Il y a chez Riff Reb’s une manière très particulière de parler du dessin : jamais comme d’un simple exercice de style, jamais comme d’une démonstration technique, mais comme d’un outil narratif. « Mes dessins sont des phrases », explique-t-il. Des phrases longues ou courtes, brutales ou rêveuses, drôles ou tragiques. Des phrases qui racontent autant que les mots, parfois plus.
La rencontre se déroule autour de ses planches, de ses originaux, de ses images maritimes et de ses pirates à la Galerie Daniel Maghen. Riff Reb’s commente, raconte, bifurque, revient à ses influences, à ses méthodes, à ses obsessions. Très vite, la visite devient plus qu’une présentation d’exposition : une traversée de quarante ans de bande dessinée, d’atelier, de littérature et de mer.
L'exposition vente a lieu jusqu'au 16 mai 2026 à la Galerie Daniel Maghen, 36 rue du Louvre à Paris.
Les années Asylum : apprendre en dessinant avec les autres
Avant d’être identifié comme l’un des grands passeurs de la littérature maritime en bande dessinée, Riff Reb’s appartient à une génération d’auteurs qui se sont formés dans une énergie collective. Au début des années 1980, après les Arts décoratifs, il travaille dans l’animation, notamment avec Cromwell. Tous deux sont alors embauchés à France Animation, à Montreuil, dans le contexte d’un secteur encouragé par les politiques culturelles de l’époque.
L’animation est une école rude mais formatrice. On y croise des storyboardeurs, des dessinateurs de personnages, des décors, des techniciens du mouvement, des coloristes. Riff Reb’s y apprend une leçon essentielle : le talent est partout, et le dessin progresse par confrontation. « On comprend qu’on n’est pas un génie », résume-t-il en substance.

Riff Reb's lors de son explication de texte de son exposition vente à la Galerie Maghen
Mais très vite, l’envie de bande dessinée reprend le dessus. Avec Cromwell, il travaille la journée dans les studios, puis, le soir, continue sur ses propres albums. Les nuits sont courtes, les journées intenses, mais cette période forge une discipline et une liberté.
C’est dans ce contexte que naît l’atelier Asylum, collectif devenu mythique, où gravitent notamment Cromwell, Riff Reb’s, Édith Grattery, Arthur Qwak et d’autres auteurs. L’ambiance est punk, fraternelle, exigeante. Chacun apporte son tempérament, ses qualités, ses audaces. Cette émulation pousse tout le monde vers l’avant.
De cette époque émergent notamment Le Bal de la sueur, réalisé avec Cromwell, ayant obtenu le Prix ACBD de 1986 , puis La Crève, album que Riff Reb’s considère comme l’un de ses premiers grands jalons personnels. Il y voit déjà un travail qui s’éloigne de la bande dessinée purement formatée, un désir d’expérimentation graphique et narrative.

Le bal de la sueur, le Prix ACBD de 1986
C’est pendant ses première années que Riff Reb’s fonde sa pratique. « Dans une illustration, une image peut garder son mystère. Mais dans une bande dessinée, c’est différent. Là, les images deviennent des phrases. Mes dessins sont des phrases. Des phrases longues, courtes, bonnes, mauvaises… Et il faut choisir : est-ce que je raconte ça par le dessin, ou est-ce que je le mets dans le texte ? C’est un échange permanent entre le récit, le dialogue et l’image. »
Et ça, c’est le vrai travail de la bande dessinée. Le texte, le dialogue, le dessin, le cadrage : tout doit dialoguer. Une information peut être dite par une bulle, ou par une attitude, ou par un décor, ou par un silence. La bande dessinée est cet échange permanent entre les moyens du récit.

Riff Rebs : Kernok le pirate - Chapitre X, planche originale n°3. Encre de Chine, crayon gras et gouache blanche sur papier.
Chez Riff Reb’s, cette conviction traverse toute l’œuvre. Le dessin n’est pas décoratif. Il est langage : « Le dessin doit raconter quelque chose. Sinon, ça ne sert à rien. Ce n’est pas parce que c’est beau que ça suffit. Il faut se demander : quel sens ça apporte ? Chaque case, chaque élément doit ajouter du sens pour construire l’ensemble. »

Riff Rebs : Kernok le pirate - Chapitre IX, planche originale n°4. Encre de Chine et crayon gras sur papier. 2500€
Un auteur difficile à ranger
Riff Reb’s le reconnaît volontiers : il a toujours été compliqué à cataloguer : « Moi, je suis entre deux choses. J’aime le comique, j’aime le réalisme. Mais entre les deux, normalement, on n’existe pas. Les éditeurs aiment bien dire : “Tu es dans quelle case ?” Et moi, je ne peux pas choisir. Parce que si je fais du réalisme pur, autant faire une photo. »
Cette position hybride est pourtant au cœur de son langage. Elle lui permet de faire varier le curseur entre comédie et tragédie. Un personnage semi-réaliste peut être grotesque et bouleversant. Cette souplesse est essentielle dans son travail d’adaptation : elle permet de passer de l’ironie au drame, de la farce à la métaphysique.
Ses influences disent bien cette double appartenance. Côté humour, Riff Reb’s cite Gotlib, Franquin, Astérix, Tex Avery, Disney. Côté noir et blanc, énergie graphique et mise en scène, il évoque les grands Américains, Milton Caniff, Frank Robbins, Will Eisner, mais aussi Hugo Pratt. À cela s’ajoute une culture d’illustrateurs anciens, de gravure, de drapés, de noirs puissants, de compositions classiques.

Nemo Jules Vernes : illustration originale, affiche du festival d'Amiens. Encre de Chine, pastel, acrylique sur papier. 6000€.
Son dessin ne cherche donc pas la photographie. « Si c’est pour faire photographique, autant faire un roman-photo », dit-il en substance. Ce qui l’intéresse, c’est ce que seul le dessin peut produire : l’exagération, la vibration, le symbole, le mystère.
La littérature comme territoire d’adoption
Progressivement, au fur et à mesure de ses créations et de son expérience, Riff Reb’s trouve une voie qui semble lui correspondre pleinement : l’adaptation littéraire. Ce choix ne s’est pas imposé immédiatement. Il raconte avoir proposé très tôt à Glénat une adaptation du Vagabond des étoiles de Jack London. Refus. Trop littéraire, trop compliqué, pas assez évident commercialement. Il faudra des années pour que le contexte éditorial change et que les adaptations littéraires deviennent un terrain fertile pour la bande dessinée.
Riff Reb’s refuse pourtant l’idée d’un simple résumé illustré. « Quand j’adapte un roman, je refuse de faire un résumé illustré. Je veux refaire une œuvre. Comme au cinéma, quand on adapte un livre : on remet le costume, on rejoue, on transforme. Adapter, ce n’est pas simplifier. C’est prolonger. Sinon, ça n’a aucun intérêt. »

L'Ile au Trésor aux éditions Maghen 2022, L'arbre au squelette, illustration originale. Encre de chine et crayon gras sur papier au prix de 4500€.
Cette approche explose avec sa grande trilogie maritime : À bord de l’Étoile Matutine d’après Pierre Mac Orlan, Le Loup des mers d’après Jack London, puis Hommes à la mer, recueil adaptant Conrad, Hodgson, Mac Orlan, Edgar Allan Poe, Marcel Schwob et Robert Louis Stevenson. Avec cette trilogie, Riff Reb’s ne se contente pas d’illustrer la mer : il l’incarne. Elle devient décor, menace, matière, gouffre, destin.
L’intégrale de cette trilogie est d’ailleurs présentée par la BnF comme un ensemble incontournable dans lequel Riff Reb’s fait de la mer un personnage central.
Enquêteur avant d’être adaptateur
« Quand j’adapte un auteur, j’enquête. Je regarde sa vie, quand il a écrit, pourquoi. Je cherche ses influences, ses lectures. Je remonte toute la chaîne. Et à un moment, je me retrouve avec tous ces gens-là autour de moi. Je suis avec eux. Comme une famille. Et en même temps, je garde du mystère. Parce que si on comprend tout, on ne rêve plus. »
C’est ainsi qu’il relie Stevenson, Dickens, Mac Orlan, London, Conrad. Il aime voir les filiations secrètes, les dialogues entre morts illustres. Il parle de ces auteurs comme d’une famille. « Je suis avec tous les vieux morts autour de moi », dit-il en substance. Jack London, Pierre Mac Orlan, Stevenson deviennent des compagnons de travail.
Cette enquête nourrit ensuite la bande dessinée. Les termes de marine, les types de navires, les gestes des marins, les superstitions, la géographie, les usages : tout devient matière. Mais il ne veut pas tout expliquer. Il faut comprendre assez pour dessiner juste, mais préserver assez de mystère pour que le lecteur rêve.
Kernok le pirate : le grotesque, le sacré et la cruauté
La rencontre s’attarde longuement sur Kernok le pirate, adaptation du roman d’Eugène Sue, publié aux éditions Oxymore l’année dernière, en 2025. Le livre marque une nouvelle plongée dans l’univers maritime, mais avec une tonalité singulière. Kernok est un personnage excessif, cruel, grotesque, presque impossible à prendre au sérieux, et pourtant tragique.
Riff Reb’s insiste sur cette ambiguïté. Avec Jack London, la gravité domine : l’auteur veut changer le monde, dénoncer, secouer. Avec Eugène Sue, il peut davantage jouer sur le rire noir, l’absurde, le monstrueux. Kernok est odieux, mais fascinant. « Personne n’est bon. Et en même temps, c’est le personnage principal. On ne peut pas le prendre au sérieux… mais c’est lui qu’on suit.Et c’est ça qui m’intéresse : jouer entre le ridicule et le tragique. ».
Dans certaines images réalisées autour de Kernok, Riff Reb’s voit une dimension presque métaphysique. La couverture, par exemple, n’est pas seulement l’image d’un pirate sur une falaise. Elle évoque le Styx, le feu, la révolte contre Dieu, la question de l’existence. Le pirate devient une figure tourmentée, presque christique par endroits.

Couverture Kernok Le Pirate aux éditions Noctambules, encre de Chine, crayon gras et gouache blanche sur papier. 4500€

Illustration originale pour la quatrième de couverture du tirage noir et blanc. Encre de chine et crayon gras sur papier. 2700€
Certaines illustrations prolongent même l’album après sa publication : Kernok crucifié à une ancre au fond de l’eau, Kernok hurlant face au ciel, Kernok habité par ses propres visions. Ces images pourraient nourrir un futur portfolio consacré au « Capitaine tourmenté ». 
Kermok Le pirate : illustration originale pour la quatrième de couverture de l'album et la page de titre de l'édition Luxe. Encre de Chine et Crayon gras sur papier. 1700€
Une technique au service du récit
Riff Reb’s parle volontiers de technique, mais il refuse d’en faire un fétiche. Pour lui, la technique est indispensable, mais elle ne doit jamais devenir le sujet. Elle sert ce qu’on veut raconter.
Il a longtemps travaillé au pinceau, notamment sur Le Bal de la sueur. Il aime la résistance du pinceau, sa nervosité, son énergie. La plume, en revanche, le ralentit. Elle accroche, bloque, impose une contrainte qui ne correspond pas à son besoin de vitesse.
Depuis plusieurs années, il utilise beaucoup de roller à encre, qui lui donne une ligne rapide, fluide, vibrante. Pour les grandes masses noires, il revient au pinceau et à l’encre. Pour les gris, les matières, les costumes, les ciels ou les rochers, il utilise aussi des crayons gras, notamment des crayons à base d’huile, moins poussiéreux que le fusain ou le graphite.
Le grain du papier joue un rôle essentiel. Un papier rugueux apporte de la tourmente, de la matière, de la chaleur. Un papier lisse permet une peau plus douce, une image plus fluide. Il choisit donc ses supports selon ce qu’il représente. Une chaudière infernale, un ciel d’orage, un visage féminin, un corps noyé : chacun appelle une surface différente.
Il travaille peu à la gomme. Il préfère corriger à la gouache blanche, réintroduire de la lumière, nettoyer une zone, retrouver un blanc plus vif que celui du papier.
Une image construite
Derrière l’apparente spontanéité de ses images, il y a une méthode précise. Riff Reb’s réalise toujours des croquis préparatoires. Sur de petits formats, souvent en A4, il cherche déjà les noirs, les gris, les masses, l’équilibre général.
Quand l’image lui convient, il la scanne, l’agrandit, l’imprime en basse qualité, puis la reporte par transparence sur le papier définitif. Ce report lui permet de travailler directement l’original sans trop « charbonner », sans salir inutilement le support.
Cette méthode révèle une tension permanente dans son travail : conserver l’énergie du premier jet tout en construisant une image solide.
Dessiner des bateaux : être crédible plutôt qu’exact
La question des bateaux revient naturellement. Riff Reb’s dessine la mer comme peu d’auteurs savent le faire. Pourtant, il refuse de se définir comme un dessinateur réaliste au sens strict : « Quand je dessine un bateau, mon but, ce n’est pas d’être vrai. Mon but, c’est d’être crédible. Je veux que le lecteur y croie. Les vrais spécialistes, eux, vont reconstruire chaque plan. Moi, ce n’est pas mon objectif. Je veux que ça fonctionne. »

Riff Reb's : Illustration originale. Encre de Chine, crayon gras et gouache blanche sur papier. 4000€.
Il admire des auteurs capables de reconstruire des navires avec une précision quasi documentaire, pont par pont, plan par plan. Mais ce n’est pas son projet. Il veut que le lecteur croie au bateau, qu’il sente son poids, sa menace, son mouvement, sa présence dans l’eau.

Riff Reb's : Kernok Le pirate. Illustration originale inédite. Encre de chine et crayon gras sur papier. 5000e.
« Mon but, ce n’est pas d’être vrai, c’est d’être cru ». Cette phrase dit beaucoup de son art. Riff Reb’s ne cherche pas la vérité documentaire absolue : il cherche la vérité narrative.

Riff Rebs : Kernok le pirate : Chapitre IX, planche originale n°9. Encre de chine, crayon gras et gouache blanche sur papier. 3000€
La Marine nationale : une tentation refusée
La discussion dérive vers les peintres officiels de la Marine. Riff Reb’s aurait pu prétendre à ce statut, tant son œuvre maritime semble l’y inviter. Mais son rapport personnel à l’armée rend la chose complexe.
Né en Algérie, marqué par une histoire familiale liée à l’armée, à l’OAS, à une éducation autoritaire, aux chants parachutistes et aux souvenirs militaires, il garde une distance profonde avec cet univers. L’armée a hanté son enfance. La voir revenir par le biais de la reconnaissance artistique l’amuse autant qu’elle le met mal à l’aise.
Riff Reb's s’est renseigné, a réfléchi, mais ne semble pas prêt à endosser l’uniforme, les codes, les obligations symboliques. À 65 ans, dit-il en substance, il n’a pas besoin d’un tremplin. Sa liberté compte davantage.

Riff Rebs : illustration originale. Encre de chine, crayon gras et gouache blanche sur papier. 5500€.
La discipline quotidienne
Riff Reb’s travaille beaucoup. Il évoque des journées de 7 heures à 19 heures, avec une pause pour ménager son dos. Mais il refuse l’idée d’une production mécanique. « J’essaie d’apprendre en permanence. C’est pour ça que je n’aime pas me répéter. Et puis, je n’ai pas fait ce métier pour être à l’usine. Ce n’est pas pour recréer une usine ensuite. »

Riff Rebs expliquant ses journées de travail associées à ses créations de planches
Pas de planche quotidienne imposée, pas de cadence industrielle. Certaines images demandent plus de temps, d’autres moins. Il revendique le droit de varier, de changer de technique, de se mettre en danger. Répéter le même geste l’ennuie. Ne pas apprendre l’inquiète. « Je vais à l’école tous les jours à ma table », dit-il.
Le prochain voyage
Son prochain projet l’emmène très loin de ses noirs gothiques et de ses tempêtes : en Polynésie française, autour des requins-marteaux.
Contacté par Rue de Sèvres, Riff Reb’s a été invité à rejoindre une mission scientifique sur l’atoll de Rangiroa. Une équipe de chercheurs travaille sur les grands requins-marteaux ; une équipe d’Arte suit également la mission pour un documentaire. L’auteur part plusieurs semaines, rencontre scientifiques, plongeurs, Polynésiens, pêcheurs, naturalistes.
L’expérience le frappe par le contraste entre haute technologie scientifique et environnement insulaire. Des caméras sont fixées sur les requins, des balises transmettent des données satellites, tandis que certains lieux disposent de peu d’électricité. Le monde ancien et le monde contemporain se superposent.
Pour Riff Reb’s, c’est un défi graphique : « Là-bas, c’est un monde très particulier. Il n’y a presque rien. Il y a le ciel… et l’eau. Et ça, pour un dessinateur, c’est un vrai défi. » Cette fois, la couleur sera centrale. « Je ne peux pas amener mes noirs, mes ambiances gothiques, dans un monde comme celui-là. Là-bas, c’est la lumière, la couleur. Il faut tout réinventer. »
Il a livré le découpage et l’écriture du projet à l’éditeur et aux scientifiques. L’album sera une bande dessinée à part entière, et non un simple carnet de voyage illustré. Parution prévue fin 2027.
Maghen
MaiJuin2025



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