Au milieu des originaux suspendus aux cimaises de la Galerie Daniel Maghen, Joël Parnotte ne se contente pas de commenter ses planches. Il remonte le fil de trois années et demie de travail, raconte ses doutes, ses recherches, ses erreurs, les pages abandonnées, les choix de mise en scène, les couleurs qui l'ont parfois conduit au bord de l'épuisement. Au fil de la visite, l'auteur de l’album Cauchon ouvre ses carnets autant que son atelier mental. Derrière chaque image se cache une succession d'essais, de discussions avec Xavier Dorison, de vérifications historiques et de décisions graphiques où rien, ou presque, n'a été laissé au hasard.
Très vite, pourtant, la conversation dépasse le simple cadre de l'album. En commentant ses originaux, Joël Parnotte dévoile surtout sa manière de penser la bande dessinée : un art où la narration prime toujours sur la virtuosité technique, où chaque trait, chaque lumière et chaque silence répondent à une intention précise. Plus qu'une visite d'exposition, c'est une véritable immersion dans la fabrication d'un album hors norme.

Joël Parnotte commente les planches originales de Cauchon... ou l'homme qui tua Jeanne d'Arc lors de la visite guidée de son exposition à la Galerie Daniel Maghen. L'auteur dévoile les coulisses de la création de l'album, de ses choix graphiques à ses recherches historiques. © ZOO Le Mag - Nicholas
Avant même d'aborder Cauchon... ou l'homme qui tua Jeanne d'Arc, Joël Parnotte remonte le fil de son parcours. Un parcours qui ne le destinait pas forcément à la bande dessinée. À la sortie de son école à Angoulême (après les Beaux-Arts de Versailles), il travaille pendant près d'un an dans le dessin animé. Les studios recrutent, il présente son travail... et commence presque immédiatement. « Je me suis retrouvé à faire du turnaround de personnages.Je réalisais aussi beaucoup d'accessoires. Ce n'était pas forcément le travail le plus passionnant, mais j'y ai appris énormément de choses. C’est là notamment que j’ai rencontré Alain Ayroles, alors dessinateur. »
Une expérience courte mais formatrice, qu'il abandonne dès la signature de son premier contrat dans la bande dessinée : la série Hong Kong Triad aux éditions Le Téméraire, avec Vincent Mallié, son ami du lycée dans l’Essonne. « Nous écrivions ensemble, nous dessinions ensemble. C'était une manière très collective de fabriquer des histoires. Ensuite, nos chemins se sont séparés, mais cette période m'a appris qu'un album se construit toujours dans le dialogue. » Puis il y a eu Le Sang des Porphyre, Le Maître d'armes (c’est là qu’il rencontre Xavier Dorison), Aristophania...
Mais c'est précisément en évoquant Aristophania que Joël Parnotte s'arrête devant une planche exposée au mur. Le regard se pose sur le foisonnement des hachures. Les noirs sont profonds, presque gravés dans le papier. Puis il sourit. « C'est exactement là que tout a basculé. »
« J'ai arrêté le noir et blanc parce que je ne voulais plus qu'on mette de la couleur sur mes dessins.»

Extrait de Aristophania, T.1 : Le Royaume d'Azur © Dargaud, 2019
« Sur Aristophania, notamment, j'avais poussé le travail du noir et blanc très loin. J'essayais de tout raconter avec l'encrage : les matières, les volumes, la lumière, les ambiances. Petit à petit, je me suis rendu compte que, lorsque les planches étaient mises en couleur, j'avais presque le sentiment qu'on venait ajouter quelque chose qui n'était plus nécessaire. Attention, ce n'est absolument pas une critique du travail des coloristes. C'est simplement que, dans mon esprit, le dessin contenait déjà tout. À partir de ce moment-là, deux solutions existaient. Soit continuer dans cette direction. Soit accepter que mes albums seraient toujours publiés en couleur et intégrer cette couleur dès l'origine de la création. J'ai choisi la seconde. Je me suis dit : si la couleur fait partie de l'album, alors elle doit devenir un outil de narration au même titre que le dessin. C'est comme ça qu'est née l'idée de réaliser Cauchon entièrement en couleur directe. »
Une décision qu'il reconnaît aujourd'hui presque inconsciente. « Avec le recul, je n'avais absolument pas mesuré ce que cela représentait. Je me suis lancé en me disant que ça allait fonctionner... sans vraiment savoir comment. » Trois ans et demi plus tard, il en sourit encore. « Au début, j'ai énormément ramé. »

Couverture de Cauchon... ou l'homme qui tua Jeanne d'Arc, par Joel Parnotte, Xavier Dorison, Louis-David Delahaye, édité aux éditions Dargaud
Joël Parnotte ouvre alors l'un des carnets de travail de l'album Cauchon, où l'homme qui tua Jeanne d'Arc présentés dans l'exposition. On pourrait croire qu'il s'agit d'un simple carnet de croquis. En réalité, c'est le journal de bord de l'album. On y découvre les premiers costumes, des visages encore hésitants, des recherches de décors, des essais de lumière, mais aussi les storyboards qui accompagnent chaque séquence. Rien n'y est organisé par thème. Tout suit exactement l'ordre de fabrication de l'album. « Je travaille dans la chronologie du récit. Quand un personnage apparaît pour la première fois, je fais sa recherche graphique à ce moment-là. Si une nouvelle ambiance arrive, je la cherche à ce moment-là. Les carnets avancent en même temps que l'histoire. »

Carnet de travail de Cauchon... ou l'homme qui tua Jeanne d'Arc. Plus qu'un simple carnet de croquis, il retrace la création de l'album au fil de sa réalisation. « Les carnets avancent en même temps que l'histoire », explique Joël Parnotte. © Joël Parnotte
Cette méthode permet de suivre l'évolution de sa réflexion presque au jour le jour. Un costume est simplifié. Une silhouette change. Une lumière apparaît, puis disparaît. Une expression est abandonnée avant de revenir cinquante pages plus loin. Le carnet, qui sera prochainement publié par les éditions Black and White conserve toutes ces hésitations. « Ce sont tous mes tâtonnements. Rien n'est caché. On voit exactement comment l'album s'est construit. »

Recherche graphique du costume de Pierre Cauchon dans le carnet de travail de Cauchon... ou l'homme qui tua Jeanne d'Arc. « Historiquement, les vêtements étaient beaucoup plus chargés (...) mais surtout, le lecteur ne verrait plus le personnage », explique Joël Parnotte, qui a choisi d'épurer progressivement son costume pour mieux servir la narration.© Joël Parnotte
Rapidement, une évidence apparaît : pour Joël Parnotte, le dessin final n'est que l'aboutissement d'un très long processus de décisions.
Le storyboard, véritable cœur de la bande dessinée
Contrairement à beaucoup de dessinateurs, Joël Parnotte parle finalement assez peu du dessin lui-même. Ce qui le passionne avant tout, c'est la narration. À plusieurs reprises, il revient sur ce mot : storyboard. Pour Joël, tout commence là. « Le storyboard, c'est le cœur du métier. C'est là que se construit la mise en scène. Le dessin peut être magnifique ; si la narration ne fonctionne pas, la bande dessinée ne fonctionne pas. »
Chaque partie du scénario reçue de Xavier Dorison devient donc une première proposition visuelle. Puis commence un long dialogue. « Xavier m'envoie ses idées très tôt. Parfois simplement des notes. Je peux déjà intervenir, lui dire que je sens davantage telle direction ou que telle scène pourrait fonctionner autrement. Ensuite je réalise un premier storyboard. Et là, tout recommence. »
Car le storyboard produit souvent un phénomène inattendu. En voyant leurs idées prendre forme, les scénaristes découvrent parfois des possibilités qu'ils n'avaient pas imaginées. « Le dessin fait naître de nouvelles idées. On rebondit constamment l'un sur l'autre. Très peu de pages restent identiques entre le premier storyboard et la version définitive. Elles évoluent presque toutes. »
À mesure qu'il parle, Joël Parnotte désigne plusieurs planches accrochées autour de lui. Chaque fois, il raconte moins leur dessin que les décisions invisibles qui les ont fait naître. Pourquoi déplacer une case. Pourquoi casser un rythme. Pourquoi retarder une apparition. Pourquoi choisir un silence plutôt qu'un dialogue. Autant de décisions qui, une fois imprimées, semblent pourtant aller de soi.
Joël Parnotte s'arrête devant l'une des planches les plus marquantes de l'exposition. Jeanne d'Arc y apparaît derrière une succession de cases dont les gouttières deviennent elles-mêmes des barreaux. Une idée d'une simplicité désarmante... qui n'existait pourtant pas dans le scénario.

Planche originale n°15 de Cauchon... ou l'homme qui tua Jeanne d'Arc de Joël Parnotte, sur un scénario de Xavier Dorison et Louis-David Delahaye. Dans cette scène, Jeanne d'Arc apparaît emprisonnée derrière des barreaux... pourtant jamais dessinés. « Nous cherchions une manière de faire ressentir immédiatement son enfermement. Pas seulement physiquement, mais aussi psychologiquement », explique Joël Parnotte. Les gouttières entre les cases deviennent alors les barreaux de sa prison, transformant la mise en page en véritable outil de narration.© Joël Parnotte / Daniel Maghen / Dargaud
« C'est exactement le genre de choses qui naissent pendant le storyboard », explique-t-il en désignant la planche. « Xavier m'avait décrit la scène, j'en avais proposé une première mise en scène, puis, en discutant, on s'est dit qu'il fallait que le lecteur ressente immédiatement l'enfermement de Jeanne. Pas seulement parce qu'on le raconte, mais parce qu'il le voie. »
L'idée s'impose alors presque naturellement. « On s'est servi des espaces entre les cases pour créer les barreaux de sa prison. Elle est enfermée physiquement, mais aussi mentalement. Elle essaie de résister à Cauchon, elle veut répondre, puis elle comprend qu'elle est prise dans un piège dont elle ne peut pas sortir. Les barreaux racontent tout ça sans qu'il soit nécessaire de l'expliquer. » … « Une bande dessinée, ce n'est pas du texte accompagné de dessins. Les images doivent raconter quelque chose que les dialogues ne disent pas. Sinon, elles ne servent à rien. »
« Une image doit raconter quelque chose avant même qu'on lise le texte. »
C'est précisément ce dialogue permanent avec Xavier Dorison qui nourrit cette recherche. « On fonctionne vraiment en aller-retour. Xavier écrit, je dessine une première proposition. En voyant cette proposition, il découvre parfois des possibilités auxquelles il n'avait pas pensé. À l'inverse, moi, en dessinant, je comprends que certaines choses pourraient être racontées autrement. On rebondit constamment. Très peu de planches restent identiques entre le premier storyboard et la version publiée. »
Dessiner une émotion plutôt qu'un visage
Quelques pas plus loin, Joël Parnotte attire notre regard vers une autre séquence, celle de la confession de Jeanne d'Arc. Ici, tout repose sur quelques regards, un léger sourire et une lumière qui glisse sur un visage. « Cette scène est très importante parce que Cauchon vient enfin de comprendre à qui il a affaire. Depuis le début du procès, il croit contrôler la situation. Et là, tout à coup, il réalise qu'il est face à quelqu'un qui le dépasse complètement. » Pour traduire ce bouleversement intérieur, le dessinateur choisit de répéter presque exactement la même case. « J'ai gardé le même cadrage, la même posture, la même expression. Je voulais que le lecteur ressente le temps qui s'arrête. Il reste figé. Il est littéralement sonné par ce qu'il vient d'entendre. »
Dans cette planche originale, la planche n°90, de Cauchon... ou l'homme qui tua Jeanne d'Arc, la lumière raconte autant que les dialogues. « Quand Jeanne obtient enfin ce qu'elle voulait, la lumière vient doucement caresser son visage. Je cherchais une forme de soulagement, presque de candeur », confie Joël Parnotte à propos de cette scène de la confession de Jeanne d'Arc, imaginée avec le scénariste Xavier Dorison. © Joël Parnotte / Daniel Maghen / Dargaud
Puis la mise en scène bascule. La « caméra » quitte Cauchon pour se rapprocher lentement de Jeanne. « Elle vient d'obtenir ce qu'elle voulait. À partir de ce moment-là, je voulais retrouver quelque chose de beaucoup plus intime. Une forme de candeur, de soulagement presque. C'est pour ça que la lumière vient caresser doucement son visage jusqu'au coin de sa bouche. Ce léger sourire annonce déjà ce qui va suivre, lorsqu'elle récitera le Pater Noster. »
En l'écoutant, on comprend que rien n'est laissé au hasard. Une ombre. Une lumière. Un gros plan. Un changement de rythme. Chaque choix graphique répond à une intention dramatique.« Ce qui m'intéresse, ce n'est pas de faire un joli dessin. C'est de trouver la bonne émotion.»
La couleur directe : apprendre en fabriquant
Si le storyboard constitue le cœur de sa narration, la couleur directe restera sans doute le plus grand défi technique de Cauchon. Joël ne cache pas qu'il s'est lancé sans véritable expérience. « J'avais fait quelques illustrations, mais jamais un album entier. Encore moins un livre de 144 pages. »
Au départ, ses storyboards restent d'ailleurs en noir et blanc. « J'ajoutais simplement quelques indications de lumière. Puis je me lançais directement sur la planche définitive... sauf que je ne savais pas encore où j'allais. Je cherchais mes ambiances pendant que je peignais. »

Dans cette planche, n°112, aquarelle, encre de chine et gouache sur papier, 2300€, les jeux d'ombre deviennent un véritable langage narratif. « Une ombre peut indiquer que deux personnages vivent le même moment sans être au même endroit. Elle peut rapprocher ou séparer des personnages », explique Joël Parnotte. La lumière raconte autant que les dialogues.© Joël Parnotte / Daniel Maghen / Dargaud
Très vite, cette méthode montre ses limites. « Je tâtonnais énormément. Alors j'ai commencé à réaliser de petites maquettes couleur à partir des storyboards. Tout à coup, je pouvais tester mes atmosphères, mes dominantes, savoir exactement où j'allais avant d'attaquer l'original. Ça a complètement changé ma façon de travailler. »
L'apprentissage se fait pourtant dans la douleur. L'aquarelle ne pardonne aucune hésitation. « Contrairement à l'encre, on ne peut pas revenir facilement en arrière. Les réserves de lumière doivent être anticipées dès le départ. Si on les perd, elles sont perdues. Il faut accepter cette part de risque. »
Avec le recul, Joël avoue avoir beaucoup appris... parfois après coup. « Une fois l'album terminé, je suis revenu sur les quarante premières pages. Pas pour tout refaire, mais pour homogénéiser certaines choses. Entre le début et la fin, j'avais énormément progressé dans ma manière d'utiliser la couleur. J'avais gagné en assurance. »
Simplifier pour raconter
Les carnets présentés dans l'exposition révèlent aussi un autre aspect de son travail : les innombrables recherches de costumes. Pierre Cauchon en est sans doute le meilleur exemple.
Au départ, l'évêque apparaît vêtu d'habits extrêmement riches, couverts de broderies, de motifs et d'ornements fidèles aux vêtements ecclésiastiques du XVe siècle. Puis, au fil des pages, ces détails disparaissent progressivement.
« Historiquement, les vêtements étaient beaucoup plus chargés que ce que l'on voit dans l'album. Mais je me suis rendu compte que si je conservais tout, j'allais devenir fou... et surtout, le lecteur ne verrait plus le personnage. » Le dessinateur préfère alors épurer.

Dés les premières planches, le costume de Pierre Cauchon raconte son ambition. Joël Parnotte explique pourquoi il a volontairement simplifié les vêtements historiques tout en conservant un élément clé : « Pour moi, il était important qu'il porte du rouge. Historiquement, cette couleur est réservée à un rang supérieur. En la portant, Cauchon affiche déjà son ambition. Avant même qu'il parle, son costume raconte quelque chose de lui. » © Joël Parnotte / Daniel Maghen / Dargaud
« J'ai gardé l'essentiel. Je voulais qu'il conserve sa prestance. Le rouge, par exemple, était important parce qu'il traduit son ambition. C'est une couleur qu'il ne devrait normalement pas porter à ce moment-là, elle était réservée aux Cardinaux. Ce détail raconte déjà quelque chose de son caractère. »
Une fois encore, la fidélité historique s'efface lorsque la narration l'exige. Pas pour trahir l'Histoire. Pour mieux raconter les personnages : « Mon objectif n'est jamais de reproduire la réalité. Mon objectif est de trouver la forme la plus juste pour raconter une histoire. »

Exposée à la Galerie Daniel Maghen, cette planche originale de Cauchon... ou l'homme qui tua Jeanne d'Arc témoigne du travail éditorial mené par Joël Parnotte et Xavier Dorison. Bien que entièrement terminée, elle a finalement été supprimée de l'album afin d'éliminer des personnages secondaires et de renforcer l'efficacité de la narration. Un exemple révélateur des choix artistiques qui façonnent une bande dessinée. © Joël Parnotte / Daniel Maghen / Dargaud
Devant une spectaculaire pleine page où Jeanne apparaît enfin à visage découvert, Joël sourit. Depuis le début de la visite, son nom revient constamment, et pourtant le personnage n'est apparu que tardivement dans l'album, à partir de la planche 23. Un choix qui intrigue souvent les lecteurs.
Planche n°23, première apparition de Jeanne d'Arc au sein de l'album Cauchon, l'homme qui tua Jeanne d'Arc© Joël Parnotte / Daniel Maghen / Dargaud
« C'est une question qu'on me pose très souvent », reconnaît-il. « Mais notre personnage principal, ce n'est pas Jeanne. L'album s'appelle Cauchon. Notre sujet, c'est lui. » Pour le dessinateur, il était essentiel de résister à l'évidence. « Tout le monde attend Jeanne. Dès qu'on annonce un album sur son procès, les lecteurs veulent savoir à quoi elle va ressembler. Ils arrivent avec leur propre image du personnage, forgée par les tableaux, le cinéma ou les livres d'histoire. Si on la montre immédiatement, elle aspire toute l'attention. Nous, nous voulions d'abord installer Cauchon, comprendre qui il est, quelles sont ses ambitions, pourquoi il agit ainsi. »
Pourquoi Jeanne d'Arc apparaît-elle si tard dans le récit ? « Notre personnage principal, ce n'est pas Jeanne. C'est Cauchon. Il fallait d'abord comprendre qui il est avant de rencontrer celle qu'il va juger », explique Joël Parnotte. Un choix narratif destiné à faire de l'entrée en scène de Jeanne d'Arc un véritable événement. Ici la planche n°24, deuxième page où apparaît Jeanne d'Arc.© Joël Parnotte / Daniel Maghen / Dargaud
Cette apparition différée devient alors une véritable mise en scène. Jeanne apparaît d'abord dans l'ombre. Puis de dos. Puis derrière les barreaux de sa cage.

Planche n°26 où Jeanne d'Arc apparait derrière sa cage© Joël Parnotte / Daniel Maghen / Dargaud
Avant d'être enfin révélée en pleine page. « Nous voulions que son apparition soit un événement. Pas seulement parce que c'est Jeanne d'Arc, mais parce qu'à ce moment-là du récit, le lecteur est enfin prêt à la rencontrer. »
Inventer un visage que personne ne connaît
Ce retard dans son apparition ne résout pourtant pas la difficulté principale : comment dessiner Jeanne d'Arc lorsqu'il n'existe pratiquement aucun portrait contemporain ? « On ne possède qu'un petit dessin réalisé de son vivant. Et encore... il ne ressemble pas à un véritable portrait. Il était sur un médaillon. À partir de là, tout le reste relève de l'interprétation. »
« Jeanne d'Arc, tout le monde croit la connaître. En réalité, je l'ai découverte en faisant cet album. »
Joël Parnotte aurait pu chercher un modèle. Il choisit finalement une autre voie. « Je ne voulais surtout pas partir d'une actrice ou d'un visage connu. Je pense qu'on trouve un personnage en le dessinant, pas avant. C'est au fil des pages que Jeanne est apparue. »
Planche originale de Cauchon... ou l'homme qui tua Jeanne d'Arc de Joël Parnotte, réalisée à l'aquarelle, à l'encre de Chine et à la gouache sur papier. Faute de sources iconographiques contemporaines fiables, le dessinateur a dû imaginer les traits de Jeanne d'Arc. « Je voulais surtout qu'elle dégage une force de conviction. Qu'on sente immédiatement qu'elle ne doute jamais de ce qu'elle est venue accomplir », explique Joël. Planche n°45 aux prix de 3500€ © Joël Parnotte / Daniel Maghen / Dargaud
Son visage évolue discrètement au cours de l'album. Son regard aussi. « Ce que je cherchais avant tout, ce n'était pas une ressemblance historique. Je voulais qu'elle dégage une conviction absolue. Quelqu'un qui ne doute jamais de la mission qu'elle s'est donnée. C'est cette force-là que j'ai essayé de mettre dans ses yeux. »
Pendant plus de trois ans, il retrouve ainsi le même personnage presque chaque jour. Est-il difficile de conserver toujours le même visage ? Joël relativise. « Les personnages évoluent forcément. Ils bougent un peu. Et ce n'est pas grave. Ce qui compte, c'est qu'on les reconnaisse immédiatement. Ensuite, selon l'émotion que je cherche, je peux tricher légèrement. Modifier un regard, une bouche, une attitude. Le dessin n'est pas figé. Il vit avec le récit. »
Dessiner l'Histoire... sans faire un livre d'Histoire
L'autre grand défi de Cauchon réside évidemment dans sa documentation. Le procès de Jeanne d'Arc est l'un des mieux documentés du Moyen Âge. Les minutes des interrogatoires existent encore. Les questions comme les réponses ont été conservées. « Une grande partie des dialogues du procès reprend les véritables échanges. Bien sûr, nous les avons parfois déplacés ou condensés pour les besoins de la narration, mais la matière historique est bien là. »
Pour autant, Joël refuse de parler de reconstitution. « Nous ne faisons pas un manuel d'Histoire. Nous faisons une bande dessinée. La différence est importante. Notre objectif reste de raconter une histoire. »
Afin d'éviter les erreurs les plus grossières, Xavier Dorison et lui s'entourent néanmoins de l'historien Louis-David Delahaye qui suit le projet tout au long de sa réalisation. « C'était assez amusant parce que je lui envoyais régulièrement mes recherches de costumes ou d'architecture. La plupart du temps, il me disait que tout allait bien... et puis parfois il m'appelait en me disant : "Ton violet est magnifique... mais malheureusement, ce pigment n'existe pas encore à cette époque !" »
Joël éclate de rire. « Ce sont des détails que personne ne remarquera probablement jamais. Mais c'est précisément son rôle. Il nous permettait de rester crédibles sans jamais brider la narration. »
Il y a également cette scène de cimetière.
Planche n°93. Cette planche originale de Cauchon... ou l'homme qui tua Jeanne d'Arc a été entièrement redessinée après une correction historique. « À force de consulter des documents, de passer d'une source à une autre, je me suis retrouvé, sans m'en rendre compte... un siècle plus tard ! Quand notre historien l'a vu, il m'a dit : "Là, ça ne va pas du tout." Il a fallu reprendre entièrement la page », raconte Joël © Joël Parnotte / Daniel Maghen / Dargaud
« À force de consulter des documents, de passer d'une source à une autre, je me suis retrouvé sans m'en rendre compte... un siècle plus tard ! Quand notre historien l'a vu, il m'a dit : "Là, ça ne va pas du tout." Il a fallu reprendre entièrement la page. »
À mesure que la visite touche à sa fin, un sujet revient régulièrement : la manière dont Cauchon est traité. Certains ont vu dans l'album une tentative de réhabilitation de Pierre Cauchon. Joël Parnotte nuance immédiatement. « Ce n'était absolument pas notre intention. Nous n'avons jamais voulu réhabiliter Cauchon. Nous voulions simplement sortir d'une vision trop manichéenne. »

Planche n°91. Après la confession de Jeanne d'Arc, Cauchon vacille intérieurement. Pour traduire ce bouleversement, le dessinateur répète presque à l'identique une même case. « Je voulais que le temps s'arrête. Qu'on sente qu'il reste figé, incapable de réagir immédiatement », explique Joël Parnotte. Une mise en scène où l'immobilité devient le meilleur moyen d'exprimer l'émotion. © Joël Parnotte / Daniel Maghen / Dargaud
Il cite alors Xavier Dorison, scénariste de l’album. « Xavier adore aller chercher les zones grises de l'Histoire. Les endroits où l'on croit connaître les personnages, mais où il reste des espaces d'interprétation. C'est là que la fiction devient intéressante. C'est presque une constante chez Xavier. Il cherche les personnages que l'on croit connaître et il va regarder derrière l'image que l'on s'en fait. Avec Cauchon, il y avait justement un formidable terrain de fiction. En revanche, nous voulions comprendre. Comprendre comment un homme devient celui que l'Histoire retiendra presque uniquement pour avoir envoyé Jeanne d'Arc au bûcher. Comprendre ce qui l'anime. Comprendre sa logique. À partir du moment où l'on accepte de se poser ces questions, le personnage devient beaucoup plus complexe. Et beaucoup plus intéressant. »
Joel reconnaît d'ailleurs avoir lui-même changé de regard au fil du projet. « Comme beaucoup de monde, je connaissais surtout Jeanne d'Arc... et Cauchon comme "le méchant". En travaillant pendant trois ans et demi sur eux, j'ai découvert des êtres beaucoup plus complexes. »
Et Jeanne ? Là encore, la surprise est immense. « Ce qui m'a le plus frappé, c'est son intelligence. On imagine souvent une jeune fille guidée uniquement par sa foi. En réalité, lorsqu'on lit les minutes du procès, on découvre quelqu'un d'une incroyable vivacité d'esprit. Face à soixante-dix juges, elle répond avec une précision et une logique impressionnante. J'ai énormément appris sur elle. »
Seule face aux quelque soixante-dix juges de son procès, Jeanne d'Arc est au centre de la scène dans cette planche originale, la n°44, de Cauchon... ou l'homme qui tua Jeanne d'Arc. « Lorsqu'on lit les minutes du procès, on découvre quelqu'un d'une incroyable vivacité d'esprit. Face à soixante-dix juges, elle répond avec une précision et une logique impressionnante », souligne Joël Parnotte.© Joël Parnotte / Daniel Maghen / Dargaud
« À la fin, j'étais surtout heureux d'être allé au bout. »
La visite s'achève devant les dernières planches. Après trois ans et demi passés à peindre Cauchon, qu'a ressenti Joël Parnotte en refermant définitivement l'album ? Il réfléchit quelques secondes. « Beaucoup de soulagement. »

Pourquoi Joël Parnotte et Xavier Dorison ne montrent jamais le bûcher de Jeanne d'Arc dans Cauchon... ou l'homme qui tua Jeanna d'Arc ? La planche n°141, dernière planche de l'album, met en lumière un choix artistitique fort de Joël et Xavier : ne jamais représenter directement le bûcher de Jeanne d'Arc. En privilégiant la suggestion plutôt que le spectaculaire, les auteurs renforcent la portée émotionnelle du récit et invitent le lecteur à se concentrer sur les conséquences de cette éxécution historique © Joël Parnotte / Daniel Maghen / Dargaud
Il raconte avoir sérieusement envisagé, au tiers du livre, de reprendre entièrement les premières pages. « J'avais tellement progressé avec la couleur que j'avais envie de tout recommencer. Finalement, je suis revenu dessus uniquement pour harmoniser certaines choses. Heureusement... sinon je n'aurais sans doute jamais terminé. »
Regrette-t-il d'avoir entrepris un projet aussi ambitieux ? Il secoue immédiatement la tête. « Pas une seconde. C'était difficile. Épuisant parfois. Mais je suis heureux d'être allé jusqu'au bout. Et surtout, j'ai énormément appris. »
Planche n°132, « C'est probablement ma planche préférée de l'album. » Dans cette planche originale de Cauchon...ou l'homme qui tua Jeanne d'Arc, Joël Parnotte et Xavier Dorison imaginent ce qui a pu se dérouler durant la nuit précédant le destin de Jeanne d'Arc, un épisode que l'Histoire laisse dans l'ombre. « On y voit deux êtres humains qui, pendant un instant, cessent d'être leurs rôles historiques. Cauchon tient Jeanne dans ses bras. Il a essayé de la sauver. Il n'a pas réussi. Et finalement, il est obligé de la laisser mourir... parce que c'est elle qui le demande. Dans cette manière de s'enlacer, il y a toute l'humanité que nous voulions mettre dans l'album », confie Joël Parnotte. Encre de chine et gouache sur papier. 2500€ © Joël Parnotte / Daniel Maghen / Dargaud
À peine Cauchon achevé, le dessinateur se tourne déjà vers un nouveau projet, beaucoup plus léger : un livre jeunesse né des histoires qu'il inventait pour sa fille. Après les pierres froides des prisons de Rouen, les procès, les jeux d'ombre et les dilemmes moraux, Joël Parnotte retrouve les forêts, les animaux et les récits pour enfants.
Comme une respiration.

Après les longues scènes d'enfermement, cette planche originale de Cauchon...ou l'homme qui tua Jeanne d'Arc ouvre une véritable respiration. . En retrouvant la forêt, Jeanne d'Arc reprend un instant son souffle… tout comme Joël Parnotte, qui profite de cette séquence pour retrouver les grands espaces et faire entrer de nouveau la nature dans son dessin © ZOO Le MAg - Nicholas

Planche n°107 de Cauchon...ou l'homme qui tua Jeanne d'Arc, aquarelle, encre de chine et gouache sur papier. 3000€. © Joël Parnotte / Daniel Maghen / Dargaud

Planche n°108, aquarelle, encre de chine et gouache sur papier. 2300€ © Joël Parnotte / Daniel Maghen / Dargaud

Planche n°109, aquarelle, encre de chine et gouache sur papier. 2700€ © Joël Parnotte / Daniel Maghen / Dargaud 
Planche n°110, aquarelle, encre de chine et gouache sur papier. 2700€ © Joël Parnotte / Daniel Maghen / Dargaud
Pour connaître le prix de toutes les planches,contacter la Galerie Daniel Maghen.
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