ZOO

Rencontre avec Corinne Bertrand

Auteur(s) :
Corinne Bertrand

Date : 14/05/2022

Le lancement par les éditions Delcourt d’une nouvelle collection entièrement consacrée à l’écrivain de science-fiction Liu Cixin est également l’occasion de découvrir l’éditrice indépendante et voyageuse qui nous rapporte cet étonnant projet de Chine. Portrait.

Né en 1963 en Chine dans la province du Shanxi, Liu Cixin est considéré comme le plus illustre et le plus populaire écrivain de science-fiction de l’empire du Milieu. Ingénieur de formation passionné de SF et de littérature, l’auteur incontournable a construit au fil de ses nombreuses nouvelles un univers absolument unique. C’est en 2015 que Liu Cixin s’impose hors de ses frontières natales comme l’un des romanciers majeurs du genre avec la publication à l’échelle internationale de son chef-d’œuvre Le problème à trois corps.

Récompensées à de très nombreuses reprises, les créations de Liu Cixin se voient désormais adaptées au cinéma, en série et désormais en bande dessinée chez Delcourt.

Editrice, vous êtes fatalement moins connue du grand public. Qui êtes-vous Corinne Bertrand ?

Corinne Bertrand : J’ai commencé ma carrière à Paris en tant que libraire spécialisée en bande dessinée, puis j’ai intégré au milieu des années 90 les jeunes éditions Delcourt, comme responsable de la promotion, attachée de presse, secrétaire d’édition et de rédaction. J’ai ensuite fait de la coordination éditoriale, et travaillé aussi sur la collection de mangas Akata.

En 2004, j’ai rejoint Thierry Tinlot chez Dupuis sur le magazine Spirou (c’était d’ailleurs une excellente expérience et équipe, sous l’obédience du « Boss »), puis j’ai succédé à Sébastien Gnaedig pour gérer la collection « Expresso et Repérage » sous la direction de Claude Gendrot. Après trois années passionnantes, j’ai eu des divergences de vue avec la direction et j’ai démissionné. Quelques mois plus tard, Valérie Mangin et Denis Bajram, avec qui j’avais en commun d’habiter en Belgique et d’avoir travaillé chez Delcourt, m’ont proposé de reprendre Quadrants, le label qu’ils avaient créé chez Soleil qui était devenu une maison d’édition filialisée. C’est ainsi que j’ai travaillé pour Mourad Boudjellal avec qui je n’avais pas particulièrement d’atomes crochus, mais dont l’envie de faire bouger les lignes de l’intelligentsia de la BD franco-belge m’intriguait.

Au milieu des années 2010, vous prenez un peu vos distances avec le 9e Art, pourquoi ?

C. B. : En 2014, me voilà de retour aux éditions Delcourt, suite au rachat des éditions Soleil, lorsque j’affronte une période de doute. Est-ce l’approche de la cinquantaine, est-ce l’envie de transformer mon mode de vie, ou simplement le fait d’un appétit renouvelé de découverte ? Je décide de prendre des cours à l’Alliance Française de Bruxelles-Europe en vue d’exercer le métier de professeur de français à l’étranger. En juillet 2015, j’obtiens mon diplôme et j’envoie des CV un peu partout dans le monde, au Mexique, en Chine, etc. À peine dix jours plus tard, je reçois une réponse positive : c’est une université chinoise de la province du Jiangsu qui est prête à m’accueillir pour fin août.

La Terre vagabonde

La Terre vagabonde © Delcourt, 2022

Je pars seule en Chine dans une ville de six millions d’habitants. Je ne parle pas la langue et je ne connais pas les codes, mais je découvre des étudiants très respectueux et curieux des étrangers. Mon mari Thierry Robin auteur de BD et grand voyageur, notre fille de 15 ans (qui aura le plus de difficultés à s’adapter à cette première année chinoise), et même notre chien, me rejoignent en novembre. À ce moment-là, je me consacre évidemment au professorat, tout en poursuivant, mais au ralenti, l’édition pour la collection Quadrants. Il faut préparer les cours pour l’université, ça demande du temps. Et puis, notre nouvelle vie chinoise commence, haute en couleur !

Comment vous retrouvez-vous finalement impliquée dans un projet d'édition atypique en Chine ?

C. B. : Thierry connaît bien la BD chinoise et nous profitons de nos déplacements à Shanghai pour rencontrer des auteurs, visiter des expos et découvrir le milieu artistique chinois. Avant notre grand départ, Thierry travaillait sur un livre que lui avait commandé la province du Guizhou pour promouvoir le site Tusi Hai Long Tun, tout juste classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Ce livre a depuis été publié par Dargaud sous le titre français Pierre Rouge, Plume noire.

De fait, Thierry est donc en contact avec Wang Ning (le General Manager de la société Beijing Total Vision), agent d’auteurs et organisateur d’évènements culturels à travers le monde et avec son associé Li Yun (CEO de FT Culture, producteur et éditeur de la collection « Graphic Novel collection of Liu Cixin's Sci-fi Classics »). Ce dernier possède les droits de toutes les nouvelles de Liu Cixin et il souhaite les adapter en BD, mais aucun n’a suffisamment de connaissances techniques ou éditoriales nécessaires à la création d’une
collection à dimension internationale. Thierry a donc suggéré mon nom, et me voilà rapidement embarquée dans un projet qui va s’avérer extraordinaire.

En quoi consiste votre collaboration ?

C. B. : Pour commencer, nous devons définir un format répondant en particulier aux exigences de Li Yun dont l’ambition est de céder les droits d’édition à de nombreux pays. Ils souhaitent collaborer avec des auteurs renommés, bien installés sur le marché européen et international. C’est ainsi qu’en lisant les nouvelles initiales, par Liu Cixin, des noms et des styles d’auteurs ont surgi. Par exemple, pour La Terre vagabonde, un thriller un peu froid avec quelque chose d’implacable, j’ai tout de suite pensé à Christophe Bec. Pour The Mountain, je voyais assez bien le dessin de Pellejero.

La Terre vagabonde

La Terre vagabonde © Delcourt, 2022

Nous discutons longuement avec Li Yun sur le fait d’adapter ces nouvelles en bande dessinée par des auteurs qui ne vont pas nécessairement rester fidèles à la nouvelle d’origine pour obtenir un niveau de qualité international. Nous serons tous de cultures différentes. Il s’agit de 15 livres, c’est un investissement de travail très important, et je dois arrêter l’enseignement. En janvier 2020, avec Thierry, j’arrive à Angoulême et nous n’avons jamais pu repartir. Fin de l’aventure chinoise, mais début de l’édition française.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées dans le monde de l'édition chinoise ?

C. B. : J’ai découvert le poids de la censure dans ce pays… et la liberté dont nous jouissons ici sans y prêter assez attention. Chacune de ces adaptations doit nécessairement être validée par le comité de qualité qui vérifie chaque dessin et chaque mot, selon ce qui est déterminé « souhaitable ». Si une armée, chinoise ou étrangère est représentée, chaque galon d’uniforme est vérifié et corrigé s’il y a lieu. Même dans le cadre de récits de fiction, il y a des éléments sensibles. Et bien entendu, ça vaut aussi pour le respect des détails culturels.

L'oeuvre originale de Liu Cixin est publiée chez Actes Sud, alors pourquoi l'adaptation BD se fait-elle chez Delcourt ?

C. B. : Li Yun tenait à faire fructifier son important investissement financier, très inhabituel pour une production de BD en Chine. Il vise alors les éditeurs majeurs de notre marché, comme sur tous les marchés étrangers, pour assurer la visibilité de la collection. Lorsque nous venons à Angoulême en 2019, c’est pour rencontrer le gratin de l’édition franco-belge. Nous présentons la collection aux principaux éditeurs, dont certains se montrent intéressés. Les discussions se poursuivent bien après le festival, car c’est un investissement sur 15 albums. Mais Guy Delcourt se rend à Beijing pour discuter du contrat, sur place. Un geste décisif, et c’est donc la maison Delcourt qui gagne la course.

La Terre vagabonde

La Terre vagabonde © Delcourt, 2022

Cette collection limitée aux seules créations de Liu Cixin se terminera-t-elle donc en 2023?

C. B. : La parution de cette édition française se terminera en effet en 2023. L’éditeur chinois a limité la collection à 15 nouvelles, qu’il a choisies parmi la quarantaine de récits courts de l’écrivain, celles qui paraissaient les meilleures, les plus propices à une adaptation visuelle aussi. Lorsque j’ai été contactée pour développer et enrichir cette collection, j’ai lu toutes les nouvelles d’origine et découvert un univers. L’écriture de Liu Cixin est très différente de ce que propose la SF américaine ou française. Je ne suis pas une spécialiste de la SF, mais j’apprécie vraiment la SF qui touche à la politique, à l’économie, au social. Or, ces 15 récits déroulent les idées d’une même pensée d’écrivain, déploient un univers prospectif dans une ampleur et une variété qui sont originales. Des liens se tissent entre les détails de ces nouvelles, comme un jeu de références, que les lecteurs retrouveront dans son Grand œuvre, la trilogie du Problème à trois corps. Ces nouvelles en sont les ferments, un point d’entrée aisée à l’univers dense de Liu Cixin.

Article publié dans le Mag ZOO N°87 Mai-Juin 2022

Pour aller plus loin

Haut de page

Commentez

1200 caractères restants