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Marion Montaigne fête les 10 ans de sa série phare : Tu mourras moins bête

Pour les 10 ans de la série d’albums Tu mourras moins bête, la scénariste et dessinatrice Marion Montaigne a invité Zoo à son goûter d’anniversaire. Une nouvelle édition du tome 1 sort le 24 septembre 2021 en librairie. L’occasion d’en apprendre plus sur une auteure de génie, à la fois vulgarisatrice pleine d’humour et bédéaste déjantée.

Tu mourras moins bête était d’abord sous forme de blog en 2008, puis est devenu une série d’albums de BD en 2011 et enfin une série d’animation sur Arte en 2016. Comment se sont passés les différents changements de média ?

Marion Montaigne : Ça été sportif ! Il fallait mettre en page quelque chose qui était dessiné en colonne. C’est ce qui est super avec le blog : je peux dessiner en longueur. Alors qu’avec une BD, on est obligé de s’organiser en planches et, normalement, la chute arrive en bas de la page. On a essayé de mettre en page Tu mourras moins bête de façon classique, en case, mais ça ne marchait pas du tout. Donc on a gardé la verticalité. L’album est assez fidèle au blog. Pour l’audiovisuel, ça a été tout à fait autre chose ! Le plus dur était de faire tenir un épisode en 3 minutes. Quand la chaine Arte nous disait « il y a 3 secondes en trop », il nous fallait retirer plusieurs mots du script et ça me rend dingo ! Les mots ont leur importance. On devait trouver d’autres tournures… J’avais l’impression d’apporter un bonsaï et qu’on me demandait de couper ses petites fleurs ! Cependant, la série animée est assez fidèle à la BD. Au début, j’étais partie pour tout remettre en scène, mais Arte voulait que ce soit fidèle. Ils devaient avoir peur que je fasse pire que sur le blog…



Comment vous est venu le personnage de la professeure Moustache ?

Marion Montaigne : La professeure c’est un peu un ego-trip. C’est à la fois moi et pas moi. La professeure Moustache est complètement tarée. Et pour son apparence physique : c’est du n’importe quoi, entre sa moustache et ses seins ! Ce que j’ai dessiné vite fait, en deux jours, en 2008, ça me suit depuis 10 ans.


Vous faites souvent référence au site Improbable research. Comment se déroule vos recherches documentaires ?

Marion Montaigne : Improbable Research fait tout le travail pour moi : c’est un site remarquable ! Ils ont accès à toutes les recherches scientifiques et mettent en avant les plus tordues, celles qui disent quelque chose de l’absurdité de notre vie et de la poésie de la recherche. C’est incroyable. J’ai vu dernièrement sur le site des chercheurs qui veulent casser en deux des spaghettis. Ce qui est impossible. Un spaghetti se casse toujours en trois, sauf si vous faites une torsion particulière. D’autres scientifiques se sont demandés s’il est possible de marcher avec un gobelet de café sans que le café se renverse. Il y a aussi des études (moi ça me fait rire, mais ce n’est pas drôle) sur toutes les blessures que les bébés se font en tricycle ou en turbulette. Ce genre d’études sont une ouverture vers du surréaliste : on se demande s’ils ont pris des bébés et s’ils les ont poussés ou s’ils les ont suivis pendant des heures. Se demander comment ils font c’est déjà interroger la méthode scientifique. Quand je suis avec des chercheurs, ils me disent que l’expérimentation c’est tout le problème : on ne peut pas faire en labo ce que des bébés font chez eux. Et en fait, c’est aux urgences qu’ils constatent les blessures. Le site nous pose plein de questions. C’est un puit sans fond.

Au-delà de Improbable Research, je lis les travaux d’auteurs anglosaxons. Par exemple, Mary Roach. Elle prend un thème, comme la digestion, et elle fait un livre entier sur le sujet. Et si moi je suis trash, Mary Roach elle est complètement « chtarbée ». Elle met de l’humour dans des trucs horribles. Elle a aussi essayé des trucs sur elle. Pour Macchabé, La Vie mystérieuse des cadavres, elle est allée dans tous les labos qui utilisent des cadavres. C’est d’une trashitude ! Sinon, il y a aussi Carl Zimmer. Ce sont de bons vulgarisateurs que j’aime beaucoup. Comme maintenant on m’attend au tournant de la véracité scientifique, il ne faut pas que j’aie des références pourraves. Mais de temps en temps j’aime bien faire une petite recherche un peu nulle. Ça nous rappelle que nous sommes tous de misérables humains et qu’on va tous mourir un jour ! Je n’aime pas quand on se met sur un piédestal et qu’on oublie qu’en coulisse d’autres travaillent pour nous et se posent de vraies questions.

Vous avez abordé des sujets scientifiques mais pas que, un peu de cinéma, de sociologie. Qu’est-ce que vous aimeriez traiter de différent ? De la philosophie ?

Marion Montaigne : L’avantage c’est que la science est assez visuelle avec l’expérimentation. Je choisis souvent des thèmes visuels. Ce n’est pas pour rien que j’aime la biologie et la médecine ! On a tous un corps (dont on n’est pas toujours très fier...) pour parler de choses que l’on a en commun. C’est plus difficile de faire rire sur la physique quantique ou l’astronomie hyper poussée. Pour ce qui est de la philo, c’est juste que je suis nulle en philo. J’ai eu une prof de philo catastrophique. Par contre, j’aime bien la psychologie. J’aimerais que quelqu’un m’apprenne des notions de psychologie. J’aimerais bien faire une sorte d’état des lieux en psychologie humaine. J’ai déjà discuté avec un psychologue qui était en psychologie criminelle : c’était très très trash. Quand on parle de la vraie vie, on tombe très vite dans le trash.



Si vous deviez dessiner ou écrire pour un autre genre que la vulgarisation scientifique, quel serait-il ?

Marion Montaigne : Ça a été ma grande interrogation pendant le confinement. Je me suis dit : « qu’est-ce que je dois faire maintenant ? Est-ce que je suis comme un bon boulanger qui fait la meilleure baguette et je continue à faire des baguettes. Mon client va être content. Ou est-ce que je le surprends ? Je fais du poulet rôti au risque de le décevoir et moi de me planter ? ». Je me suis posé la question. Dans tous les cas, ce qui compte c’est ce dont je veux parler. Et je n’ai pas encore trouvé de sujet qui me donne vraiment envie de faire de la fiction. Je m’amuse tellement en vulgarisation scientifique ! Et ça m’a apporté des opportunités uniques, comme de rencontrer des astronautes. Je me demande jusqu’où ça peut m’amener… En science, il y a tellement de possibilité et ça ne s’arrête jamais.

Avez-vous mis des anecdotes scientifiques de côté car elles étaient trop sanglantes ou crues ?

Marion Montaigne : Plein ! Et, des fois, quand je fais des visites dans des labos, je me dis « ça je ne peux pas le raconter », parce qu’on est vraiment à la frontière de l’acceptable. Pour qu’on soit en bonne santé dans un environnement propre et sécurisé, d’autres gens ont mis les mains dans le cambouis. Par exemple, pour être sûr que votre ceinture de sécurité marche, il faut la tester. Ça peut aussi aller jusqu’à savoir si une trottinette d’enfant blesse l’enfant. Pour ça, il faut que des gens aient testé. Il faut se poser des questions absolument tordues. Et dans le spatial c’est même pire parce qu’ils doivent gérer du biologique tout le temps. Il y a même des études sur comment les cheveux prennent feu. J’ai une vie très drôle à lire tous ces trucs-là. Des fois on me dit « oh, dit donc, tu es trash » et je me dis « si tu savais l’après-midi que j’ai passé avec ce vétérinaire, ou ce médecin ». Des fois, si vous trouvez que c’est trash, ça l’est dix fois plus en vrai ! Mais comme mon dessin n’est pas réaliste, je peux aller assez loin. Ce serait réaliste, ça serait horrible. Et puis on se marre de l’absurdité de la situation. C’est presque poétique tellement c’est surréaliste.



D’autres anecdotes ne sont pas passées parce que les chercheurs ont testé sur eux-mêmes… Ou encore quand il s’agit de sujets un peu polémiques, ou trop compliqués. Bizarrement, l’évolution ça rend fou dans les commentaires. Je ne pensais pas que ça déchainerait autant de passion. Mais aussi la religion, la sexualité...

Vous avez fait de petites références au Covid ou encore à Castex dans cette nouvelle édition. Avez-vous eu envie de réécrire des passages entiers ?

Marion Montaigne : Pour Johnny Hallyday, je me suis dit « ouille ouille ». Beaucoup de célébrités dont je parle dans l’album sont mortes. C’était même un sujet de blague que les gens dont je parle meurent peu de temps après. Mais ça serait compliqué de tout réécrire parce qu’il faudrait changer les thèmes. Et en même temps je me dis qu’il faut assumer l’époque à laquelle je l’ai écrit et dessiné. Je m’étais posé la question parce qu’on m’avait dit que ça allait mal vieillir. Mais en même temps, je pense que je m’adresse à des gens de ma génération. Et puis, il ne faut pas que le gag repose sur des références ou des célébrités. On peut rire même si on ne comprend pas la référence.



Quels sont vos projets futurs ?

Marion Montaigne : J’en ai réprimé deux… Pendant le Covid, j’ai essayé d’en faire un hyper technique et j’ai abandonné à 100 pages de story-board. Avec le confinement, je ne pouvais pas rencontrer de gens, alors j’ai tout basé sur de la documentation. Et comme j’étais déprimée pendant le confinement, ça m’a occupée. Après je me suis dit « en fait, c’est nul ! Je veux faire des trucs rigolos, pourquoi je me casse la tête ». A un moment, je voulais adapter un auteur que j’aime bien, le livre d’un anglais. Mais on n’a pas eu les droits, apparemment c’est déjà un roman graphique. Je ne sais pas si j’aurais réussi de toute façon : le livre fait 700 pages !

Là, je vais essayer de faire quelque chose de plus biographique. Je me rends compte que j’ai vu des trucs en labo assez rigolos et que je n’ai pas pu les raconter, parce que je n’ai pas réussi à les expliquer ou qu’ils n’étaient pas dans le thème d’un album. Ça serait surtout pour revenir sur mon parcours. Il faudrait que je fasse un « off » sur Thomas Pesquet, mais je n’aurais jamais le droit… Quand il sera vieux peut-être. Il faut que je lui survive ! On a que deux ans d’écart. Non faut pas que je dise ça, il faut encore qu’il rentre de là-haut ! Je pense que je vais m’écrire dans toutes les situations folles que j’ai vécues : quand je suis allée au Kazakhstan voire une fusée décoller par exemple...

Et puis je m’interroge sur les raisons derrière ma confiance dans la science. Des fois on m’a mise face à des questions éthiques pour lesquelles je n’avais pas de réponse. Heureusement que des chercheurs essayent de faire face à ces questions et qu’ils y répondent à ma place. Quand vous êtes dans un labo à vous demander « je teste sur un singe ou sur un enfant ? » Moi je suis là : « ni l’un ni l’autre ! » On est content de ne pas avoir à se poser des questions aussi complexes. Je venais pleine d’assurance en me disant « il ne faut pas faire ça, il faut faire ça ». Et le chercheur vous met face au cas pratique et vous êtes dans un dilemme éthique. J’ai pris deux semaines à me questionner sur la vie, la mort, qui on choisit, qui mérite… J’ai aussi été cobaye pour la science ! J’ai eu mal au cou pendant plusieurs semaines pour rendre la monnaie de la pièce aux chercheurs. Et ce sont des choses que je n’ai jamais racontées ! Mais des fois c’était rigolo, hein ?

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