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Marc Jailloux, Alix et la passion de l’Histoire (1ère partie)

Marc Jailloux a repris les rênes du dessin d’Alix il y a une douzaine d’années et s’est immédiatement imposé comme un dessinateur dans l’esprit de Jacques Martin à sa meilleure époque. Nous avons rencontré à deux reprises (d’où cette interview en deux parties) un homme passionné qui nous retrace sa carrière et son travail sur Alix, album après album. On découvre un incroyable travail de recherche en amont du dessin, voire en amont des scénarios qu’il oriente volontiers vers des sujets qui l’intéressent.

Avant de commencer dans la BD avec Gilles Chaillet, vous avez travaillé dans le milieu de l’animation ?

Marc Jailloux : Oui, j'ai fait le tronc commun des Gobelins section animation, j’ai travaillé un an dans l’animation. J’ai aussi fait une année de spécialisation en storyboard. Et le paradoxe, c'est qu’à la fin de cette formation en storyboard, j'ai été embauché par l’industrie du jeu vidéo pour refaire de l'animation ! J'ai travaillé un an dans l'animation traditionnelle. C’était un moment où il n’y avait plus tellement de travail dans l'animation en France. On préparait les pochettes d'animation, comme on disait, des lay-out, etc. C'était fait en Asie essentiellement.

Ça a changé !

M.J. : C'était une autre époque, on faisait des préparations comme ça. On m'avait dit : il faut faire plutôt du storyboard et du lay-out. Donc j'ai fait cette formation et ensuite, vu que le jeu vidéo, qui était en pleine expansion, cherchait des animateurs, je me suis retrouvé animateur de personnages 2D-3D, j'ai fait de la motion capture. J'ai vécu à Shanghai pendant un an, où j'ai créé les studios d'animation d’Ubisoft Shangai…

Et la BD ?

M.J. : La BD, j'ai publié deux albums, mais c’était anecdotique. J'avais rencontré Éric Liberge qui avait eu le prix Goscinny à Angoulême pour Monsieur Mardi-Gras Descendres et qui cherchait des auteurs. Il se trouve que j'étais vraiment dans cette veine fantastique, 19ème, un peu décadente. Cela lui a plu et j'ai signé chez Pointe Noire Le château de Monsieur Sangsuc. Puis, beaucoup plus tard, toujours en parallèle d’Ubisoft j’ai fait l'album Necrolympia avec Stéphane Beauverger, qui avait eu le prix des Utopiales avec son roman Le Déchronologue chez La Volte. Donc on avait fait pareil, quelque chose aussi de très 19ème. Et j'ai continué.

Je suis passé par les petites maisons d'édition. Je connais les difficultés. Je sais ce que c'est, d'arriver à imposer une nouveauté. Et il se trouve que, par malchance, les deux maisons d’édition ont déposé le bilan. J'espère que ce n’est pas à cause de moi ! (Rires) On se rend compte que c'est beaucoup d'énergie. Donc là, faisant ça à côté, j'ai un petit peu levé le pied, je me suis concentré sur mon activité professionnelle. Il y avait beaucoup de talents dans cette entreprise. Je me suis familiarisé avec les outils informatiques, avec la 3D, Photoshop. Il y avait beaucoup de talents, comme dans l'animation. Ça m'a appris beaucoup de choses.

Extrait de Sangsuc, premier album de Marc Jailloux édité par Pointe Noire

Extrait de Sangsuc, premier album de Marc Jailloux édité par Pointe Noire © Pointe Noire

De Gilles Chaillet à Jacques Martin

Vous n’aviez pas encore rencontré Gilles Chaillet…

M.J. : Suite à ça, au bout d'un moment, le virus de la BD continuant à me travailler, j'ai proposé mes services à Gilles Chaillet qui cherchait un repreneur pour Vasco. Malheureusement, je n'étais pas assez rigoureux, je pense. Enfin, j'ai fait un test un peu rapidement, plus à l'enthousiasme qu'autre chose. Mais malgré tout, on est resté en contact avec Gilles. On a bien accroché. J'ai continué à développer des projets personnels. Et assez rapidement, il m'a appelé et m'a dit : « Ecoute, j'ai des problèmes à la main. Je cherche un encreur pour m'assister. »

Donc, je l’ai assisté à l'encrage sur ce qu'il appelait un sprint final, qui était quand même une bonne partie de l'album de La dernière prophétie, tome 4, pour me préparer au diptyque Vinci qu’il faisait avec Didier Convard chez Glénat. Donc, j'ai appris rapidement avec lui. J'étais le premier dessinateur avec lequel il travaillait. À la fin, son trait était effacé, c'est à dire qu’il donnait une planche crayonnée, je l'encrais et ensuite, on effaçait son crayonné. Pour lui ça devait être extrêmement compliqué. Lui-même avait été sûrement un des meilleurs assistants de Jacques Martin, qui l’avait formé, avec qui il avait travaillé sur Lefranc.

En même temps, il était aussi expert sur la Rome antique. J'avais des cours sur Rome à chaque fois que j'y allais. Et il a fait La Rome des Césars, il connaissait Rome comme sa poche. Il m'avait écrit une visite guidée de Rome. C'était quelqu'un d'érudit, qui avait travaillé sur Lefranc. On s’est très bien entendu, ça a très bien fonctionné, mais ça a été beaucoup de travail.

Gilles Chaillet était très chaleureux, très sympa. J'ai eu la chance de le croiser plusieurs fois.

M.J. : Très érudit, très exigeant aussi. C’était une chance d’avoir rencontré quelqu’un comme ça. C'était un enchaînement.

Et Orion ?

M.J. : Suite à Vinci, Gilles a eu des problèmes de santé. Et moi, j’ai fait un voyage en Grèce où j'ai visité un sanctuaire qui s'appelle le Nécromantéion. C'est l'oracle des morts dans l’Epire. Et j'ai trouvé que c'était un endroit assez insolite, assez intéressant. Ça m'a donné envie de faire une bande dessinée là-dessus. Je me suis dit : « Tiens, il faudrait que je crée un héros de la Grèce antique. » Et comme j'étais en formation avec Gilles, comme j'étais déjà dans le style, je me suis dit : « Tiens, mais il y a ce personnage Orion chez Casterman qui est en berne depuis dix ans. Sa femme meurt dans un des albums, dans Le Styx. Est-ce que ça pourrait créer un lien ? Ça pourrait être intéressant. » Et j'ai proposé au Comité Martin de reprendre graphiquement Orion. Ils m'ont dit : « Très bien, maintenant, il nous faudrait un scénariste. » J'ai répondu : « Bah, moi ! » Et je me suis lancé dans le scénario.

J'ai beaucoup travaillé et je me suis beaucoup documenté. J'ai eu la chance d'aller à Athènes en repérage. J'ai effectué mon travail le plus sérieusement possible, en prenant mon temps. Je suis allé visiter l'Agora, j'ai été à Corfou. Tout a été visité, tout a été repéré. J’ai acquis une forte documentation sur la Grèce. Jacques Martin a validé le synopsis. Il a vu des planches à l'agrandisseur, puisqu'il avait des problèmes de vue. Donc on a fait ça tout doucement. On a monté ce projet et quand il est sorti, il y a eu un véritable succès critique autour de cet album.

Premier album de Marc Jailloux dans l'univers de Jacques Martin : le tome 4 d'Orion

Premier album de Marc Jailloux dans l'univers de Jacques Martin : le tome 4 d'Orion © Casterman

La reprise d’Alix que Jacques Martin n’a pas pu voir

M.J. : Et c’est ce qui a donné envie à Casterman de me confier la série Alix. L’album d'Orion est sorti en 2011. Jacques Martin n'a pas pu le voir puisqu'il est mort en 2010. Ni Gilles Chaillet, qui est mort en 2011. Ils sont morts coup sur coup. Il y avait cette idée de passation, aussi, qui m'est apparue assez évidente. J'ai quand même bénéficié de l'enseignement de ces gens-là, je les ai côtoyés. Donc, à un moment donné, je me suis lancé à temps plein dans la bande dessinée puisque, jusque-là, je faisais ça en parallèle d’Ubisoft.

Vous avez arrêté Ubisoft dès que vous avez repris Alix ?

M.J. : C'était au deuxième tome que j’ai dessiné, Britannia. Mon premier tome, La dernière conquête, je l'ai fait en parallèle d’Ubisoft. Quand on m'a proposé Alix, c’était sur un scénario de Géraldine Ranouil qui était très bon. C'était un album sur les traces du tombeau d’Alexandre le Grand. Alix était tellement important pour l'éditeur que j’ai préféré ne pas m'occuper du scénario. J'ai déjà essayé humblement de faire quelque chose graphiquement qui soit cohérent et dans l'esprit de la série. Avec une coloriste, qui est une amie, qui s'appelle Corinne Billon, on a pas mal travaillé. Mais ça a plu, il y a eu un deuxième album derrière, puis un troisième etc.

Première apparition d'Alix et Enak sous la plume de Marc Jailloux, dans La dernière conquête

Première apparition d'Alix et Enak sous la plume de Marc Jailloux, dans La dernière conquête © Casterman

C'est à dire que j'ai eu la chance d'avoir un premier scénario qui se passait sur les traces d’Alexandre le Grand. Dans le deuxième, je voulais envoyer Alix sur Britannia. Même quand je ne fais pas le scénario, j'essaie quand même d'être assez moteur.

Donc, sur Britannia, c’est vous qui avez orienté sur la thématique.

M.J. : J’avais commencé à travailler dessus et Mathieu Breda m’avait aidé à finaliser. Je crois que je suis co-scénariste sur Britannia. Pour Par-delà le Styx, c’est pareil. C'était quelque chose de nouveau sur les batailles entre Pompée et César, avec les éléphants.

Ensuite, Le serment du gladiateur, c'est pareil : c'est une thématique que je voulais développer et je trouvais que dans Alix, si on voyait parfois des gladiateurs, c'était vraiment sur quelques pages seulement. Et j'avais envie de réactualiser la gladiature avec les nouvelles données archéologiques et tout ce qu'on savait. Donc on enlevait l'idée du pollice verso (ndlr : pouce tourné vers le bas) du tableau de Gérôme. On savait que c’étaient des athlètes de haut niveau, qui avaient des régimes spécifiques. On a vu à Pompéi la caserne des gladiateurs : ils ont trouvé que les gladiateurs avaient bénéficié des meilleurs médecins, des meilleurs chirurgiens. Ce n’étaient pas des gens qu’on tuait comme ça. C'était un peu nos footballeurs d'aujourd'hui, des stars.

Alix et Tullia à Pompéi, dans Le serment du Gladiateur

Marc Jailloux représente Alix et Tullia à Pompéi, dans Le serment du Gladiateur © Casterman

Parlez-nous des Helvètes…

M.J. : Les Helvètes, c'est une idée de Bruno Martin d'après un scénario de Jacques Martin. On a eu de la chance, pareil : les spécificités de cet album c'est qu'on a pu aller en Suisse faire du repérage, ce qui m'a extrêmement nourri. Déjà, c'était émouvant parce que c'était un peu le pays d'adoption de Jacques Martin. Il aimait beaucoup cet endroit et c'est vrai qu'il y a un patrimoine historique très important. J'étais en compagnie de Christophe Gourmand, un archéologue Suisse qui a fait Les voyages d'Alix - L’Helvétie.

Avec les enfants de Martin et l'éditeur, on a pu faire des repérages. J'ai fait énormément de photos, ce qui m'a permis de singulariser par rapport à Britannia, d'avoir des séquences avec des végétations spécifiques, très variées.

Les Romains face aux Helvètes dans l'album d

Les Romains face aux Helvètes dans l'album d"Alix Les Helvètes, dessinés par Marc Jailloux © Casterman

Roger Seiter, de Lefranc à Alix

Et Roger Seiter ?

M.J. : Suite à ça, il y a eu en effet Roger Seiter, qui avait scénarisé plusieurs Lefranc, qui est Strasbourgeois, donc Alsacien comme Jacques Martin, qui avait connu Jacques Martin, dont il connait très bien l'œuvre.

Roger Seiter, je l'ai trouvé très sympa, il aime partager sa culture, ses connaissances, ses anecdotes.

M.J. : C'est quelqu’un de très bien, oui ! Il m'avait fait des compliments sur Les Helvètes, sorti en 2021. Et c'est comme ça qu'on est entré en contact. Puis en discutant, il m'a dit que ça l'amuserait d'essayer de faire un Alix. Il a un peu pris ça comme un défi. Je lui ai dit : « Ecoute, moi je veux bien, mais à ce moment-là, j'aimerais bien qu'on ait une thématique, celle du bouclier d'Achille. »

C'est vrai que je suis assez féru de l'Antiquité grecque. Lui aussi, donc ça lui a parlé ; et je cherchais aussi à ce qu’Alix renoue avec la grande mythologie, avec des thématiques suffisamment fortes et universelles. La guerre de Troie n'avait été qu'évoquée dans un album qui est Le cheval de Troie. On voit un tout petit Hector de dos. Sur Alix, j'essaie toujours d’innover.

Roger Seiter a donc accepté de travailler sur Le bouclier d’Achille. Il a envoyé le synopsis, on s'est mis au point. Je crois me souvenir qu'il avait l'idée de faire intervenir Astyanax, que j'ai préféré remplacer par une femme. Parce que j’aime bien dessiner les femmes, et surtout parce que je trouve important qu'elles aient des rôles forts comme ça l'a été avec Jacques Martin.

Même si, souvent à tort, on dit qu’il n’y avait pas de femmes dans Jacques Martin, il y a quand même notamment la reine Adrea, une femme très forte. Et là, ce qui était intéressant, c'était qu’il y avait une justification scénaristique : créer le pendant d'Adrea qui, elle, avait vu ce que c'était que de résister au joug romain. Donc, elle en tire des conclusions.

Et on a aussi Arbacès qui est là et qui a une justification scénaristique puisqu’on avait besoin, à un moment donné, d'un Grec qui soit peu scrupuleux. C'est un personnage qui s'est imposé : plutôt que de créer un autre personnage grec, on va prendre Arbacès. C'était amusant de réanimer ça. J'y ai pris beaucoup de plaisir mais c'était vraiment justifié par le scénario. Sur six albums d’Alix, c'est la première fois que je le fais apparaître. Ce n'est pas gratuit.

Le retour d'Arbacès, dans Le bouclier d'Achille par Roger Seiter et Marc Jailloux

Le retour d'Arbacès, dans Le bouclier d'Achille par Roger Seiter et Marc Jailloux © Casterman

Ce n’est pas comme Axel Borg qui intervient beaucoup dans Lefranc, par exemple.

M.J. : Le personnage s’est imposé. Effectivement, on va mettre Arbacès. Martin l'avait ressuscité : c'est un personnage immortel, il l’a à un moment donné abandonné pour le personnage d'Androclès qui était son frère jumeau, dans Le cheval de Troie. Mais dans les albums beaucoup plus tardifs comme dans La chute d’Icare, Arbacès réapparaît. Et j'aimais bien ce petit clin d'oeil sur la couverture, où Arbacès est dessiné de dos pour que les gens qui ne le connaissent pas très bien le découvrent et que ceux qui le connaissent le reconnaissent de dos. C’était assez amusant.

Arbacès, avec ses boucles d’oreilles !

Les références en BD du jeune Marc Jailloux

Quelles étaient vos références en tant que lecteur de BD, plus jeune ? Etiez-vous un lecteur d'Alix ou pas du tout ?

M.J. : J’étais un lecteur de Tintin. Hergé était vraiment hyper important pour moi. Il l’est toujours, d'ailleurs. J'aime beaucoup ! Et puis c'est vrai que par Hergé, je me suis intéressé aux auteurs qui gravitaient autour. Jacobs, évidemment, et Martin. C'est intéressant parce que je crois que j'ai aimé ces albums à différents niveaux. C’est-à-dire qu'avec Jacobs, quelque chose m'intriguait. Il y avait un rapport avec l'archéologie, l'Antiquité, parce que Le Mystère de la Grande Pyramide m'avait impressionné. Chez Martin, j'ai souvent dit que Le dernier spartiate, c'était quand même quelque chose ! Ça correspondait à une rencontre. J'étais soufflé par le réalisme, la théâtralité… Après, évidemment j'ai découvert de tonnes d'autres auteurs !

Alix naufragé sur la côte ionienne, au début du Dernier Spartiate, par Jacques Martin

Alix naufragé sur la côte ionienne, au début du Dernier Spartiate, par Jacques Martin © Casterman

Mais quand même, c'était votre référence. Donc ce n’est pas « par un accident » si vous avez fait ce type de BD…

M.J. : Ce sont des BD que j’adorais. On sait l'apport de Martin dans les studios Hergé. Le travail de la couleur aussi est important. L'encrage… C'est quelque chose qu'on peut travailler. On peut essayer de s'améliorer mais c'est vrai que c'est quelque chose qu'on a déjà, quand même. C'est ce que voyait Gilles quand il m'a fait travailler sur ses encrages, il voyait que j'étais déjà familiarisé avec ce type de dessin. Après, ce n'est pas parce qu'on l'a lu qu'on est capable de le refaire ! Mais ça permet d'essayer de jouer juste la partition, au mieux !

Je refeuilletais tout à l'heure Le bouclier d’Achille et je me suis dit à plusieurs reprises : ça, c'est une expression à la Jacques Martin. Quand vous reprenez des personnages créés par Martin, continuez-vous à regarder ce qu’il avait fait ou avez-vous suffisamment la grammaire graphique pour dessiner sans vous référer à ses albums ?

M.J. : En fait, ce qui est intéressant avec des auteurs classiques, et je pense que c'est valable dans tous les les domaines artistiques, c'est qu'ils sont assez intarissables. On peut revenir dessus et apprendre des choses. Mais moi, avant de travailler sur Orion, mon premier réflexe a été de lire un album de Dargaud sur le travail de Ted Benoît, qui s'appelle Histoire d'un retour à propos de sa reprise de Blake et Mortimer. C'est un bouquin assez passionnant. Et j'ai trouvé que c'était intéressant parce qu’on voyait effectivement qu’il y a une poésie, quelque chose de très fort. La bande dessinée, pour moi, c'est l'art de l'ellipse.

Le poids de l’héritage de Jacques Martin

M.J. : Dans l’album d’Alix que je dessine actuellement (ndlr : en 2023), le scénariste me dit : « Tu dois dessiner l'intérieur de la maison d'Alix. » En fait, Martin ne l'a jamais dessinée. J'ai l'impression qu’en dessinant l'intérieur de la maison d'Alix, j'appauvrissais la série. Pour moi, c'est plus intéressant de garder la terrasse emblématique des Légions perdues, que l'on retrouve dans Le fils de Spartacus ; ce qui fait qu'on retrouve la terrasse. Symboliquement, la terrasse égale la maison d'Alix.

Ce sont des détails comme ça qui font que j'essaie de rester dans l'esprit de la série. Par les attitudes des personnages, la composition, les cadrages, la façon d'agencer des bulles en haut... J'ai une chance énorme sur cet album, celle d'avoir une coloriste qui a aussi voulu, tout comme moi, se replonger humblement dans l'œuvre de Jacques Martin. On a fait une synthèse, parce qu’il n’y a pas d'album d’Alix de référence. Tous les albums sont différents. Je ne me vois pas essayer de dessiner comme dans Le dernier Spartiate, parce que Martin lui-même avait fait évoluer son personnage.

C'est toute la difficulté d'essayer de continuer à faire comme si la série évoluait, comme si elle était toujours en mouvement, mais, avec les données archéologiques d'aujourd'hui, avec de nouvelles thématiques. On n'essaie pas de la figer dans une époque. Sur la couverture du tirage spécial Canal BD du Bouclier d’Achille, je me suis amusé à dessiner Alix façon années 50, studios Hergé. C'est très amusant à faire. C'était vraiment un clin d'œil, sur une couverture. Je redécouvre sans doute les albums avec un regard professionnel et je découvre des choses à chaque fois.

La version de la couverture du bouclier d'Achille pour l'édition Canal BD, par Marc Jailloux

La version de la couverture du bouclier d'Achille pour l'édition Canal BD, par Marc Jailloux © Casterman - Canal BD

Vous les relisez ou vous les regardez ?

M.J. : Je les regarde plutôt que je les relis, c'est difficile, j’ai du mal à les relire. Le problème est que lorsque je les relis, c’est tellement bien que je rentre dans l’histoire et je ne regarde plus. J’essaie de voir les astuces, ne pas abuser des gros plans, mais en utiliser un quand le personnage raconte une histoire. Il y a vraiment cette idée de plonger dans la tête du personnage. Ce sont les codes de Martin, qui fonctionnent très très bien. Quelque chose de synthétique, de super efficace ! Cette efficacité-là, il y a aussi des personnages en tension. Le fait d'avoir connu Jacques Martin aussi : Donc l'idée de ne pas être forcément sur les hommages. Parce que c’est quelqu'un qui n’aimait pas vraiment, artistiquement parlant, se retourner sur son passé. C’étaient de nouvelles aventures.

Dans cette idée-là, on essaie de faire des albums qui apportent de nouvelles thématiques, de nouveaux lieux, etc. D'un autre côté, il y a cette idée de tension, c’était quelqu’un qui aimait le sport, la vitesse. La tension dramatique aussi, ce sens du gigantisme parfois avec les menaces nucléaires ou des visions de menaces à venir. C'est un monde qui sort de la Seconde Guerre mondiale mais c'est aussi lié, peut-être, au parcours de Jacques Martin.

Et surtout, ce qui fonctionne, je trouve, extrêmement bien avec Alix, c'est que c'est un peu comme cette colonne en quatrième de couverture, ce bloc de marbre qui prend le soleil devant la Méditerranée : c'est vraiment une super synthétisation de l'Antiquité et de notre héritage, avec le théâtre grec, la tragédie. On est vraiment là-dedans. Et c'est vrai qu’Alix est d’un faux classicisme. Quand j'étais plus jeune, les parents permettaient aux enfants de lire Alix parce que c'était considéré comme quelque chose de très bien, il y avait des cours de Latin…

Mais il y a aussi un côté subversif, chez Martin.

M.J. : Exactement, un côté très subversif mais sans lequel les albums n’auraient pas traversé les années. Il y a une modernité. Les héros commettent des erreurs, les femmes ont une place forte. C'est un monde qui est très dur. Tout ça en fait une série intéressante, qui continue à séduire.

Attention à ce qu’Enak ne commette pas trop d’erreurs, quand même. Le risque c'est qu'il devienne un peu trop la tête à claques, une sorte de Sonny Tuckson sans l’humour !

M.J. : Enak a été imposé à Martin. Il intervient dans une aventure qui s'appelle Le Sphinx d'or. Jacques Martin avait prévu de le faire apparaître dans un seul album. Et à l'instar du Capitaine Haddock avec Tintin, où Hergé était piégé, Jacques Martin a été piégé avec Enak puisqu’à l'époque il y avait le courrier des lecteurs du journal Tintin, dans lequel ils se plaignaient de ne pas retrouver Enak. Les lecteurs, apparemment, s'étaient attachés au personnage d’Enak. Aussi, dans L’île maudite on voit Enak courir dans un jardin et Alix regarde et dit « Oh, Enak ! » L’expression de « parachuter » Enak, c’est vraiment ça ! Raymond Leblanc demande à Martin de parachuter Enak. Jacques Martin est victime de la création d’Enak.

L'île maudite : page titre de l'album, par Jacques Martin

L'île maudite : page titre de l'album, par Jacques Martin © Casterman

C'est en même temps un personnage qui peut être intéressant parce qu’on voit la symbolique au niveau des couleurs : Alix en rouge et Enak en bleu. Il y en a un qui représente plus le côté solaire, l'autre le côté plus « nuit », donc ils peuvent avoir un côté complémentaire. C'est toujours intéressant d'avoir un alter ego.

Le mode de fonctionnement avec un scénariste qui a l’expérience des Lefranc

Vous avez fait un album avec Géraldine Ranouil, quatre avec Mathieu Breda, et maintenant vous en faites avec Roger Seiter. Ça vous amène à travailler différemment ou ça ne change pas grand-chose ?

M.J. : Alors ce qui change un petit peu la donne, c'est que Roger Seiter a déjà l'expérience des Lefranc, donc il a quand même un avantage. Il est peut-être plus rigoureux au niveau de la structure narrative et surtout aussi au niveau de la structure de l'album. Roger Seiter me fournit le découpage des planches d’Alix. Chaque page est découpée en cases et lui me fournit un document où on a chaque page avec le découpage et pour chaque case les dialogues, etc. Ce qui est formidable est qu’avec son expérience, chaque page se tient réellement. Ensuite, je fais ce qui n'a pas changé par rapport aux autres collaborations c'est que j'interviens sur le découpage, c'est à dire que je peux éventuellement scinder une case en deux ou au contraire contracter deux pages en une. J'ai cette liberté de mise en scène pour servir au mieux son récit.

Et je peux aussi être amené à apporter des choses qui n'étaient pas prévues dans le scénario. Par exemple, il y a une case importante qui est devenue le cul-de-lampe et qui n’était absolument pas prévu par Roger Seiter. C'est-à-dire que je trouvais un moment donné que, page 36, on a une discussion entre Arbacès, Oratis et Alix qui est assez importante ; à un moment donné, on sent qu'il y a une menace qui plane. Mais je trouvais que la menace n'était pas assez présente et que ça manquait d'une dimension plus importante.

A un moment donné, Arbacès dit : « Le tombeau abrite l'armure d'Achille. J'ai besoin de son bouclier pour rallier l'ensemble des cités et les amener à se soulever contre Rome. César et Pompée s'affrontent actuellement dans une guerre fratricide (donc ça se passe peu de temps avant la bataille de Pharsale, Pompée et César ne se sont pas encore affrontés). C'est le moment pour les Grecs de reprendre leur liberté. » A ce moment-là, je me suis dit : « Mais là, il faut vraiment qu'on fasse une image, un flash forward, pour montrer ce que ça va avoir comme conséquence. » Symboliser l'aigle au sol, les temples en ruines. On ne voit pas très bien sur l'image mais on devine qu’il y a des gens qui sont jetés par-dessus les murailles. Un côté apocalyptique pour que le lecteur se dise tout de suite : « Là, la menace, ça ne va pas être trois cités qui vont se soulever, ça va être la fin de Rome », un peu comme quand les Gaulois sont arrivés au Capitole. C’étaient des choses terribles.

Cette case arrête le regard !

M.J. : C’est une case qui n’était pas prévu par le scénariste, que j'ai amenée et finalement que j'ai choisie de proposer en cul-de-lampe. Quand on voit le bouclier d'Achille, on a à la fois le retour du cercle, avec le bouclier dans le dessin de la page de titre, qui enferme la menace. Donc là, le côté solaire positif ; mais si ce côté négatif apparaît, on arrive vraiment sur un cul-de-lampe ultra négatif. Donc la menace.

Donc voilà un petit peu en quoi je peux quand même être capable d'intervenir en dehors du fait que j'avais aussi proposé le personnage d’Oratis.

Cul de lampe pour Le bouclier d'Achille, par Marc Jailloux

Cul de lampe pour Le bouclier d'Achille, par Marc Jailloux © Casterman

Et pour le tome Le Royaume interdit ?

M.J. : C’est toujours Roger Seiter qui est au scénario. Ça nous amène du côté des Açores.

Comme Blake et Mortimer dans L’énigme de l’Atlantide !

M.J. : Ça fait référence aux Minoens, effectivement. Avec un sujet assez contemporain, assez intéressant.

Finalement, dans les personnages que vous reprenez ou inventez, quels sont ceux que vous avez le plus de plaisir ou le plus d'aisance à dessiner ? Préférez-vous finalement ajouter vos propres personnages ou avoir le plaisir de reprendre un personnage mythique comme Arbacès ?

M.J. : Le plaisir de reprendre Arbacès, parce qu'on entre dans la mythologie ! C'est assez paradoxal parce que c'est un parti pris, je souhaite aussi m'effacer derrière. Je veux que le personnage sonne Martin. Mon but n’est pas d’amener une galerie de personnages. Après, j'ai réalisé des personnages qui sont attachants pour les lecteurs. Dans Britannia, le personnage de Brecca avait beaucoup plu. Tipsas, qui est un peu particulière, hystérique, avec un comportement trouble, a beaucoup plu aux lecteurs aussi. Bon, elle meurt dans Le serment du gladiateur.

J’aime beaucoup la fin. Une fin à la Martin.

« Serre moi… fort… » J’adore cette fin, aussi. Mais après, j'aime vraiment jouer tous les acteurs. J'aime bien tous les personnages. J’aime autant dessiner les personnages que les décors, c’est assez étonnant. Je ne fais pas partie de ceux qui aiment dessiner les gens mais pas les décors. C’est un tout. En fait, je crois que c'est pour ça que la bande dessinée me correspond plutôt bien : c'est vraiment la narration qui me préoccupe pour immerger le lecteur au maximum.

L’importance de la documentation pour Mac Jailloux

Vous parliez tout à l’heure de la végétation, en Suisse. Là, vous avez la végétation en Grèce qui est assez présente dans l'album…

M.J. : Oui. Et on a des vestiges. Je n’avais pas eu la chance de dessiner de l'architecture pendant les cinq premiers Alix, on ne m'en avait pas tellement donné la possibilité, sauf pour Le serment du gladiateur. Parce que malheureusement dans la période d'Alix, on est à la fin de la République romaine, on n'est pas sous l'Empire. On n'a pas encore des tonnes de choses qui existent, il y en a mais il n’y en a pas autant. Donc, dans Le serment du gladiateur, il y avait l'amphithéâtre de Pompéi qui existait à l'époque d'Alix. Par contre, là, dans cet album là, ce qui était super, c'est que comme on faisait référence à la Grèce classique, on a quand même Mycènes, ce qu'il en reste, on a la cité d’Epidaure avec le sanctuaire d'Asclépios, avec cette fameuse Tholos qui était censée enfermer les serpents d’Esculape.

Arrivée à Pompéi dans Le serment du gladiateur, dessinée par Marc Jailloux

Arrivée à Pompéi dans Le serment du gladiateur, dessinée par Marc Jailloux © Casterman

Pareil : je fais des mises à jour archéologiques, je passe peut-être au moins autant de temps à me documenter qu’à dessiner. Par exemple, quand j'ai dessiné le sanctuaire d’Asclépios à Epidaure, si on est attentif, on voit des rampes. J'ai dessiné les rampes pour les personnes à mobilité réduite parce qu'on a fait ce genre de découverte récemment. Je me tiens au courant des avancées archéologiques. Voilà, je n'ai pas l'album sous les yeux mais il y a eu l’Epidaure… Quand je représente le tombeau d'Achille, tout ça est très documenté en fait, la décoration etc. Les dés sont des dés d'époque. Tout est très documenté : les armes, les costumes. On a une taverne, ici. On a le poulpe noir, on l'a mis dans l'édition Canal BD. Ça, ce sont des choses que j'ai récupérées d'après des mosaïques d’époque.

Voilà, il y a plein de choses comme ça. Quand on voit, ici, par exemple, j’en suis très fier, un exemple de documentation, c'est cette page (page 11 du Bouclier d’Achille) : là on a un hortator. C'est la personne qui donne la cadence sur les bateaux. Dans tous les péplums et dans tous les albums sur l’Antiquité, c’est un homme qui tape sur les tambours. Or ce n’était pas ça. C'est un homme qui avait un bâton avec une pointe en métal pour taper sur le plancher pour donner la cadence et qui chantait ! Là, on le voit chanter. Donc, vous voyez, ce sont des choses que j'amène, qu’on n'a pas vues auparavant. Les rameurs, on voit bien comment ils sont disposés. On voit bien que, quand il y a une attaque, ils ont les boucliers sur les côtés, chaque rameur quitte sa rame et va prendre les boucliers pour se battre. Tout est très documenté comme ça.

Le pigeonnier, je l'ai rarement vu représenté. Même dans un album d’Alix, il n’était pas représenté correctement. Là, c'est d'après des découvertes faites en Turquie où l'on voit vraiment que le pigeon passe par ces interstices. II n’y a pas de trou à l'extérieur. C'est un pigeonnier historique. Tout est vraiment très documenté. Les maisons grecques, le gymnase, le Pancrace... Et on a les belles couleurs de Florence Fantini. Elle a fait un super travail !

Le Sang des Valois

Un petit mot sur Le Sang des Valois ? Comme vous n’êtes pas dans un univers « Jacques Martin », est-ce que graphiquement vous l’avez abordé différemment ?

M.J. : Graphiquement oui, parce que l'idée c'était au contraire d'aller vers quelque chose d’effectivement plus personnel. Par contre, dans la méthode de travail, c'est un peu la même puisque je me suis énormément documenté sur une période qui est encore beaucoup plus complexe que je l’avais imaginé, la Renaissance. On ne la connaît que par des tableaux de Princes, de Rois, de Reines ou par certaines tapisseries de chasse, mais toujours avec une ultra-stylisation, un travail toujours de… « communication ».

Arriver à rendre tout ça vivant, crédible, c'est un gros travail de recherche, de documentation aussi. Et graphiquement, c'est vrai que c'est un peu différent. J'aime bien que le dessin soit au service de la narration. L'époque m'a amené vers un dessin plus en gravure, un peu comme les artistes de l'époque. Cela m'a conduit vers ce travail de hachures, de gravure, qui s'est imposé par lui-même. Toujours avec Florence Fantini au niveau des couleurs.

Sur Le sang des Valois, Didier Decoin, c'est juste un nom est-il vraiment scénariste ?

M.J. : Non c’est vraiment le scénariste. C'est un projet qu'on m'a proposé et je ne suis pas du tout intervenu sur le scénario, pour l'occasion. C'est du 100% Didier Decoin !

Un traitement graphique différent par Marc Jailloux dans Le sang des Valois (scénario de Didier Decoin)

Un traitement graphique différent par Marc Jailloux dans Le sang des Valois (scénario de Didier Decoin) © Glénat

Fin de la première partie de l’interview. Dans la 2nde partie, Marc Jailloux raconte l’élaboration du Royaume Interdit, album qui était seulement évoqué rapidement ici, et surtout celle du Secret de César. Et il continue à nous enchanter avec d’autres considérations captivantes sur son métier. Retrouvez la seconde partie de l'interview ici.


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