplastie n’était pas motivée par une urgence vitale et aucune analyse ni suivi psychologiques n'ont été proposés à Coralie Smeers. Le 7 février 2023, la cour d'appel de Bruxelles a confirmé la décision du tribunal de première instance. Aujourd'hui, Lost Memory souffre toujours de stress post-traumatique et milite pour que d’autres ne vivent pas le même parcours médical.

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Dans le cas de Lost Memory, les suites de son opération ont entraîné la perte de l’usage de ses jambes © Akata, 2025

Avec Numéro invalide, la mangaka a « pris la décision de partager [son] histoire afin que le grand public sache qu’aujourd’hui encore, des enfants et des adolescents sont victimes de tortures et de mutilations dans certains hôpitaux ». Elle a fait le choix d’un manga autobiographique pour toucher un large public, avec un produit culturel abordable écrit dans le sens de lecture européen.

« Tout ce qui est raconté dans Numéro invalide est véridique. Je n'extrapole pas (je dirais même que, de temps en temps, j'adoucis un peu les faits). Je mets un point d’honneur à faire figurer mes rapports médicaux pour qu'on ne puisse pas remettre en question la véracité de ce que je raconte. J'ai commencé à écrire cette série en 2014, suite au conseil d'une art-thérapeute, parce que j'avais du mal à mettre des mots sur ma colère. A l’époque, il n'y avait pas encore eu de décision de justice. C’était un moyen de faire entendre ma voix… »

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L'hôpital est condamné en première instance en 2018 car la vaginoplastie n’était pas motivée par une urgence vitale et aucune analyse ni suivi psychologiques n'ont été proposés à Coralie Smeers © Akata, 2025

D'abord paru en ligne, sur la plateforme Manga Draft (où il dépasse le million de vues), Numéro invalide a rejoint le catalogue des éditions Akata en 2022. La série est prévu en 5 tomes. « Je suis un peu naïve : j'ai envie que le monde soit meilleur, sourit Coralie Smeers. Je veux apporter une petite pierre à l'édifice pour faire changer les choses. Dans le militantisme intersexe, on n’a peu de moyen et on est peu soutenus parce que ce sont les institutions qui nous font du mal. Ma vaginoplastie était une opération expérimentale en Belgique lorsque j’avais 15 ans. Je sais que mon cas a permis à la médecine d’en refaire sur d’autres enfants. Je culpabilisais énormément. Je me disais : ‘’Mon corps a servi à faire du mal à d'autres.’’ Je ne peux pas empêcher les médecins de faire ce qu'ils font. Ma seule arme est la sensibilisation. Je veux protéger les enfants d’aujourd’hui. Si au moins une famille lit mon manga et décide de réfléchir à l’opération de leur enfant, j’aurais tout gagné… »

L'ONU dénonce de façon récurrente la pratique d'interventions médicales inutiles, irréversibles et non consensuelles sur des enfants intersexes, pratiquées avant que les intéressés ne puissent donner un consentement libre et éclairé. Le Haut-Commissariat aux droits de l'homme souligne que la grande majorité des États membres de l’Union européenne ne disposent pas encore de lois explicites interdisant ces pratiques ou protégeant l'intégrité corporelle des enfants intersexes.


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