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La planche de la semaine : L'Orphelinat, Reiser

La planche de la semaine : L'Orphelinat, Reiser

Chaque vendredi, on découvre ensemble une planche de l'immense collection de la Cité de la bande dessinée et de l'image d'Angoulême qui propose jusqu'en août 2026 une exposition fascinante et sans cesse renouvelée : Trésors des Collections. Dans la section Croquis, découvrez la planche #5 de Reiser.

Le mot du commissaire de l'exposition, Jean-Pierre Mercier

Croisant les problématiques de l’adoption et du consumérisme qui caractérise la France des Trente Glorieuses finissantes, Reiser imagine une infirmière réagissant comme une vendeuse complaisante aux demandes de clients qui adoptent un enfant comme on achète un poulet. L’expressivité des mimiques et des attitudes, la force incongrue de dialogues très bien écrits sont paradoxalement mis en valeur par des aquarelles tout en délicatesse.

Jean-Marc Reiser est mort en 1983. Il avait 42 ans. Né en Meurthe-et-Moselle d’une mère femme de ménage et de père inconnu, sa jeunesse est placée sous le signe de la misère noire, dont on trouve des échos dans ses premiers recueils (Mon Papa, Ils sont moches). Il « monte » très jeune à Paris, où il trouve un emploi de garçon de courses chez Nicolas. Il place dès 1959 ses premiers gags dans le journal interne de la firme et publie peu après d’autres dessins dans des publications vendues par colportage dans le Quartier Latin. Certains collaborateurs de ces publications se réunissent bientôt pour fonder Hara Kiri, dont le numéro 1 paraît en septembre 1960. Reiser en est le premier dessinateur attitré, avec Fred qui est également directeur artistique. Sous l’influence de Cavanna, rédacteur en chef, et de Georges Bernier, directeur de la publication, Hara Kiri va rapidement s’orienter vers un humour agressif et provocateur qui lui vaudra des problèmes répétés avec la censure.

D’abord sage dans son humour et son approche graphique, Reiser, comme le reste de l’équipe (Gébé, Cabu, Wolinski), bénéficie des conseils de Cavanna, ancien dessinateur lui-même et grand connaisseur des traditions française et américaine.


En quelques années, Reiser devient le dessinateur vedette d’Hara Kiri et des autres publications des éditions du Square (Charlie Hebdo, Charlie Mensuel, plus tard La Gueule ouverte). Les problèmes financiers du groupe l’amènent à collaborer à Pilote de 1966 à 1972. Il sera avec Gébé le meilleur fournisseur de pages d’actualités qui font alors la réputation de l’hebdomadaire. Quand les éditions du Square connaissent de nouvelles difficultés financières quelques années plus tard, il entre au Nouvel Observateur, tout en collaborant à L’Écho des Savanes. Pour ce dernier mensuel, il dessine des histoires concoctées avec Coluche. En quelques mois, un cancer foudroyant l’emporte.

Reiser a dressé un portrait au vitriol de la France des années 60 et 70, restant toujours drôle, même au cœur de l’horrible. Il disait « Je dessine le Laid parce que j’aime le Beau ». Anarchiste, amoureux des femmes, passionné d’architecture, d’énergie solaire et d’aviation, il a laissé un corpus immense. De Jeanine au Gros Dégueulasse, en passant par les Copines, il a décrit la bêtise et la médiocrité ordinaires avec une verve vengeresse. Son humour a influencé des dessinateurs comme Philippe Vuillemin ou Tronchet, mais également des écrivains (Jean-Marc Parisis, qui a écrit une biographie de Reiser parue en 1995 chez Grasset) et des humoristes marquants comme Coluche et Pierre Desproges.

Le mot du chroniqueur de ZOO, par Frédéric Grivaud

On reconnaît tout de suite le style de Reiser : le trait vif, sans chichis, qui va à l’essentiel des expressions, mais qui touche juste à chaque fois. C’est un artiste de la caricature sociale, celle qui met en avant la laideur intérieure au détriment des apparences, qui pointe du doigt les travers de la bêtise humaine telle que cette planche peut en témoigner. Un couple vient adopter un petit enfant, mais le sélectionne comme s’il s’agissait d’un chien, en donnant des consignes pour qu’il ne les embête pas trop plus tard…

Reiser observe ainsi, avec cet humour décalé qui le caractérise, le dérapage d’une société qui se déshumanise progressivement, au point de marchandiser son rapport avec l’autre, avec les enfants en particulier. Cependant, il ne s’agit pas ici de s’aventurer sur le terrain d’œuvres dystopiques comme Le meilleur des mondes d’Huxley, par exemple, mais bel et bien d’offrir un miroir déformant du monde qui nous entoure en exagérant le trait, ses défauts, ce glissement vers le bas qui prend de plus en plus le relais…

Observateur éclairé et cynique de cette société dont il se moquait allègrement, Reiser nous a laissé une œuvre riche, drôle et sans compromis, qui n’a pas pris une ride.

La planche de la semaine : Inspecteur Bayard, Olivier Schwartz, Bayard, 1989

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