Le second acte du manga Egregor se poursuit. Cette saga initiatique atteint désormais son seizième tome, un parcours remarquable dans le paysage du manga francophone et, plus largement, européen. L'occasion de rencontrer Jay Skwar, scénariste de la série.
Quand as-tu développé ta passion pour les mangas ?
Jay Skwar : J’ai été bercé très jeune par cet univers à travers les animés. Parmi ceux qui m’ont le plus marqué durant l’enfance, je citerais Dragon Ball, Dragon Quest: Dai no Daibōken et Conan, le fils du futur (Mirai Shōnen Conan). Puis, cette passion a continué à se développer au cours de mon adolescence, notamment avec l’émergence de grands shōnens comme One Piece, Hunter x Hunter, Naruto, Fullmetal Alchemist ou encore Bleach. Enfin, le point culminant a sans doute été ma découverte de Berserk.

Le second acte du manga Egregor se poursuit. Cette saga initiatique atteint désormais son seizième tome © JAY SKWAR.KIM JAE HWAN. IDP/MEIAN (2026)
Quelle a été l’œuvre ayant servi de déclic dans ta volonté de devenir auteur, mangaka, scénariste ?
J. S. : Toutes les œuvres que je viens de citer ont nourri progressivement mon envie d’écrire une histoire pensée pour le manga. Mais celle qui a véritablement provoqué le déclic final est sans conteste Berserk. Au-delà de ses immenses qualités visuelles, c’est avant tout sa puissance narrative qui m’a fasciné. Le récit de Kentarō Miura, en particulier l’arc de l’Âge d’Or et sa conclusion bouleversante, m’a profondément marqué.
Comment t’est venue l'idée du monde d'Egregor ?
J. S. : J’ai toujours été très attiré par l’heroic fantasy. Si Berserk a été une impulsion majeure, c’est probablement Fable, le RPG sorti sur Xbox, qui m’a le plus inspiré dans la conception de l’univers d’Egregor. J’aimais beaucoup l’idée que le monde de ce jeu soit découvert à travers le regard du protagoniste, qu’il grandisse sous ses yeux en même temps qu’il grandissait sous les nôtres. C’est cette sensation qui m’a donné envie d’écrire Egregor : raconter le parcours initiatique d’un jeune héros découvrant peu à peu les mystères d’un vaste monde, en même temps que les lecteurs.

La conception du lore, ou du background, fait sans doute partie des aspects les plus exigeants dans l’écriture d’un monde et de ses personnages © JAY SKWAR.KIM JAE HWAN. IDP/MEIAN (2026)
Quelles sont les facilités et les difficultés rencontrées dans la conception de cet univers ?
J. S. : La conception du lore, ou du background, fait sans doute partie des aspects les plus exigeants dans l’écriture d’un monde et de ses personnages. Sans cette profondeur, une histoire peut manquer de relief et de crédibilité. À mes yeux, c’est un enjeu essentiel : il faut réfléchir au maximum à ce qui précède et prolonge le récit, afin de donner aux personnages une véritable épaisseur, un vécu, des aspérités réalistes.
À l’inverse, il y a des moments où les personnages semblent s’émanciper de leur cadre initial et agir presque d’eux-mêmes. Dans ces instants-là, toute la technicité s’efface pour laisser place à quelque chose de plus instinctif : l’élan imaginatif.

Extrait du T.16 de Egregor : Le Souffle de la Foi © JAY SKWAR.KIM JAE HWAN. IDP/MEIAN (2026)
Comment s'est effectuée la rencontre avec l'auteur mangaka Kim Jae Hwan qui est en charge de retranscrire visuellement l'univers d'Egregor ?
J. S. : J’avais déjà travaillé avec l’éditeur Meian lors du premier projet Egregor, lancé en 2017 avec des artistes japonaises. Lorsque cette première version s’est arrêtée, Meian a souhaité relancer le projet et m’a mis en relation avec M. Hongjin, qui est devenu notre superviseur et coordinateur. C’est lui qui m’a donné l’opportunité de collaborer avec Kim Jae-Hwan, un formidable artiste manhwaga.

Photo des auteurs lors d'une séance de dédicaces © JAY SKWAR.KIM JAE HWAN. IDP/MEIAN (2026)
Serait-il possible de connaître votre méthode de travail pour la conception d'une page ou d'un chapitre ?
J. S. : De mon côté, j’écris ce qu’on appelle un découpage technique : une segmentation précise du récit, case après case, afin de transmettre à Jae-Hwan ma vision la plus claire possible de l’action, du rythme et de l’intention dramatique. Je lui envoie également des images de référence, aussi bien pour les personnages que pour les environnements, afin d’appuyer visuellement mes descriptions.
Ensuite, Jae-Hwan donne vie au scénario. Il commence par dessiner les personnages, puis construit les décors autour d’eux. Enfin, ses assistants interviennent sur l’encrage et les finitions.

Extrait de Egregor : Le Souffle de la Foi, T.16 © JAY SKWAR.KIM JAE HWAN. IDP/MEIAN (2026)
Aujourd'hui, Egregor est une œuvre iconique dans la création manga hors Japon. Cette création franco-sud-coréenne a un public de plus en plus nombreux. Est-ce que votre duo s'attendait à un tel succès ?
J. S. : Qualifier Egregor d’œuvre iconique dans la création manga hors Japon est déjà un immense compliment, alors merci beaucoup ! Nous ne nous attendions pas forcément à aller aussi loin dans l’histoire (le volume 16 étant prévu pour cet été), car rien ne garantissait que le titre trouverait durablement son public, même si le talent de Jae-Hwan a évidemment joué un rôle décisif.
Si nous avons pu aller aussi loin aujourd’hui, c’est avant tout grâce aux lecteurs. C’est leur fidélité et leur enthousiasme qui nous permettent de poursuivre cette aventure, et notre reconnaissance envers eux est immense.

Jay Skwar effectue un découpage technique : une segmentation précise du récit, case après case, afin de transmettre à Jae-Hwan sa vision la plus claire possible de l’action © JAY SKWAR.KIM JAE HWAN. IDP/MEIAN (2026)
Quel regard portes-tu sur la création manga francophone ?
J. S. : Je trouve formidable que la création de mangas se démocratise en France. Elle permet à de nombreux artistes d’émerger, avec un talent digne d’authentiques mangakas, tout en développant leurs propres codes. Je trouve très beau de voir cet art être réapproprié avec autant d’originalité et de personnalité.
Est-ce que tu as eu l'occasion de lire des mangas de création francophone ? Si oui, lesquels ?
J. S. : J’ai lu Lastman, que j’ai trouvé génial et très inspirant. J’y ai bien sûr ressenti des influences manga, mais j’ai aussi été agréablement dépaysé par le style propre des auteurs, que ce soit dans l’écriture, le découpage ou le dessin. J’aimerais d’ailleurs lire davantage de mangas francophones, et je compte bien m’y atteler.

Egregor : Le Souffle de la Foi, un parcours remarquable dans le paysage du manga francophone et, plus largement, européen © JAY SKWAR.KIM JAE HWAN. IDP/MEIAN (2026)
Qu'est-ce qui manque au manga francophone pour briller davantage ?
J. S. : Le manga francophone déborde déjà de créativité et d’énergie. Ce qui lui manque encore, à mon sens, c’est surtout de la maturité. Avec le temps, je suis convaincu que les frontières entre manga francophone et manga japonais finiront par s’estomper définitivement dans l’esprit des lecteurs.
Peut-on imaginer qu'Egregor aura potentiellement une adaptation animée ? Voire même un jeu vidéo ?
J. S. : Étant moi-même très amateur d’animés et de jeux vidéo, je rêverais de voir Egregor adapté dans l’un de ces médias. Ce n’est pas encore d’actualité, mais j’espère sincèrement qu’une telle opportunité finira par se présenter un jour, et si possible dans un avenir pas trop lointain. En attendant, nous continuons à travailler d’arrache-pied pour faire avancer l’œuvre.
Quel conseil donnerais-tu à ceux, celles souhaitant se lancer dans la création d'un manga ?
J. S. : Je leur dirais de ne jamais cesser de dessiner ou d’écrire, même lorsque la concrétisation d’un projet semble lointaine ou difficile. Avant toute chose, il s’agit d’une passion. Même s’il y a des obstacles, des doutes, des difficultés, le plaisir de créer est tellement fort qu’il les dépasse largement. Il faut cultiver ce plaisir et ne jamais y renoncer !
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