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Exposition Julie Doucet : une artiste par-delà les planches

Sa désignation pour le second tour du Grand Prix d’Angoulême avait surpris le grand public qui ne la connaissait pas. Son élection finale avait encore plus questionné. Ce choix des autrices et auteurs de BD va pouvoir donner tout son sens grâce à l’exposition Julie Doucet qui se tiendra à l’hôtel Saint-Simon d’Angoulême pendant toute la durée du festival. Rencontre avec Julien Miserey, commissaire de l’exposition.

Quelques mots préalables pour celles et ceux qui n’auraient pas profité de l’année écoulée pour découvrir Julie Doucet. Elle est née au Québec en 1965. Elle étudie les arts graphiques, l’art de l’impression tout particulièrement, à l’université du Québec de Montréal. Elle y découvre le monde des fanzines jusqu’à se lancer dans l’autoédition avec Dirty Plotte à partir de 1988. Pendant 14 numéros, l’artiste utilise autobiographie et autofiction pour décrire de manière provocante son quotidien. Julie Doucet, c’est la transgression des tabous nord-américains.

Et de fait, c’est une proposition qui inspire. À cette époque, l’Association n’existe pas encore et en France, la BD du “moi” n’a pas encore d’audience. C’est ce statut de pionnière francophone qui a été récompensée en mars dernier. Mais ce n’est qu’un visage de cette artiste qui ne fait pas que de la Bande Dessinée.

Un photocompositeur pour diriger l'exposition

On l’a dit, Julie Doucet vient du monde de l’impression. Cela tombe très bien, le commissaire de l’exposition, Julien "June” Miserey, est lui-même issu du même univers. L’homme s’est formé aux techniques de photocompositions, avant de s’intéresser à la musique et la Bande Dessinée exigeante. En 2022, il portait déjà, aux côtés de Benoit Peeters, l’exposition Chris Ware, autre figure clivante du monde du 9e Art. “Je connais Julie depuis des années, je connais ses exigences. Quand nous avons appris sa nomination, je lui ai souhaité d’être élue et de trouver le bon commissaire. Ou plutôt, LA bonne commissaire car je savais qu’elle avait à cœur de défendre la place des femmes dans ce secteur-là aussi. Mais elle m’a dit qu’elle ferait appel à moi et moi, j’ai dit pari tenu, évidemment.” Et lorsque l’autrice a finalement été élue, elle a tenu parole.

Hold-up au Grand Prix ?

Ces dernières années, quand des noms d’autrices sortaient du scrutin du Grand Prix du FIBD, c’étaient les noms de Pénélope Bagieu ou Catherine Meurisse qui sortaient. Mais en 2022, la québécoise a pris ses concurrentes de vitesse. Rien que de normal, pour Julien Miserey : “D’une certaine façon, c’était une priorité qui lui revenait de droit, pour une question d’antériorité. Les auteurs et autrices de l’époque ont été marqués par le travail de Julie Doucet. Aujourd’hui, l’autobiographie, c’est commun, mais à la fin des années 80, c’était totalement novateur en France.”

Exposition Julie Doucet

Exposition Julie Doucet
©Festival d'Angoulême 2023

Le contexte était sans doute porteur pour l’artiste. Quelques mois auparavant, l’Association a sorti en France une intégrale de Dirty Plotte qui s’est vendu très honorablement et qui a braqué les projecteurs sur sa créatrice. Il a juste fallu que quelques figures s’emparent de son image pour que le monde de la BD se souvienne de ce qu’elle devait à Julie Doucet et concrétise cette prise de conscience dans les votes. “Et puis Maxiplotte a rappelé a une jeune génération que l’oeuvre de Julie Doucet était féministe et radical. Deux regards qui percutent aujourd’hui toutes nos sociétés.”

Quant au fait que l’artiste ne fasse plus vraiment de Bande Dessinée (un titre est en préparation et a été annoncé récemment chez Drawn and Quaterly), Miserey balaye l’obstacle. “Julie a toujours produit et aujourd’hui encore, de l’image narrative. Elle a pu dire sa fatigue vis à vis de la création de Bande Dessinée. Mais Julie est particulièrement enthousiaste par rapport à cette distinction alors que ce n’est pas vraiment son genre. Cette exposition aura pour intérêt, je pense, de faire la démonstration de la cohérence de son oeuvre globale.”

Une exposition de bande dessinée et d'art contemporain

Déjà, en 2022, l’exposition Chris Ware avait-elle fait place à d’autres pièces d’exposition que des planches originales ou des illustrations. Celle de Julie Doucet poussera encore plus le marqueur vers l’art contemporain.

“Je sais que le grand public qui vient voir l’exposition du Grand Prix d’Angoulême s’attend à bouffer une belle dose de BD. Mais l’exposition Doucet va surprendre, voire perturber,” nous confiait Julien Miserey. “On aura 50% de Bande Dessinée et 50%... d’autres choses. Il y aura de la gravure, des collages. On va venir parler du rapport aux mots, à la bulle…On ne trouvera pas que de la BD, mais je crois que nous allons présenter une matière capable de stimuler le monde de la BD.”

D’une certaine façon, il n’y a pas de surprise, le lecteur est prévenu. L’affiche produite par Julie Doucet annonce clairement la couleur. “On fait venir les gens obnubilés par la BD, mais mon rêve c’est de faire comprendre une écriture protéiforme. Julie n’a jamais cessé d’être une artiste totale. C’est ça, que je veux transmettre.”

Exposition Julie Doucet

Exposition Julie Doucet
© Festival d'Angoulême 2023

S’adapter aux contraintes et s'inscrire dans une tradition

Depuis de nombreuses années, les directions artistiques du Festival Internationale de la Bande Dessinée d’Angoulême promeuvent des expositions didactiques. Hors de question de laisser le visiteur seul face au travail des auteurs. L’appareil contextuel est fourni, dense et le visiteur ressort nourri de son passage. “Je me réclame de cet élan”, confie Julien Miserey. “Nous aurons aussi beaucoup de partages d’anecdotes, beaucoup d’échanges avec le public. Cette exposition ne sera pas un colloque pompeux. Et même si les scénographes me trouvent bavard, les visiteurs peuvent toujours laisser de côté les textes et se concentrer sur les pièces exposées.”

L’exposition prendra place à l’hôtel Saint-Simon. Un espace chaleureux qui a accueilli précédemment les expositions de Nicole Claveloux, Jean-Christophe Menu ou Camille Jourdy. Mais ce bâtiment ancien et classé est aussi une grosse source de contraintes pour les scénographes. “La scénographie ne sera pas très immersive, je le reconnais. Les lieux sont étroits. Mais les planches de Julie ne sont pas travaillées sur des formats immenses, elles n’imposent pas de prendre de la distance. Ce n’est pas donc pas très grave.”

Ce seront donc deux étages qui s’offriront aux visiteurs. Le premier accueillera toute l'œuvre BD de Julie Doucet. Dans une ambiance punk, trash, conforme à son identité. Le second fera place à tout le reste. “Julie est impressionnante dans sa capacité à naviguer entre des projets radicalement différents en quelques jours. C’est ce que j’ai pu mesurer quand nous sommes allés la voir au Québec pour récolter les originaux. C’est donc ce que nous allons montrer.”

Au final, ce seront près de 650 pièces qui devraient être présentées au public. Au-delà des planche (180 prévues) et des dessins, des fanzines, des polaroïds, des objets seront aussi mis en place. Un appareil créatif qui transportera le visiteur dans l’univers de Julie Doucet.

“Il y aura aussi beaucoup d’éléments inclassables. C’est un joyeux merdier à orchestrer, mais je crois que ça ressemblera à Julie, donc c’est l’essentiel.” Est-ce que Julien Miserey aura réussi son pari de faire comprendre la complexité d’une artiste totale ? Réponse fin janvier, dans les travées d’Angoulême.

Article publié dans le Mag ZOO N°90 Janvier-Février 2023

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