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Marc Jailloux, Alix et la passion de l’Histoire (2ème partie)

Suite des passionnants échanges avec Marc Jailloux, auteur très investi dans son travail sur la série Alix depuis le début des années 2010. Huit albums plus tard, Marc Jailloux a plus que confirmé l’espoir placé en lui par les amateurs de l’Antiquité en bande dessinée.

On s’était arrêté au moment de la sortie du Bouclier d'Achille Poursuivons avec Le royaume interdit. C'était à nouveau une femme qui était centrale dans le récit.

Marc Jailloux : Oui, tout à fait. Même deux femmes, d'ailleurs : il y a l'héroïne, celle qu'on voit dès le départ avant qu'on ne sache d'où elle vient ; puis il y a sa soeur, sur l'île.

Vous avez dit suggérer vous-même des thèmes à vos scénaristes… Qu'est-ce qui était de vous dans Le Royaume interdit ?

M.J. : Pour Le Royaume Interdit, il y avait une envie de faire quelque chose dans la lignée du film Les chasses du comte Zaroff. Je voulais travailler sur une île avec un état dictatorial ou une dynastie familiale. J'étais parti de cette idée-là et petit à petit, en discutant avec le scénariste, on a décidé de travailler sur la civilisation atlante. Cela s'est construit comme ça, par étapes. Au départ, il y avait cette envie, et là-dessus, Roger Seiter m'a aidé à élaborer un récit où on situe l'Atlantide dans l'archipel des Açores. On considère d'ailleurs que l’Atlantide est une des îles qui disparaît, puisque quand on compte le nombre, il y a une île en moins dans l'archipel d'aujourd'hui. Et cette île, c'est celle qui a disparu.

Et Santorin ?

M.J. : Alors, effectivement, il y a une autre possibilité, c'est la caldeira de Santorin : c'est là où on pourrait imaginer qu'était l'Atlantide. L'idée, c'est qu'on a imaginé que ce sont des Atlantes qui ont quitté Santorin, qui ont décidé d'aller au large des colonnes d'Hercule. C'est comme ça qu'ils se retrouvent dans les Açores. Ils voulaient aller loin et être protégés au maximum. C’est ce qui fait qu'ils vont finalement vivre en autarcie, avec les limites que peut avoir une certaine autarcie. Ils vont être confrontés à des problèmes d'écologie, qui sont aussi des thématiques qu'on voulait traiter, parce que, comme on le sait, quand on travaille sur l'Histoire, il y a beaucoup d'écho avec l'actualité.

Il y avait cette fable écologique sur une île, effectivement, dont les ressources, que ce soit la pêche, le gibier, etc. venaient à manquer. Avec un problème de surpopulation. Et il y avait aussi cet État un petit peu fasciste, puisqu'on découvre dans l'album le sort réservé aux personnes handicapées, différentes ou âgées, qui sont une charge pour leur modèle de société. Je trouvais que c’étaient des thématiques tout à fait contemporaines.

Au début du Royaume interdit, par Marc Jailloux sur scénario de Roger Seiter

Au début du Royaume interdit, par Marc Jailloux sur scénario de Roger Seiter © Casterman

Et sur quoi vous êtes-vous basé pour représenter cette population inspirée des Atlantes, parce qu'il n'y a pas d'archives, entre guillemets, sur l'Atlantide.

M.J. : Alors, si, en fait, quand je dis Atlantes, en fait, on parle des Minoens. C'est vraiment la civilisation minoenne. Je me suis beaucoup inspiré d'un site qui s'appelle Akrotiri, justement basé à Santorin. C'est un site où on est frappé par la modernité de l'architecture, à savoir des maisons à étage avec l'eau courante, tout le côté sophistiqué qu'on a l'impression d'avoir découvert très récemment et qui existait à cette époque-là. Donc c'est une civilisation très avancée.

J'avais vu beaucoup de reportages, notamment. Je m'étais beaucoup renseigné. On voyait qu’ils s'étaient préparés à des séismes, donc ils avaient aussi des murs dont l'articulation en bois était flexible pour permettre de résister aux secousses. Mais là, ils ont visiblement eu une secousse d'une ampleur telle que rien n'a résisté. Et ils ont dû effectivement s'enfuir. On est parti de cette possibilité-là. Et pour les Minoens, on a quand même beaucoup de costumes. J'ai pas mal de documentation. C'est aussi à chaque fois un plaisir sur un nouvel album de traiter d'une nouvelle civilisation, de travailler de nouveaux costumes, d'essayer justement de montrer des choses nouvelles.

D'ailleurs, dans l'album, je me suis amusé à dessiner certaines coiffes inspirées de fresques : notamment la fresque du pêcheur où on voit un gamin qui est en train de pêcher et qui a une coupe assez improbable, des choses qui ne s'inventent pas et qu'on trouve justement dans la documentation. Sur les fresques, j'ai été aussi inspiré des couleurs, des bateaux… Je me suis inspiré de beaucoup de choses de cette époque-là.

L'idée, c'était de montrer une civilisation en apparence idyllique. Ça, c'était très important et très intéressant. Et je trouve que c'est quelque chose de très « martinien » aussi, cette idée d'une civilisation où un secret est dissimulé. Je trouvais que c'était intéressant.

Sur l'arène du cirque, dans Le Royaume interdit (Roger Seiter / Marc Jailloux)

Sur l'arène du cirque, dans Le Royaume interdit (Roger Seiter / Marc Jailloux) © Casterman

La santé de César

Parlons maintenant du dernier album, Le secret de César. C'est une histoire d'hommes, cette fois.

M.J. : Le secret de César, c'est une histoire d'hommes, effectivement. C'est une idée que j'ai proposée au scénariste. J'avais vu que César avait des problèmes de santé. A l'origine, on répétait souvent qu'il était épileptique. Par rapport aux symptômes décrits, les chercheurs penchent plutôt aujourd’hui pour des mini-AVC à répétition. En tout cas, la thématique importante était : dans une époque où on est extrêmement superstitieux, où les dieux ont une importance capitale, comment peut-on arriver à gouverner sans montrer de signes de faiblesse ? Cela peut aussi faire référence à certains hommes d'État ou à des gens importants, quand ils ont encore aujourd'hui des responsabilités importantes. Comment est-ce qu'on arrive à régner, à faire en sorte que ces maladies soient cachées ? À l'époque je pense que c'était déjà un problème d'incarnation mais ça tendait à dire que les dieux n'étaient pas favorables à ce règne ! Donc c'était encore plus important.

On est parti là-dessus, et aussi d'une discussion avec le scénariste comme quoi on trouvait intéressant et plausible d'imaginer que César, se sachant atteint d'un mal incurable, décide finalement d'abréger sa vie : il ne se voyait pas vieillir, être de plus en plus malade et vulnérable. On imaginait plutôt, vu son tempérament, quelqu'un qui préférait se dire que, pendant les Ides de Mars, il avait cette envie d’une sorte de suicide assisté. C’est à dire qu’il pensait : « Je vais entrer dans la Curie, je vais être poignardé, mais au moins ça aura plus d'allure que de finir petit à petit, de plus en plus vulnérable, et de plus en plus diminué physiquement. »

Le malaise de César, au début de l'album Le secret de César, par Seiter et Jailloux

Le malaise de César, au début de l'album Le secret de César, par Seiter et Jailloux © Casterman

Des décors remarquables et remarqués

Dans la séquence où César annonce à Alix qu’il préfère mourir par le glaive, on voit des personnages avec des masques et des couteaux représentés derrière lui.

M.J. : J'aime beaucoup les séquences oniriques. Ce sont des choses qui font partie aussi de cette bande dessinée franco-belge que j'étendrai même à Tintin. C'est toujours cette idée de rêve. Et c'est vraiment un plaisir. Nous qui sommes dans un dessin plutôt classique, ce sont des rares moments où l'on peut graphiquement représenter des choses en se dirigeant vers la psychanalyse. Et c'est quelque chose qui me passionne.

C'est vrai que lorsque j'ai dessiné César avec le complot, j’aurais pu dessiner des silhouettes. Puis je me suis dit que c'est une forme de comédie, ces gens avancent masqués. Qui dit masque dit théâtre. Avec ces couteaux, la scène a un côté effrayant… et satirique en même temps : ces masques ont un côté moqueur, ironique. Et je trouvais que ça correspondait bien. En cherchant, je me suis dit : qu'est-ce qu'on va représenter ? On ne voulait pas montrer du sang. On est parti sur des couleurs rouge orangé, mais avec ces masques qui dissimulent un complot.

Le secret de César, vision onirique de la mort de César, par Marc Jailloux

Le secret de César, vision onirique de la mort de César, par Marc Jailloux © Casterman

Il y a une autre séquence avec un décor peint, quand Alix est avec Gallus dans la riche maison d'Arelate (Arles), là où il y a des musiciens, des danseuses.

M.J. : C'est intéressant qu'on parle de ça, parce que comme pour chaque album, je me suis documenté énormément. J’ai fait appel notamment à Jean-Claude Golvin, qui est un éminent chercheur au CNRS et qui a fait énormément de représentations du monde antique. C'est avec lui qu'on avait reconstitué la bibliothèque d'Alexandrie dans Le bouclier d’Achille. Donc je le sollicite, c'est lui qui m'a aidé à reconstituer Empuries, la ville qu'on voit en Espagne, mais également Arles. Un archéologue d'Arles m'avait conseillé pour les murailles. Et Jean-Claude Golvin me dit : « Tu dois dessiner des maisons de type berbère. » car à l'époque la cité est composée de maisons de type berbère. Sauf que le scénario spécifiait que c'était une riche maison d'un Romain.

Or il y a la construction sur la rive droite du Rhône de ces douze galères qui sont censées aller aider au siège de Marseille. Et je découvre qu'à quelques centaines de mètres de ce chantier, un Romain a fait construire sa maison, très atypique, très en avance par rapport à ce qui existait sur place. C'est quelqu'un qui va vraiment ramener beaucoup de choses, même de la végétation. Donc on peut avoir une maison de type classique, telle qu'on la connait à Pompéi. Et ce qui est fou, c'est que cette maison était située à côté du chantier !

Exprès pour le scénario !

M.J. : La grande Histoire rejoint la petite histoire ! Je me renseigne. Je rentre en contact avec l'archéologue qui a fait les fouilles de cette maison trois ans auparavant, une dénommée Marie-Pierre (je n'ai plus son nom). Elle me confie de la documentation confidentielle. On peut trouver facilement sur Internet cette image de la harpiste qui a donné le nom à la maison. C'est dans une pièce de cette villa. Elle a un léger strabisme divergent, c'était vraiment un souhait du peintre. Donc, au début, j’ai envoyé ma reconstitution à l’archéologue. Elle me dit : « Vous n'êtes pas obligé de faire à l'identique. Là, on ne sait pas trop. On pense qu'il y avait un faune ou un satyre. »

Et j'ai commencé à jouer le jeu, à le faire à l'échelle et à combler les interstices. Au final, je pense qu’elle était assez émue. En tout cas, elle avait l'air très heureuse parce que c'était la première représentation en 2D de ses fouilles. Je me suis amusé sur toute cette page à dessiner cette maison.

La riche maison romaine décorée, dans Le secret de César

La riche maison romaine décorée, dans Le secret de César © Casterman

Mais il y a beaucoup d'autres clins d'œil dans l'album. Il y a aussi la ville d'Empuries, ce qu'on voit dans les ports, le Forum… Quand on passe par Narbonne, sur la Villa Domitia, on voit la borne qui est dans le musée de Narbonne, qui stipule la personne qui a financé cette Villa Domitia, qui met son nom sur des bornes indiquant la distance entre deux arcs de triomphe. Entre deux villes importantes (et c’étaient des villes importantes), on est à tant de miles de la cité la plus proche. Donc, beaucoup de documentation, dont cette planche...

Oui, ça m'a marqué.

M.J. : Ça vous a marqué parce que ça paraissait plausible, mais qu’en même temps c'était différent, on sentait que c'était documenté ?

Exactement. Il y a un petit décalage, je me suis dit que c'est « dans l'esprit de », mais qu’en même temps, il y a forcément une explication derrière.

M.J. : Ça me fait plaisir ! Dans mes déplacements, j'accepte de plus en plus de rencontrer des scolaires, pour justement expliquer mon travail, parce que je n’ai pas assez l’occasion de le faire. On essaie de travailler ça avec Casterman, j'espère pouvoir le développer. Je pense que je passe presque autant de temps à me documenter qu'à dessiner, parce qu'avant même de pouvoir mettre en scène, il faut savoir ce qu'on va mettre en scène. Il faut trouver la documentation ou en tout cas essayer de représenter les choses.

Et ce que vous me dites me fait plaisir parce que même si les gens ne savent pas que c'est vrai, je me dis qu’ils ont quand même la sensation que c'est étonnant, qu'on leur propose quelque chose de différent. Et il n'y aurait rien de plus triste sur cette série que de remontrer toujours la même chose. J'essaie de varier les uniformes des Romains, par exemple. Un Romain qui est sur un navire n'a pas la même tenue qu'un Romain lambda.

J'essaie d'amener des petites choses. Je ne sais pas si vous vous rappelez, dans Le bouclier d’Achille, il y avait ce fameux Romain qui tape sur le sol…

…pour donner la cadence aux rameurs !

M.J. : Oui ! Ce sont des choses que j'essaie d'amener en disant : voilà on apprend à chaque fois des choses parce que moi-même, j'apprends. Et l'idée, c'est de le transmettre au maximum aux lecteurs.

Des décors au service du récit

Pour Massilia, on voit juste les remparts et un peu la ville derrière. Était-ce pour vous une frustration ? C'était pour les besoins du scénario qu’il ne fallait pas aller plus en avant ?

M.J. : Là, c'est vraiment le scénario qui stipule la première séquence où l'on voit César qui subit un malaise. Il est sur son cheval pendant le siège de Marseille. Là, une fois de plus, je me suis fié à la documentation, essentiellement de Jean-Claude Golvin, qui avait reconstitué le siège de Marseille. Parfois, je vais m'attarder sur un détail, des petites nuances. Par exemple, le long des murs, il y a tout un système de créneaux en hauteur qui n'est pas apparent comme ça et que j'essaie de représenter. Mais là, ça ne nécessitait pas d'entrer dans Marseille. On essaie quand même de montrer des plans qui sont au service du scénario. Ce n'est pas un voyage dans chaque cité. Il faut que cela s’y prête.

Le siège de Massilia, au début du Secret de César (Seiter / Jailloux)

Le siège de Massilia, au début du Secret de César (Seiter / Jailloux) © Casterman

Dans l'album que je commence, c'est vrai que parfois, il peut m'arriver de dire que si on passe à côté d'un site important, je souhaite quand même qu'on le représente au maximum possible, qu'on en ait une vision. Et surtout, à partir des choses qu'on a. Par exemple, dans Le Royaume Interdit, il y a la porte d’Hostie, c'est une porte qu'on connaît. J'essaie de représenter les choses quand elles existent. Cela fait partie des points sur lesquels j'essaie d'orienter la mise en scène pour pouvoir représenter les choses qui sont en place. Ça aurait été dommage de montrer Pompéi sans y représenter l'amphithéâtre qui existait à l'époque du Pompéi d’Alix.

Si vous n'avez pas eu l'occasion, du fait du scénario, de montrer Massilia, par contre vous montrez Empuries qui est une autre ville phocéenne. C'est une chose aussi qui m'a marqué à la lecture, le lien entre les deux villes.

M.J. : Tout à fait, c'est la plus importante. Effectivement, c'est une ville phocéenne avec cette idée d'une ville portuaire développée par les Grecs, et puis plus haut, la ville romaine.

On parle de la maladie et aussi des spécialisations médicales. On n'est pas avec les médecins dans Molière, mais ils ont chacun leur théorie. C'est intéressant aussi.

M.J. : Oui, tout ça, c'est Roger Seiter, le scénariste, qui montre aussi l'état de la science à cette époque-là. J'ai essayé de trouver les outils, les instruments d'opération. J'ai trouvé sur Internet des choses que je représente sur une petite table à côté de lui. On essaie quand même de trouver des choses. Il y a des plantes accrochées à des fils.

La Rome antique, un monde cruel ?

On voit aussi, sans divulgâcher, la cruauté de César ou la cruauté de l'époque.

M.J. : Je n’ai pas l'impression qu'il était plus dur. Quand je vois ce qui se passe aujourd'hui, je trouve qu'il se passe des choses très dures aussi. On élimine des gens assez facilement. D'ailleurs, j'ai l'impression que peut-être, aujourd'hui, il y a des actes de violence qui sont plus connus, mais il y a peut-être toujours eu cette violence dans la politique. Je pense qu'il y a des affaires quand même assez étonnantes. Des dossiers, des gens qui se sont « suicidés », des gens qui finissent dans la voiture qui quitte la route... Il y a eu des choses pas très nettes.

Cela dit, c'est vrai qu'il n'y avait pas les réseaux sociaux à cette époque-là. Donc ce qui est assez chouette, c'est qu'on peut éliminer des traces peut-être plus facilement. Mais il reste quand même toujours des témoins. Après, il faut savoir qui sont ces témoins et quel est le rapport de confiance qu'entretient César avec eux !

Couverture du Secret de César, avec un César pensif, par Marc Jailloux

Couverture du Secret de César, avec un César pensif, par Marc Jailloux © Casterman

C’est vrai que je pensais à la raison d'État. Je trouve que la fin est très martinienne pour reprendre l'expression.

M.J. : J'avoue que c'est la partie qui m'a beaucoup plu, parce que je me suis dit : enfin… Heureusement, j'aime beaucoup cette idée de fin. Oui, c'est la raison d'État, c'est vraiment ça. Il faut éliminer les traces, il n'y a pas de pitié. Je pense que c'est quelque chose qui est toujours d'actualité. On peut assassiner aujourd'hui politiquement, publiquement, médiatiquement. C'est quand même très violent.

Il y a d'autres méthodes.

M.J. : Oui, et je pense que même dans certains pays, même les anciennes méthodes continuent à exister : les agents qui éliminent des gens à l'étranger…

En tout cas, ce qui est important, c'est de nuancer le personnage. C'est-à-dire, on le voit bien, on l'avait déjà montré avec un autre scénariste dans Britannia à la fin, cette façon qu'il a de s'arranger un petit peu avec les événements. Et Alix et Enak, eux, on se doute bien qu'ils ne sont pas très contents. Ils ont l'impression d'être un peu trahis, aussi. Ils essaient d'être au service de quelqu'un, mais ils se rendent compte que ce n'est pas toujours simple... Je trouve ça assez réel, en fait. On est raccord avec ce qui se passe aujourd'hui.

Le plaisir du dessin

Pour finir, je voulais parler du plaisir du dessin. Dans Le secret de César, il y a beaucoup de duels verbaux, d'affrontements, il y a des scènes d'action aussi. Toute la partie que je trouve très belle aussi, c'est celle avec les galères.

M.J. : Oui, on voit la bataille de Marseille ?

Tout à fait. Et le plaisir du dessin, vous l'avez ressenti plus intensément sur quelle partie, si je peux poser la question ?

M.J. : C'est marrant, parce que vous parlez du plaisir de dessin, c'est que vous, vous avez senti un plaisir de dessin plus important ?

Oui.

M.J. : Je crois que moi, je suis quand même très content dans Alix, pour être honnête, quand je trouve des lieux, quand j'ai de la bonne reconstitution. Ça m'aide vraiment à m'immerger dans le récit. C'est très frustrant de devoir inventer des lieux, des objets. Je trouve que l'Histoire est tellement riche que quand on a la possibilité de trouver des lieux ayant existé, quand on a la possibilité de s'en inspirer, c'est un vrai régal.

D'ailleurs, c'est toujours ma crainte quand je commence un album (c'est pour ça que je me documente beaucoup), je me dis qu’il ne faudrait pas que je trouve LE document qui me faisait défaut en plein milieu d'album ! Ça ne m'est jamais arrivé pour l'instant. Parce que souvent, je cogite bien en amont, c'est-à-dire que dès que j'ai le synopsis plus ou moins détaillé, inconsciemment, je commence déjà à préparer ma documentation. J'ai quand même pas mal de livres, d'ouvrages, de revues spécialisées.

Et je peux compléter parfois par Internet. C'est plutôt dans ce sens-là que ça se joue. Parce que sur Internet, il y a beaucoup d'erreurs qui sont copiées et collées.

Et qu'on retrouve aussi de site en site !

M.J. : Oui, parce que forcément, il n'y a pas de vérification. Et en plus, maintenant, avec l'IA, ça devient une référence absolue. Donc, moi, j'ai besoin de ces livres. Ils ont été faits par des secrétaires de rédaction, validés, ils sont beaucoup plus sérieux, beaucoup plus fiables.

Après, si, par exemple, j'ai une idée très précise d'un type de fresques que je sais situer, je peux essayer de voir sur Internet s'il n'y a pas d'autres choses. Mais parfois, je me rends compte qu’en fait, c'est complètement faux. Donc, moi, comme j'ai besoin de croire en ce que je raconte, J'ai besoin de me documenter. Donc je pense que quand je trouve : plus le décor est réel, plus je suis à l'aise pour dessiner, parce que c'est beaucoup de questionnements, et comme c'est un dessin qui est très classique, tous les traits sont là, il n'y a pas d'esquisse, il n'y a pas de flouté, ce n'est pas comme quand on travaille en couleur directe, où on a les arrière-plans… Tout est vraiment dessiné, donc je ne peux pas tricher. Si je ne sais pas comment est faite une toiture ou une porte d'entrée d'une ville, je ne suis pas très heureux, ça ne me convient pas beaucoup.

Ça fait partie du plaisir de ce type de série, heureusement, parce que c’est justement ce qui fait l'un des intérêts de la série : créer un décor faste, très riche, très étonnant et très plausible. Et là-dedans, animer un petit théâtre avec des personnages qui, parfois, courent à leur perte, qui essayent de résister à ce qui est de toute façon inéluctable. Je trouve ça très beau, on est vraiment dans un théâtre grec !

Le secret de César, première case de l'album (Roger Seiter, Marc Jailloux)

Le secret de César, première case de l'album (Roger Seiter, Marc Jailloux) © Casterman

L’importance de marquer le lecteur

C’est de la tragédie. Là, on le sent bien et je pense que c'est vraiment ce qui a donné le sens à l'histoire : c'est cette fin qui est dure. On se dit : « Non, il n’aurait pas dû faire ça ! » Mais en même temps, on est content parce que c'est ça.

M.J. : Ça secoue un peu. Je crois que c'est bien parce qu'on ne pensait pas qu’il le ferait. J'étais assez excité quand j'ai lu ça ! Je me suis dit : je suis content parce qu'on a poussé les curseurs, ça crée un effet de surprise. Il y a vraiment quelque chose de tragique, de dur. J'aime bien, au même titre que dans le précédent, Le Royaume interdit, c'était pareil avec la découverte du charnier : j’avais eu l’idée de mettre des bouts de tissu sur le nez des personnages pour masquer les odeurs.

C'est important de vraiment marquer le lecteur, aussi.

M.J. : C'est le but de cette bande dessinée-là, issue de l’âge d’or de la BD, de vraiment marquer les esprits. Il y avait des couvertures fortes, des visuels, des ambiances fortes. Le lecteur, quand il a refermé le livre, garde en mémoire une image forte.

Et, petit aparté, je ne sais pas si vous avez fait le rapprochement avec une personne existante, qui apparaît à la fin de Le secret de César : un auteur de bande dessinée. Il est au courant ! Un personnage qui, justement, a son importance. Il a un nom qui va vous rappeler quelque chose…

Ça me fait penser à quand Martin avait créé Numa Sadulus dans L’enfant grec !

M.J. : Oui ! De mon côté, je ne le fais pas systématiquement, mais quelquefois, je ne sais pas pourquoi, il y a des personnes qui me donnent des envies graphiques !

Rendez-vous en 2028 en Turquie !

Pour finir, peut-on parler de votre prochain album ?

M.J. : Le sujet du prochain album est une idée de moi : au tout début de C’était à Khorsabad, un album tardif où Martin est encore un peu impliqué, il parle d’Alexia, la sœur d’Alix : quand les Romains sont attaqués par les Parthes, Alix va réussir à s'enfuir à Khorsabad. Et sa sœur, on ne sait pas ce qu’elle devient, il la nomme Alexia. C'est une création de Jacques Martin. Et je me suis dit : tiens, ce serait intéressant de travailler là-dessus. Puis le scénariste, Roger Seiter, a eu l'idée qu'on retourne vers des peuples celtes, les Galates. Donc on va partir en Turquie.

Il y a des vestiges en Turquie, donc c'est bien pour vous !

M.J. : Exactement ! Je suis en train de dessiner ça. On a des vestiges de temples, d'endroits incroyables, avec des colonnes incroyables. Il y a un site qui s'appelle Göbleki Tepe. Ce sont des sites comme ça où il y a des vestiges avec des représentations d’animaux, d’astrologie. Donc ça va donner des ambiances encore nouvelles. C'est chouette ! Comme ça, je ne vais pas m'ennuyer ! Cet album qui va s'appeler Alexia est prévu pour 2028, l'année des 80 ans d'Alix !

Au début de C'était à Khorsabad (dessiné par Christophe Simon), quand Alix fait allusion à sa soeur Alexia

Au début de C'était à Khorsabad (dessiné par Christophe Simon), quand Alix fait allusion à sa soeur Alexia © Casterman

Retrouvez la première partie de l'interview ici.

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