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Saint-Elme, deux auteurs au diapason

Serge Lehman et Frederik Peeters reviennent avec un album étrange, dense et fort, premier opus d'une série prévue en quatre tomes. lls nous éclairent sur ce polar à la croisée des genres, particulièrement sombre, mais qui ne boude pas l'humour.

Saint-Elme est né au cours du festival d’Angoulême 2018 où Serge Lehman et Frederik Peeters étaient venus défendre L’Homme gribouillé, leur première collaboration. Le scénariste précise qu’ils avaient envie de retravailler ensemble et qu’ils se sont vite mis d’accord sur les grandes lignes du projet : «Une série policière, bizarre et très noire, dans le cadre mythologique, mais finalement peu exploité en Europe, de la petite ville isolée, loin de la civilisation et cernée par une nature puissante. J’ai trouvé le nom de la ville l’été suivant en pensant au contraste entre l’eau, omniprésente en montagne, et le feu : Saint-Elme est associé aux deux.» Frederik Peeters ajoute que l’un des enjeux était l’envie de dessiner le monde et les paysages dans lesquels il vit (Suisse romande, Jura, Savoie...), « ainsi que la population qui y évolue, les looks, les origines... et de leur injecter une dose de magie ou d’étrange, peut-être pour mieux les voir. Une sorte de précipité d’Europe alpine contemporaine. »

Passage de relais

Ce premier tome pose avec brio et efficacité les bases de l’univers. Franck Sangaré, détective, rejoint la ville de Saint-Elme et l’une de ses collaboratrices, madame Dombre. Tous deux sont à la recherche d’un jeune fugitif. L’homme, désabusé et plutôt fonceur, pense manifestement que l’affaire va être rondement menée. Les faits s’avèrent bien différents et les surprises, nombreuses. Dans ce premier tome, parallèlement à l’intrigue et aux protagonistes, d’autres situations et personnages prennent place et nous pressentons qu’ils vont jouer un rôle non négligeable dans les prochains albums. Le scénariste abonde dans ce sens : « J’ai d’abord envisagé Saint-Elme comme un roman graphique unitaire semblable à L’Homme gribouillé avec une structure chorale appuyée. Il en reste quelque chose malgré le redécoupage de l’histoire en plusieurs volumes. » Et Frederik Peeters confirme : « Il y a des transitions permanentes entre de multiples situations, comme dans une tapisserie. »

Précision extrême

Dès le commencement de l’album, nous sommes frappés et impressionnés par la précision avec laquelle décors et situations sont plantés et regorgent de détails. Plus largement, l’atmosphère et de nombreux éléments du récit passent par le dessin qui possède une grande importance narrative. Celle-ci est présente dès le scénario. Serge Lehman y indique souvent les ambiances, le type de personnages présents : « Mes scripts fourmillent d’indications. Quand j’ai des idées, je les insère dans la narration. Fred choisit ce qui lui convient, ajoute ses propres trouvailles et tout se fond dans ses planches. On n’a pas réellement besoin de se coordonner sur l’atmosphère : on sait qu’on est sur la même longueur d’onde.» Pour Frederik Peeters, cela est « très pratique et confortable, c’est riche et en même temps Serge n’est pas trop fétichiste avec ce qu’il écrit. Avant d’ajouter d’éventuelles choses ici et là, mon premier travail consiste à condenser ou à concentrer ce qu’il m’envoie en choisissant bien ce qui semble être les cases efficaces. J’ai une angoisse particulière sur l’étirement des récits, que certaines actions prennent trop de cases. »

Les décors de l'album regorgent de détails

Les décors de l'album regorgent de détails © Delcourt, éditions 2021

Force visuelle

Le dessin, dense, accorde un rôle essentiel aux couleurs, disposées en aplats, comme à leur combinaison. Cela met en valeur les ambiances et contribue à l’étrangeté du récit. Frederik Peeters assume complètement ces codes de la BD européenne classique – on pense à Morris ou à Christophe Blain, mais pour lui, «c’est aussi la prise en compte de nouvelles tendances esthétiques : en BD ou illustration, avec de nouveaux auteurs et autrices qui utilisent des couleurs très pop, mais également au cinéma ou dans les séries, où les caméras numériques et les éclairages LED permettent d’imprimer des lumières très antinaturalistes sur les décors ou les visages, comme, par exemple, dans la série Euphoria.» Le talentueux dessinateur helvète recourt fréquemment à des angles de prise de vue prononcés, à des points de vue sur prenants (des situations sont saisies par leur reflet sur une ampoule ou dans un rétroviseur), à des vues subjectives comme au surcadrage (le redoublement du cadre). Pour lui, « l’idée est de pousser un peu les potards, de faire du genre, de jouer avec les codes, de s’amuser, de donner du grain à moudre au lecteur, de dynamiser l’ensemble. Parfois, ça fait presque partie du ton burlesque.»

Humour décalé et noir

L’humour, assez présent, est véhiculé par les dialogues comme par l’attitude des personnages. Pour les auteurs, cela s’est fait naturellement et Frederik Peeters a « essayé de faire en sorte que les multiples personnages aient des façons de bouger ou de s’exprimer particulières en fonction des dialogues, qui vont du granitique à la bonhommie, de la tension à la mollesse, avec une touche de vulgarité ou de cartoon, et parfois tout ça au sein d’un même personnage.» Cerise sur la tarte à la crème empoisonnée, nous sommes dans un polar!, la présence récurrente de grenouilles dont la mort tragique accentue l’humour décalé et noir et renforce la dimension absurde de l’aventure.

Affaire à suivre...

Saint-Elme sera bouclé en quatre tomes. Si les auteurs savent où ils vont, ils se laissent la liberté de découvrir le meilleur chemin pour y arriver, car, comme le mentionne Serge Lehman, « Ce qui se passe pendant l’écriture, puis dans le dessin de Fred, les idées inattendues qui nous viennent... tout ça a beaucoup d’importance dans la fabrication concrète de l’histoire. La vie de la série est là.» Ce premier tome se termine sur plusieurs rebondissements de taille qui génèrent une belle tension! Comme le revendique Serge Lehman, « tant qu’à réaliser un feuilleton, autant assumer son esthétique jusqu’au bout. Et c’est tellement agréable à faire!»


Article publié dans le Mag ZOO N°83 Septembre-Octobre 2021

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