Avec Ashes, son premier manga publié chez Ankama, Stéphanie Le Chevalier impose une voix singulière dans le manga francophone. Portée par une narration sombre entre shōnen et seinen, l’autrice revisite un métier oublié, explore la lutte ouvrière et revendique l’émotion comme moteur de création.
Couverture de Ashes T.2, la suite de Ashes par Stéphanie Le Chevalier aux éditions Ankama, en librairie le 23 janvier.
« Je ne me voyais pas vendre des animaux toute ma vie »
Pour celles et ceux qui te découvrent avec Ashes, peux-tu te présenter ?
Stéphanie Le Chevalier : Si on remonte au tout début, je ne viens pas du tout d’un parcours artistique. J’ai fait un bac pro “technicien conseil vente en animalerie”, donc je vendais des animaux… et ce n’était pas très joyeux.
En parallèle, pour payer mes études, j’ai travaillé sept ans comme femme de chambre dans un hôtel Ibis. Arrivée au bac, je ne me sentais pas du tout à ma place. Je ne me voyais pas vendre des animaux toute ma vie : ça ne me plaisait pas, ça ne me faisait pas vibrer. Ce que je voulais vraiment, c’était dessiner, raconter mes histoires, et envoyer des paillettes dans les yeux des gens quand je leur montrais mes petites pages. Je les ai toujours, d’ailleurs : c’est important de garder ces reliques du passé, ça permet aussi de se dire “ok, j’ai progressé”. Mon objectif, c’était ça : donner de l’émotion, ne pas laisser les lecteurs indifférents en refermant l’un de mes projets.
Comment passes-tu de l’animalerie à une école de manga ?
S. L. : À la fin de mon bac, je me suis renseignée. J’ai vu qu’il existait des écoles spécialisées, notamment à Angoulême. Et c’est lors d’un Festival d’Angoulême que j’ai découvert l’EIMA, l’École internationale du manga et de l’animation, basée à Toulouse. L’école venait d’ouvrir, j’ai intégré la toute première promo. J’allais littéralement dans le néant, je ne savais pas où je mettais les pieds. J’ai un peu servi de bêta “crash test” pour l’école… mais le crash test a plutôt bien fonctionné, pour eux comme pour moi, puisque quelques années plus tard je sors mon premier manga chez Ankama.
Quel a été ton premier coup de cœur manga ou anime, celui qui t’a fait dire “je veux faire ça” ?
S. L. : J’ai grandi avec Dragon Ball. Et quand j’ai commencé à dessiner des pages, c’était sous influence totale de One Piece. Je recopiais des pages, j’essayais de choper le style d’Oda, je voulais faire du shōnen pur et dur.
C’est vraiment à l’EIMA que j’ai commencé à forger mon propre style, en m’ouvrant à d’autres œuvres, à d’autres genres que le shōnen baston : La Reine d’Égypte, L’Atelier des sorciers et d’autres projets plus variés. Ça m’a rendue plus curieuse, plus ouverte à d’autres types de récits.
À la base, tu voulais donc faire du pur shōnen. Qu’est-ce qui t’a fait glisser vers quelque chose de plus sombre ?
S. L. : Oui, au départ je voulais vraiment du shōnen bien bagarre, très “power of friendship” et grosses scènes d’action, avec ma touche perso évidemment. Mais au fil du temps, j’ai eu envie d’assombrir ma narration, de rendre les choses plus sérieuses, plus réalistes, quelque part entre le shōnen et le seinen. C’est ce qui a donné Ashes.
On garde un côté shōnen : c’est dynamique, on a un héros déterminé, des scènes d’action. Mais il y a aussi beaucoup d’intrigues, de drame, de politique “pour les nuls” – parce que moi-même je suis nulle en politique (rires). L’idée, c’est un univers sérieux, avec un fond solide, sans renoncer à l’énergie du shōnen. Ma priorité, c’est de retranscrire des émotions : une petite larme, un sourire, un pincement au cœur… plus que de simplement accumuler des scènes spectaculaires de combat.

Extrait du tome 2 de Ashes, par Stéphanie Le Chevalier
© Ankama, 2026
« Je voulais rendre le ramonage indispensable dans un monde de cendres »
Entrons dans Ashes. Pour situer : on suit Ben, un adolescent qui cherche à se faire remarquer par son père dans un univers dystopique. Comment tu résumerais ton manga en quelques mots-clés ?
S. L. : Je suis toujours nulle à cet exercice (rires). Je dirais : dramatique, manipulation, sérieux. On est clairement dans un shōnen d’action, mais avec un ton grave, une dimension réaliste et politique.
Tu as collé à Ben une petite mascotte, Pike, qui apporte beaucoup de douceur. Comment est née cette idée ?
S. L. : L’univers d’Ashes est quand même très dur : on est dans une dystopie post-apo, avec des problèmes sanitaires, de la cendre partout… Je voulais adoucir un peu tout ça, ajouter un élément de mignonnerie qui vienne équilibrer la noirceur. La petite mascotte s’est imposée naturellement pour ça. Et pourquoi un hérisson ? Parce que le “balai” des ramoneurs s’appelle un hérisson. Ça s’est imposé comme une évidence, je ne voyais pas un autre animal.
Et puis c’est aussi une petite touche francophone, un clin d’œil au vocabulaire du métier… et l’occasion de dire : respectez les hérissons, faites attention sur la route !
Justement, tu mets au cœur de ton univers un métier ancien, celui de ramoneur. Pourquoi ce choix ?
S. L. : Je voulais mettre en avant un vieux métier qui est en train de se perdre, que beaucoup d’ados ne connaissent même plus. L’idée, c’était de le rendre à nouveau indispensable… mais dans un monde de cendres, de fumées toxiques, de cheminées vitales au quotidien. Je me suis dit : “Et si je plongeais ce vieux métier dans un monde de cendres, pour qu’il devienne crucial à la survie de tous ?” Ça a commencé littéralement par une phrase griffonnée dans le bureau de mon ancienne école, alors que je réfléchissais à mon avenir et que je “relançais l’usine à scénario”.
Le projet, je l’ai inventé fin 2021. J’ai signé avec Ankama en mai 2022. Ça s’est fait très vite – peut-être même un peu trop vite. Je n’ai pas vraiment eu le temps d’apprivoiser le projet au départ, de m’y accrocher en profondeur. Aujourd’hui, je m’y attache de plus en plus au fur et à mesure que j’avance.
Quelle a été ta plus grande difficulté sur Ashes ?
S. L. : Le scénario, sans hésiter. J’ai encore beaucoup à apprendre. Heureusement, j’ai des éditrices qui viennent restructurer le bazar scénaristique que je pose (rires), sans dénaturer mes intentions. Elles réparent ce que je ne vois pas, m’aident à remettre les choses dans le bon ordre. C’est mon premier projet long : c’est là que j’apprends, que je me casse la figure, que je remonte à cheval… et je ne dis pas ça uniquement parce que je m’appelle Le Chevalier (rires).
Parmi tes personnages – Ben, Moni, Orin, Bartha et les autres – lesquels occupent ton “top 3” personnel ?
S. L. : Je les aime tous, vraiment. Chacun a son petit truc que j’adore. Mais si je dois faire un top 3 : en troisième position, je mets Ben. Je me reconnais beaucoup en lui : sa relation compliquée avec son père, son besoin d’acceptation, ce manque qu’il porte en lui. En deuxième, je mets Hans, son père. J’adore les personnages qui ont beaucoup à dire, dont le passé pèse vraiment sur le présent. Hans a une histoire que j’aime énormément explorer. Et en premier… c’est un personnage qui n’apparaît pas dans le tome 1. Il arrive dans le tome 2, qui sortira le 23 janvier. Donc il faudra un peu patienter pour le découvrir !
On sent une vraie dynamique entre Orin (la fameuse moustache) et Bartha. On peut dire qu’il est un peu impressionné par elle ?
S. L. : Ils ont une petite histoire commune, oui. Orin a de bonnes raisons d’être troublé, maladroit, voire un peu “bébête” à chaque fois qu’il la voit. On comprend mieux pourquoi en lisant le tome 1 et encore plus dans le tome 2. Disons que leur relation va prendre de l’ampleur, et que ce n’est pas juste un gag de moustache.
L’ambiance rappelle beaucoup Germinal : révolution industrielle, lutte ouvrière, patrons et ouvriers… C’était volontaire ?
S. L. : Complètement. Au départ, Ashes ne devait pas être aussi sombre : je voulais faire un truc à la Ghostbusters, avec des chasseurs de monstres. Mais il existait déjà des mangas français dans ce registre-là, et je ne voulais pas refaire la même chose. Je me suis mise à chercher des références dans des univers de révolution industrielle, fin XIXe, vers 1890, etc. C’est là que je suis tombée sur Germinal et sur d’autres œuvres comme Billy Elliot pour certaines ambiances. Germinal est rapidement devenu une référence majeure.
Je voulais cette ambiance lourde, pesante : post-apo, problèmes sanitaires, lutte ouvrière… Ce n’est pas joyeux, et c’est normal que ça ne le soit pas. Je me suis beaucoup intéressée à la façon dont les personnages évoluent dans ce type de contexte : la relation entre patrons et ouvriers, les rapports de force, les raisons de chacun. Les “méchants” ont leurs raisons, les “gentils” aussi – chacun pense agir pour le mieux, mais il y a toujours des sacrifiés derrière. C’est ce qui m’intéresse : des personnages qui ne sont pas tout blancs ni tout noirs.

Extrait du tome 2 de Ashes, par Stéphanie Le Chevalier
© Ankama, 2026
Combien de tomes sont prévus pour Ashes ?
S. L. : Il y a cinq tomes prévus avec Ankama. Pour l’instant, j’ai signé jusqu’au tome 3, on signe tome par tome. A priori, ça ne devrait pas bouger, donc on s’oriente bien vers cinq volumes. Peut-être – en fonction de l’avancement du scénario – j’essaierai de voir s’il est possible d’ajouter un petit tome 6, juste pour aérer les tomes 4 et 5 si besoin. Mais je n’irai pas plus loin. L’idée n’est pas de tirer sur la corde.
« J’encourage vraiment l’autoédition pour se lancer et se tester »
De manière plus générale, que penses-tu de l’explosion du manga francophone, entre auteurs édités et autoédités ?
S. L. : Je suis très contente de voir arriver de plus en plus d’auteurs et d’autrices, qu’ils soient édités ou indépendants. Pour moi, ça renforce notre crédibilité collective, ça montre qu’il y a une vraie scène, et surtout ça augmente la diversité des récits. On commence à avoir de tout : de l’action, de la romance, des récits historiques, politiques… Par exemple, il y a Run to Heaven, et j’ai des amis qui préparent un manga sur la résistance à Toulouse, prévu pour 2027, d’autres qui vont faire de la comédie romantique… Moi je suis chez Ankama avec un univers plus sombre. J’adore cette variété.
Je serai là pour les soutenir, y compris les autoédités. Je dis souvent aux gens : “n’ayez pas peur, lancez-vous”. Je conseille même de commencer par l’autoédition : pour se faire un premier public, pour apprendre à se connaître, pour tester son rythme, pour vendre soi-même ses livres et pour être au contact direct des lecteurs. Une fois qu’on est plus à l’aise, qu’on sait où on va, alors là on peut aller frapper à la porte des maisons d’édition avec un dossier solide.
Quel conseil donnerais-tu à quelqu’un qui veut se lancer dans le manga, en particulier côté dessin ?
S. L. : Déjà : être patient. Ne pas vouloir aller trop vite. On se rend souvent compte après coup qu’on aurait préféré prendre plus de temps pour progresser. Ensuite : être curieux. C’est la base pour progresser, que ce soit en anatomie, en couleur, en narration… Il faut “manger” un maximum de choses : du manga, bien sûr, mais aussi du dessin d'observation, du posing, de la couleur, des artistes qu'on admire, en essayant de comprendre comment ils travaillent.
Recopier des pages de manga, se mettre dans la peau d’un auteur ou d’une autrice : “Pourquoi il a choisi cette composition ? Quelle plume ? Comment il pose ses hachures ? Ses noirs ?” Bref : bouffer de l’information tant que vous pouvez. Parce qu’une fois édité, vous aurez moins de temps pour expérimenter et apprendre de nouvelles choses. Profitez du moment où vous n’êtes pas encore pris dans le rythme de publication pour vous enrichir au maximum.
Un mot de conclusion, des remerciements ?
S. L. : Je veux remercier mon école, l’EIMA : sans eux, je ne serais probablement pas éditée aujourd’hui. C’est grâce à eux que j’ai pu rencontrer Ankama.
Je remercie Ankama de me faire confiance sur ce projet, mes amis qui m’ont soutenue dans mes luttes émotionnelles et mes aventures éditoriales, et ma famille qui a accepté de me suivre dans ce métier compliqué.
Et bien sûr, merci à tous les lecteurs et lectrices qui donnent une chance à Ashes.
Propos recueillis par JD pour ZOO Le Mag / Parlons Mangas Français, à la librairie Bulles de Salon (Paris 17e).
Article publié dans ZOO Manga N°23 Janvier-Février 2026
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