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Sans-dents, mais pas sans arrière-pensée

Auteur(s) :
Pascal Rabaté

Pour son quatrième long-métrage, sans dialogue ni musique, Pascal Rabaté se paye le luxe d’aller à contre-courant du cinéma de genre. Un film dont le curseur va du plus brutal au délicat, un acte poétique qui se revendique comme du « Tati Punk ».

Au beau milieu d’une décharge, la vie d’un clan de déclassés rythmée par quelques astuces de survie et de ponctuels pillages de récupération. Mais une menace se dresse au-dessus de cette humanité retrouvée, celle de la société aseptisée représentée par des forces de l’ordre gardiennes de la conformité.

En intitulant votre film Les Sans-Dents, vous mettez franchement les pieds dans le plat

Pascal Rabaté : J’avais envie de parler de ces abandonnés de la Démocratie, de tous les pays, ça inclus les migrants qu’on laisse vivre en bord de ville dans des conditions misérables. Mais pas avec le ton habituel qui m’insupporte : un type de cinéma français qui va traiter le pauvre avec condescendance et un peu de mépris. Une forme de vision « du dessus », j’ai des opinions, je suis militant mais ce n’était pas du tout le projet.

Les sans-dents

Les sans-dents
© Jour2fête, 2022

J’ai grandi avec le cinéma italien. Dans les années 50 à 70, les cinéastes italiens réussissaient à parler du prolétariat sans être misérabilistes, tout en étant cruel et même « cru » avec les personnages.

Comme Ettore Scolla, avec Affreux, sales et méchants, j’ai voulu poser tout de suite un titre qui amène vers la farce ou le décalé. C’est à double tranchant parce que des gens me demandent « il est où Hollande ? » (rires) mais c’était l’expression qui m’intéressait.

La première partie du film est assez brutale, on a l’impression d’observer une humanité revenue au Neandertal…

Pascal Rabaté : Le projet était de parler d’une société qui se reconstruit sur les déchets de la nôtre, sans faire référence à une culture particulière. On est sur une proposition d’uchronie. Ça ne se voit pas, mais il n’y a pas une seule typo dans le film, il n’y a que des chiffres qui sont les mêmes pour tous.

Je voulais faire le portrait de gens tels qu’on les perçoit quand on reste superficiel. Si on ne fait que les survoler on voit des gens sales et bruyants, presque un retour au pariétal. Mais si on continue à regarder on va s’apercevoir de l’humanité presque plus belle que la nôtre, où chacun se sent dépendant et protecteur de l’autre. Il y a un personnage crucial : c’est la gamine qui est la pureté à protéger, l’enfant miracle, c’est une petite symbolique qui est lisible ou pas.

Après une projection à Angers, j’ai dit « c’est la Bible revisitée par un crétin », Marc Antoine Matthieu – qui était dans la salle - m’a repris : « non, par un innocent », en effet ça n’est pas la même chose. C’est un retour à l’innocence sur les restes de la société : il y a une statue de Karl Marx, des rituels catholiques comme bénir le repas mais on ne sait que vaguement les gestes. On a de vieux restes de coutumes mais l’important c’est l’humain. On se dit qu’ils ne sont pas si laids, ces personnages finissent par apprivoiser le spectateur. J’espère qu’on les trouve attachants et qu’on finit par les aimer.

C’est votre second film sans dialogue…

Pascal Rabaté : Je voulais montrer une communauté de cœur plutôt que de sang, c’est comme une tour de Babel, mais imposée. Comme ils venaient de tous les horizons possibles, il n’y a pas de langue commune, donc le seul langage qui reste est celui du corps.

Les sans-dents

Les sans-dents
© Jour2fête, 2022

J’avais pensé au début appeler le projet Desespéranto, mais c’était un titre ultra plombant. Ensuite ça devait être Les sans-voix, mais si tu cherches sur internet, entre les romans, les documentaires, les essais sociologiques… tu as dix pages de résultats.

… ni musique

Pascal Rabaté : Pour être honnête, le projet a été vendu avec une musique alors que je savais qu’il n’y en aurait pas, ça sécurisait la production et la distribution mais je trouvais que ça faisait un emballage sur quelque chose que je voulais vivant et il fallait des espaces qui aient leur propre identité, comme la résonnance dans la grotte durant le repas.

On sent dans les séquences des enquêteurs (menés par François Morel) un ton absurde proche de l’univers de Jacques Tati

Pascal Rabaté : J’avais envie d’avoir deux écritures : une organique et l’autre plus distanciée et organisée. Se faire télescoper le vivant et le contrôlé.

Dès que les policiers apparaissent je retrouve une mécanique de mise en scène d’une machine huilée où tout le monde cherche à se ressembler, avec des inspecteurs qui épousent des femmes qui sont leur portrait craché. J’avoue que c’est un premier degré un peu stupide que je ne renie pas.

D’ailleurs pour l’anecdote, ils se ressemblent tous parce que c’est le même acteur (Olivier Parenty ndlr), ce que tout le monde ne voit pas : certains spectateurs pensent encore que j’ai trouvé des acteurs qui se ressemblaient ! Pour ces scènes, j’ai été obligé de cadrer de façon que les personnages ne se passent pas les uns devant les autres pour limiter les effets spéciaux coûteux.

Ça m’a permis de ne pas être homogène. Quand on fait un album il faut garder la même écriture, et là j’ai voulu affirmer mes deux filiations : faire rencontrer le burlesque avec l’organique.

Dans Ni à vendre, ni à louer (autre film muet et clairement référencé à J. Tati ndlr) on était sur une mécanique de déplacement chorégraphique. Pour Les sans-dents, je voulais enlever les béquilles qui permettaient au précédent projet de tenir : la musique, le trop de préparation et d’organisation, le truc d’horlogerie. Je ne voulais pas de story-board pour que ça soit vivant, parce qu’il faut croire au hasard.

C’est le moteur du projet, mon envie était de faire de la poésie organique, qui sent… et pas forcément bon.

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