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Entretien avec Steve Baker : "J’essaie d’amener ma pierre à l’édifice"

De La Vie en Slip à Bots, en passant par Billie Bang Bang, Steve Baker s’est imposé comme l’un des auteurs les plus singuliers de sa génération. Un dessinateur “organique”, comme il se définit lui-même, obsédé par la fluidité de lecture, la narration et les émotions. À l’occasion de l’exposition consacrée au Buveur d’encre aux Rendez-Vous de la BD d’Amiens, Zoo Le Mag rencontre pour la première fois un auteur aussi passionné par le dessin que par ce qu’il transmet aux lecteurs. Entre influences, doutes, narration, jeunesse, science-fiction et amour des livres, Steve Baker se raconte sans filtre.

Le Buveur d'encre, Steve Baker

Extrait du Buveur d'encre, adapté du roman d'Eric Sanvoisin, par Steve Baker © Nathan, 2026

Il y a des auteurs qui parlent de technique. D’autres de carrière. Avec Steve Baker, tout revient toujours à la lecture. À ce moment fondateur où un enfant découvre qu’un dessin peut ouvrir une porte.

« Si je suis venu à la lecture, c’est grâce à la bande dessinée. On n’était pas du tout une famille de lecteurs. J’ai découvert la BD par hasard, en kiosque, avec Picsou, Pif Gadget, Strange… tout ce qui traînait. »

Puis vient le choc.

« Le grand choc pour moi, ça a été Léonard. Le dessin de Turk me semblait parfait. On avait l’impression que ce n’était pas fait par un être humain. Tout était précis, lisible, vivant. Et puis il y avait plusieurs degrés de lecture, des gags en arrière-plan… Je suis très fan de l’humour absurde et cette série-là m’a complètement happé. »

Le Buveur d'encre, Steve Baker

Extrait inédit d'une planche en cours de construction © Steve Baker

Ce rapport instinctif à la bande dessinée explique peut-être le parcours atypique de l’auteur. Steve Baker ne s’est jamais construit dans un culte des “classiques obligatoires”. Il revendique plutôt une trajectoire en diagonale.

« Je suis passé à côté de plein de références incontournables. J’ai pris des chemins de traverse. Je lisais ce qui me tombait sous la main. Et finalement, la BD m’a amené vers les romans. »

Aujourd’hui encore, cette curiosité demeure intacte. L’auteur passe sans hiérarchie du manga au comics américain, de la BD jeunesse à des œuvres plus expérimentales.

« Je lis vraiment de tout. En ce moment, je peux aussi bien lire L’Habitant de l’infini que du Daniel Warren Johnson ou du Calvin & Hobbes. Il faut juste qu’il y ait quelque chose dans le dessin qui m’interpelle. Après, parfois, je découvre aussi des albums où le dessin n’est pas forcément ce qui me touche le plus, mais où le récit est extrêmement fort. »

« Je crois qu’on n’a pas le dessin qu’on veut »

Formé à l’Institut Saint-Luc de Bruxelles, Steve Baker garde de l’école un souvenir essentiel : celui d’une ouverture permanente.

« On nous poussait à essayer des choses, à changer de technique sans arrêt. Ça m’a appris la curiosité. »

Mais l’école lui apprend surtout une évidence : il ne sera jamais un auteur de “ligne claire”.

« Au début, je voulais dessiner comme mes lectures d’enfance. Mais il fallait arrêter de lutter contre mon dessin. Il était organique, bordélique, pas du tout droit. Je crois qu’on n’a pas le dessin qu’on veut. Il faut apprivoiser celui qu’on a. »

Recherche graphique sur la couverture

Recherche graphique sur la couverture © Steve Baker

Cette acceptation devient progressivement sa force. Ses personnages tiennent souvent à quelques traits, quelques expressions, quelques mouvements. Pourtant, ils existent immédiatement.

« Je ne pense pas être un super dessinateur. Par contre, je pense que je sais raconter des histoires. Ça, c’est mon vrai atout. »

Le Buveur d'encre, Steve Baker

Les personnages de Steve Baker tiennent souvent à quelques traits, quelques expressions, quelques mouvements © Steve Baker

Et c’est peut-être ce qui relie toute sa bibliographie. Car Steve Baker refuse les frontières. Humour, aventure, SF, jeunesse : chaque projet devient l’occasion d’explorer autre chose.

« Quand je faisais La Vie en Slip, j’avais aussi envie de raconter de la science-fiction. Ça a donné Inoxydable. La SF, c’est un genre que j’adore parce qu’il permet de parler du présent, du monde, des inquiétudes contemporaines. »

Puis vient Bots, né de sa rencontre avec Aurélien Ducoudray.

« Aurélien Ducoudray avait lu Inoxydable et trouvé mes robots très humains. Il m’a proposé Bots et ça a été un coup de foudre immédiat. Quand j’ai lu le premier chapitre, j’avais envie de lire la suite. Retrouver mon œil de lecteur, c’est ce qui me fait accepter un projet. »

SF

Steve Baker refuse les frontières. Humour, aventure, SF, jeunesse : chaque projet devient l'occasion d'explorer autre chose, comme ave sa série Bots © Ankama, 2016

Pendant plusieurs années (2016-2020), l’auteur se consacre intensément à cette série devenue marquante dans son parcours.

« Ça représente presque 300 pages. C’était énorme à produire. Après ça, j’étais épuisé. »

Puis viennent Billie Bang Bang, avec Théa Rojzman, et enfin une rencontre inattendue : Le Buveur d’encre.

Le Buveur d'encre, Steve Baker

Rencontre inattendue avec Le Buveur d'encre © Nathan, 2026

Le jour où sa fille lui a parlé du Buveur d’encre

Quand les éditions Nathan lui proposent d’adapter le célèbre roman jeunesse d’Éric Sanvoisin, Steve Baker ne connaît pas l’œuvre.

« Ça faisait plus d’un an qu’on me relançait sur ce projet. Et un soir, à table, j’en parle. Là, ma fille ouvre son cartable et me dit : “Quoi ? Mais Le Buveur d’encre, c’est trop bien !” Là, je me suis dit qu’il devait quand même y avoir quelque chose. »

Il lit le roman. Le coup de cœur est immédiat.

« Je suis tombé amoureux du livre tout de suite. Je me suis immédiatement senti dans l’ambiance. »

L’éditrice avait déjà repéré ses expérimentations graphiques publiées sur Instagram.

« Instagram est devenu une sorte de laboratoire. J’avais besoin de revenir au papier, à l’encre, à la matière. Je postais beaucoup de dessins à la plume avec des noirs très présents. »

Une approche nourrie notamment par l’influence de Mike Mignola.

« J’adore son travail sur les ombres et les ambiances lumineuses. Je voulais retrouver ce plaisir-là. »

Très vite, Steve Baker décide d’adapter lui-même le roman, sans scénariste.

« J’avais déjà des idées très précises sur le découpage, le rythme, la manière de fluidifier l’histoire. Je voulais avant tout faire un bon album de bande dessinée. »

Le Buveur d'encre, Steve Baker

Un extrait de planche de l'album Le buveur d'encre avant sa mise en couleurs © Steve Baker

Faire peur… juste un peu

Dans cette adaptation, Steve Baker cherche un équilibre délicat : installer une atmosphère inquiétante sans jamais basculer dans l’horreur.

« Je voulais que le lecteur ne sache pas trop sur quel pied danser. Que ce soit presque une histoire d’horreur… mais pas complètement. Les jeunes lecteurs aiment avoir un peu peur. »

Extrait du Buveur d'encre, par Steve Baker

Extrait du Buveur d'encre, par Steve Baker © Nathan, 2026

Ce travail passe par de nombreux détails graphiques.` Le Buveur d’encre hérite d’yeux noirs aux pupilles blanches. Ses bulles deviennent noires, avec une typographie blanche.

« Je voulais qu’on sente visuellement qu’il ne fonctionne pas comme les autres personnages. »

Le héros, lui, devient volontairement plus neutre, plus identifiable.

« Je voulais un personnage auquel le lecteur puisse facilement s’identifier. Quelqu’un d’assez simple, presque banal. »

Jusqu’à un détail discret : la ligne présente sur son tee-shirt.

« Au début, c’est une ligne toute droite. Puis, après sa rencontre avec le buveur d’encre, elle devient une ligne brisée, comme un électrocardiogramme. C’est le moment où il commence vraiment à vivre. »

Le Buveur d'encre, Steve Baker

Dans cette adaptation, Steve Baker cherche un équilibre délicat : installer une atmosphère inquiétante sans jamais basculer dans l’horreur © Nathan, 2026

Une palette réduite… devenue une force

L’une des grandes réussites visuelles du Buveur d’encre vient paradoxalement d’une contrainte budgétaire.

« L’album n’était pas très bien payé. Donc je savais que je ne pourrais pas faire une couleur traditionnelle complète comme d’habitude. »

Plutôt que de subir cette limitation, Steve Baker choisit d’en faire une direction artistique.

« J’ai regardé les illustrations originales et je me suis rendu compte que la palette était très restreinte. J’ai repris trois couleurs principales - rouge, jaune et bleu - que j’ai déclinées dans tout l’album. »

Le Buveur d'encre, Steve Baker

Steve Baker choisit les couleurs principales jaune, bleu et rouge qu'il décline dans tout l'album Le Buveur d'encre © Nathan, 2026

À cela s’ajoutent les ombres à l’aquarelle et le noir profond de la plume.

« Je voulais vraiment que l’encre soit présente physiquement dans l’album. »

Résultat : une identité visuelle forte, presque intemporelle.

« La fluidité de lecture est impérative »

Chez Steve Baker, la narration reste l’obsession centrale.

« Si le lecteur hésite sur le sens de lecture, c’est que le dessinateur a raté son travail. »

Tout se joue très tôt, dès le storyboard. « Le découpage, c’est 70 % du travail. C’est là qu’on pose le squelette de l’album. »

Le découpage représente 70% du travail : tout se joue dans le storyboard

Exemple du découpage réalsié par Steve Baker, qui est l'élement majeur de sa création. Pour Steve, 70% du travail se joue dans le storyboard.© Steve Baker

Dialogue, silence, rythme des cases, circulation des bulles : tout est pensé comme une partition.

« Le dialogue doit être scandé. Et les silences sont aussi importants que les mots. »

L’auteur revendique un découpage simple, volontairement lisible.

« Même les bulles conduisent le regard dans la page. »

Cette recherche de fluidité devient encore plus importante dans une œuvre destinée à un jeune lectorat.

« Je savais que l’album serait lu par de très jeunes lecteurs. Il fallait que tout soit immédiatement compréhensible. »

Une déclaration d’amour à la lecture

Au fond, Le Buveur d’encre réunit tout ce qui traverse le travail de Steve Baker depuis ses débuts : le fantastique, l’humour, l’enfance, le mystère, l’aventure… et surtout la lecture.

« C’est une déclaration d’amour au livre. »

Et peut-être aussi un retour à l’enfant qu’il était.

« Quand je travaille, j’essaie toujours de retrouver ce moment d’évasion que j’ai connu plus jeune en lisant des livres. J’espère que les lecteurs refermeront mes albums avec émotion. »

Au fond, Le Buveur d’encre réunit tout ce qui traverse le travail de Steve Baker depuis ses débuts : le fantastique, l’humour, l’enfance, le mystère, l’aventure… et surtout la lecture

Au fond, Le Buveur d’encre réunit tout ce qui traverse le travail de Steve Baker depuis ses débuts : le fantastique, l’humour, l’enfance, le mystère, l’aventure… et surtout la lecture © Nathan, 2026

Une exposition intime et spectaculaire

Présenté aux Rendez-Vous de la BD d’Amiens, Le Buveur d’encre donne également lieu à une exposition ambitieuse. Le public pourra y découvrir des planches originales grand format, des recherches graphiques, des storyboard ainsi que le “chemin de fer” complet de l’album.

« On va vraiment voir la fabrication du livre. »

Visuel de l'exposition Le Buveur d'encre aux RDVBD d'Amiens 2026

Visuel de l'exposition Le Buveur d'encre aux RDVBD d'Amiens 2026

Steve évoque aussi des dispositifs immersifs imaginés par les organisateurs, ainsi qu’une lecture signée destinée aux publics malentendants. Voir ses originaux exposés reste cependant une expérience troublante pour lui.

« C’est très intimidant. J’ai toujours un énorme syndrome de l’imposteur. »

Puis il sourit.

« Mais je suis très heureux du chemin parcouru. »

Et maintenant ?

Steve Baker travaille actuellement sur le quatrième tome de La Vie en Slip, sous-titré Petites pelles, gros râteaux.

« Ça parle des premiers bisous. Et ça, c’est un sujet qui n’a pas d’âge. »

Il travaille également sur le premier tome Sorciers et Souriciers pour Dupuis, tout en espérant revenir un jour au Buveur d’encre.

« S’il y a une suite, je signe tout de suite. J’ai vraiment l’impression d’être à ma place dans cet univers-là. »

Couverture du Buveur d'encre par Steve Baker

Couverture du Buveur d'encre par Steve Baker



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